Le Grain, Atelier de pédagogie sociale

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Introduction

Par Etienne Delvaux, président du Conseil d’administration du Grain, formateur au Grain et chef d’établissement scolaire.

La présence de chacun autour d’un sujet ne s’inscrit pas nécessairement dans une préoccupation de mode, dans l’air du temps, mais une préoccupation qui a traversé Le Grain depuis ses origines, qui en fut même un élément déterminant dans sa fondation et qui continue à nous préoccuper : la notion de projet et principalement de pédagogie du projet.

« L’homme n’existe que dans son projet » nous déclarait Jean-Paul Sartre pour fonder l’existentialisme il y a plus de 50 ans. Et c’est une vingtaine d’années plus tard, que les fondateurs du Grain, dont quelques têtes grisonnantes ici présentes participent encore au débat, ont voulu théoriser leur pratique d’animateur de collectivités, ce qui a abouti à la publication par ce collectif du « Défi pédagogique », qui a posé les bases en Belgique francophone, mais également au-delà, de la pédagogie du projet. Il y a quelques temps, alors que je représentais Le Grain à un colloque à Lyon, j’avais été interpellé par une personne de Grenoble qui m’expliquait se servir encore de ce bouquin comme référence pour son travail d’animateur de quartier et qui nous interpellait à l’actualiser. Ce « Défi pédagogique » et les fondements du Grain avaient comme préoccupation de chercher à développer, devant les inégalités sociales structurelles, une pédagogie qui serve les milieux populaires et d’une manière générale, tout groupe social dominé. C’est la même préoccupation, le même défi qui anime encore les actuels membres du Grain, qu’ils soient permanents, adhérents, sympathisants où/plutôt et bénévoles. C’est dans cette optique et pour étayer le concept devenu très large du projet que nous avons créé et publié différents outils à ce sujet.

L’état de nos travaux a abouti maintenant à 2 constatations :

-  l’actualité, et nous n’avons évidemment pas le monopole de cette préoccupation, votre présence en est la preuve, l’actualité donc toujours présente de nos préoccupations et des constats que nous faisions précédemment sur certaines catégories de population dominées d’après, mais pas nécessairement, leurs origines ; quand on parle de population dominée, c’est un terme que d’aucuns jugeront sans doute obsolète, disons que nous partageons, dans une expression plus imagée ce que nous chante le groupe français La rue ketanou : « quand t’as pas le même baptême, tu gagnes pas les mêmes batailles ». Même si les dominations sont différentes d’avant peut-être plus larvées, les classes dominées existent encore.

-  la 2ème constatation que nous faisons est l’utilisation de plus en plus galvaudée de la notion de projet qui a été mis à toutes les sauces et qui conduit peut être à laisser en son sein certaines contradictions. Dans le même ordre d’idée, nous remarquons de toute façon que le concept a pris une dimension parfois très globalisante. Certains d’entre vous ont sans doute connaissance de la notion très intéressante et très bien développée sous la plume de Boltanski et Chiapello de cité par projets où le projet en lui-même se pose en justification auquel les individus se réfèrent pour trancher leurs différends dans la vie concrète.

Forts de ces 2 constats, pour continuer à enrichir notre réflexion, nous avons, commencé à construire et à nourrir, à la suite de deux journées d’études organisées déjà avec la Direction Générale des Affaires Culturelles du Hainaut, notre vision d’une notion qui pourrait enrichir et recadrer le projet : la notion de pédagogie émancipatrice. Les résultats de ces journées, vu la richesse des débats, a donné lieu à un livre publié chez Peter Lang et intitulé « Pédagogie émancipatrice - l’utopie mise à l’épreuve » travail coordonné par Dominique Grootaers et Francis Tilman.

Ensuite, nous avons, toujours sous la plume de Francis Tilman, essayé de reclarifier la notion de projet en publiant « Penser le projet - concepts et outils d’une pédagogie émancipatrice ». Dans cet ouvrage, nous voulons, à partir de notre expérience, proposer un guide restructurant une pédagogie du projet émancipateur.

