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EDITO du 20 Décembre 2018

Dans le clair-obscur, «Invisibles» et «gilets jaunes»

Ce jeudi 6 décembre, j’ai assisté en avant-première à la présentation du film « Les invisibles » de Louis-Julien Petit. Film prémonitoire dont le titre s’inscrit en lettres jaunes sur fond de travail social. Ce film fait de tissages entre documentaires et rencontres surprenantes, artistes amateurs et professionnels, aides bénévoles et travailleuses sociales, donne à voir les oubliés de ce monde.

Qui sont les « invisibles »? Quelques femmes sans abri ont prêté au réalisateur leurs superbes personnalités mais le film met aussi en lumière ces travailleuses sociales et ces bénévoles qui « prennent sur elles », face à l’inhumanité insolente du monde managério-administratif. Ancré sur une histoire d’un réalisme brûlant, ce film met autant en valeur les travailleuses qui s’engagent personnellement aux côtés des sans-abris que les oubliés du système. Le contraste entre la construction patiente de ce film et les débordements actuels qui agissent l’espace républicain français avec la même recherche de visibilité m’a interpellée.

En effet, le mouvement français des gilets jaunes, d’une autre manière, donne à voir d’autres invisibles, tel cet agriculteur au bout du rouleau qui énonce : « Je n’ai pas le temps de manifester avec eux, je travaille 12 heures par jour, mais je les soutiens ». Sur les ronds-points de province, beaucoup de manifestants mettent en cause l’avenir, leur avenir à court terme à la fin du mois mais aussi celui de leurs enfants voire de leurs petits-enfants. Les lycéens qui les rejoignent parlent, eux, du sentiment de n’avoir pas d’avenir.

Nous, travailleurs sociaux au contact quotidien avec les populations abandonnées, ne sommes pas surpris qu’un tel mouvement se lève. Comme lors des attentats de 2015 et 2016 nous sentons bouillir la marmite sociale. Même si les enjeux et les modes d’action diffèrent, il reste un enjeu commun : se rendre visible aux yeux de tous et surtout du pouvoir en place, fût-ce par la violence. Le choix du signe de reconnaissance le prouve.

Du point de vue de l’éducation permanente, l’analyse critique peut s’interroger sur le sens d’habiller ces colères de cette manière. Le choix de la couleur d’abord, et de nombreux acteurs-témoins du mouvement s’en réclament malgré les efforts de récupération, met en avant l’apolitisme ou en tout cas le rejet de la représentativité des créatures politiques actuelles incarnées désormais par le président français. Jaunir pourtant c’est bientôt disparaître, affichage d’une obsolescence  programmée qui apparaît cette fois comme celle de l’être humain et qui passe par chacun d’eux.

Emerge de ces corps en jaune rassemblés autour de braseros, une volonté de s’afficher à l’intérieur de collectifs d’individus dans une action solidaire, immédiate, urgente et directe. Ainsi que le proclament certains d’entre eux interrogés par les médias, ils ne représentent personne d’autre qu’eux-mêmes mais ils se serrent les coudes. Le café, les relais sur les campements précaires en témoignent. Le jaune réunit.

Le choix du gilet de cette couleur, « pur signifiant » au signifié absent, au sens où l’entend Jacques Lacan, semble se ranger du côté de la recherche d’une sécurité perdue que la visibilité restaurerait. L’expression d’une perte de confiance totale des usagers faibles de la société mondialisée, perte de confiance qui aboutit à la disparition du langage. Il ne reste plus qu’à retourner la table avec les outils de communication de cette société. Les « gilets jaunes » demandent d’être reconnus et entendus d’abord : peut-on encore parler et se parler dans ce monde où la norme numérique est toute puissante ?

Suivant cette analyse, nous pouvons aussi questionner les lieux d’expression de ce mouvement : Facebook, les réseaux sociaux, les ronds-points, les monuments symboliques saccagés, les voitures brûlées. Les gilets jaunes semblent accomplir le vœu annoncé de Mark Zuckerberg : expérimenter grandeur nature « une nouvelle infrastructure sociale destinée à établir de nouveaux processus participatifs dans les prises de décision collectives pour les citoyens du monde.» Tout un programme !

Pourtant, si nous reprenons les fondamentaux de l’éducation permanente, nous réalisons que certes, Facebook semble être devenu un lieu incontournable d’expression et d’élaboration de l’opinion. Mais ne devient-il pas au même moment un de ces lieux de dialogue tronqués qui escamotent tous les autres espaces de rencontre car c'est le caractère « être visible » qui l’y emporte ? Excès de lumière porté sur les photos du repas du midi ou des vacances dans le clair-obscur d’un univers de vedettes et de stars, entre chiens et loups. Ombre sur la réalité des « amis likers ».

Où peuvent se situer les réels processus participatifs lorsque les pouvoirs en place ne cessent de mettre à mal les lieux de participation prévus, les syndicats déconsidérés et devenus eux-mêmes gestionnaires de leurs avoirs, de leurs acquis et de la misère, le contrat de travail, fondement des rapports sociaux, sans cesse déchiqueté, la protection des faibles devenue un coût ? La société basée sur la croissance de la consommation, sur la prolifération des normes de contrôle des biens et des personnes est à bout de souffle, en même temps que nous découvrons collectivement que la terre n’est pas qu’un décor à nos vies, une série de paysages à découvrir, une réserve de ressources à piller.

Le risque est grand en effet qu’un mouvement habité de corps en gilets jaunes se transforme en un avatar, fait d’un amalgame de créatures médiatiques, et finisse sa course dans les étoiles. Aboutir à une véritable concertation démocratique sera le fruit d’un patient travail social et politique qui devra suivre les soulèvements. Plus que jamais continuons à faire notre boulot d’analyse critique et d’éducation permanente… Allez voir « les Invisibles » pendant ces vacances d’hiver, on rit, on pleure, on aime !

Véronique Georis, Décembre 2018

Pour explorer les thèmes de la participation et du pouvoir d’agir, nous vous proposons ce mois-ci cinq articles, tous complémentaires, et tous reliés d’une manière ou d’une autre.

Dans la rubrique « Angle de vue », Raphaël Darquenne vous propose la première analyse d’une série qu’il consacrera à la démocratie participative. Francis Tilman, quant à lui, s’interroge sur les rapports et collaborations possibles entre enseignement et éducation permanente.

Dans la rubrique « Du GRAIN à moudre », deux collaboratrices de Le GRAIN se font les échos de deux terrains séparés et pourtant connexes : pour Martine De Keukeleire, l’école. Elle se demande avec d’autres comment celle-ci peut former davantage les jeunes au « vivre ensemble ». Son analyse nous invite : Dans une société en perpétuel mouvement, il est urgent de travailler ensemble au monde de Demain, dit-elle.

Véronique Georis revient sur son terrain de prédilection :  l’aide à la jeunesse et l’accompagnement des jeunes… Ceux qu’on aurait qualifié jadis de « délinquants » : elle nous propose sa lecture des réflexions de Danielle Epstein, ancienne du service de Protection Judiciaire de la Jeunesse à Paris (PJJ). Vous la lirez dans son analyse Radicalisme : des ponts pour sortir des impasses des solutions sécuritaires et identitaires.

Enfin, rappelons qu’à côté des gilets jaunes, d’autres collectifs sont actifs et tentent de se rendre visibles. « A l'écoute des terrains », Béatrice Bosschaert nous propose une analyse de leurs pratiques dans son article intitulé : «Alegria Militante : joie, créativité, mise en jeu du corps et affirmation du positif dans les mouvements de désobéissance civile.»

En 2019, on augmente son pouvoir d’agir, et pas que sur Facebook !

C’est tout le mal qu’on vous souhaite.

L’équipe de Le GRAIN

quiNous sommes un collectif pluraliste d’acteurs de terrain, de praticiens-chercheurs en sciences humaines et de pédagogues spécialisés dans la construction d’interventions, d’analyses et d’outils permettant d’une part de mieux comprendre les réalités et enjeux contemporains des rapports sociaux et, d’autre part, d’influer sur ceux-ci dans une visée d’émancipation pour tous.

Par notre travail, nous souhaitons pointer et comprendre les mécanismes qui empêchent l’émancipation et, à contrario, ceux qui la permettent ou la favorisent en mettant en débat une diversité de points de vue, en analysant des discours et des pratiques, en se mettant à l’écoute des terrains du social et en privilégiant une approche pluridisciplinaire. lire la suite

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