Au début de ce livre, nous avons voulu d’abord réaffirmer les fondements immuables du projet, ses caractéristiques premières. Tout d’abord, nous semble t’il, le projet garde en toute circonstance une connotation positive parce que le projet est porteur d’espoir et d’espérance, il s’enracine dans une profonde croyance dans les possibilités de l’homme de maîtriser son destin, d’avoir prise sur lui. Il y a dans la notion de projet, la conception de l’homme créateur, capable d’être l’auteur de son destin, parce que, par définition, le projet est la traduction dans l’action quotidienne d’une certaine conception du temps, du futur et de ses incertitudes, incertitudes qui peuvent inhiber parce qu’elles sont souvent vécues comme déstabilisantes. A cette saisie du futur et de ses incertitudes, il peut y avoir différents niveaux. Le premier niveau serait celui de la prédiction, qui renvoie à l’image d’un futur qui se confond avec le destin, avec ce qui doit arriver de façon irrévocable, inéluctable et qui revêt une dimension personnelle qui est la destinée, le destin particulier. Le projet est ici inscrit dans l’avenir. Une autre vision du futur, la prospective, est celle qui porte des hypothèses sur ce qui devrait logiquement advenir, qui donne des prévisions, qui, à la différence du précédent, ne considère plus le futur comme certain mais tout de même comme probable. Le projet devient une proposition hypothétique. La troisième appréhension du futur peut enfin être utopique, cette utopie qui permet de dessiner une « cité » idéale et de profiler la direction à suivre pour l’obtenir. Le projet est alors l’idéal vers lequel on tend. On pourrait encore ajouter d’autres façons d’appréhender le futur mais je m’en limiterais ici dans mon propos d’aujourd’hui. Grâce au projet donc, le futur cessera d’être considéré comme une fatalité, mais tendra à devenir ce que l’homme aura voulu qu’il soit et qui, avec le projet, prendra un contrôle plus grand et plus rassurant sur son futur. Et s’il y a contrôle, le projet reste indissociable d’une idéologie basée sur la foi dans le progrès, sur le présupposé qui pose comme principe élémentaire que l’œuvre humaine conduit inexorablement à une amélioration du monde et qui pense que le destin de l’humanité est une évolution permanente vers des états toujours supérieurs. A partir de ceci, si nous voulons tenter une typologie de la notion de projet, nous devons donc la baser sur l’idée d’anticipation, de prévoir un lendemain différent du présent, de rendre plus clair dès aujourd’hui, ce qui pourrait advenir, et surtout porter la conviction que le futur n’est pas prédéterminé, mais qu’il est le résultat de l’action transformatrice des hommes.

Cette anticipation peut couvrir deux directions, celle de l’intention et celle de la réalisation.

Le projet est donc composé en partie de ce que l’on compte faire, de ce qu’on propose de réaliser : l’intention. Cette partie de projet concrétise dans un discours le terme d’une attente, de la tension transformatrice qui l’anime. Cette intention, qui propose un certain but, peut se décliner à des degrés variables soit comme un souhait, un désir, une aspiration, soit comme une visée, une direction, un objectif proposé ou soit encore comme un programme, une planification, un schéma directeur.

L’autre partie du projet en est la réalisation où l’accent est mis sur les activités liées à l’exécution de cette intention. Elle concerne toutes les démarches qui concrétisent expressément des intentions affichées. Le projet dans son aspect de réalisation peut être perçu comme une donnée de fabrication, de production d’objets matériels ou simplement comme une action, qu’elle soit action sociale ou action centrée sur la formation. Le succès du mot projet s’explique par le fait que la notion de projet véhicule l’idée d’une articulation entre la conception et la réalisation, l’accent étant porté tantôt sur la conception, tantôt sur la réalisation. Au fond, il n’y aurait projet que s’il y a combinaison des deux dimensions. Une intention qui ne chercherait pas à se concrétiser ne serait que rêverie ; une réalisation qui n’aurait pas été pensée ne serait qu’agitation. Le projet est donc bien une action pilotée, autrement dit, une action imaginée, préparée et régulée.

Il faut enfin souligner que plusieurs types d’acteurs sociaux peuvent être porteurs de projets : en se référant librement à Ardoino, nous pouvons citer :
-  l’individu
-  le groupe
-  l’établissement, le lieu de travail
-  l’organisation qui peut recouvrir plusieurs établissements qui collaborent, qui poursuivent les mêmes objectifs
-  et même la société en tant que communauté de personnes partageant un certain nombre de valeurs. Nous pouvons alors composer une typologie complexe du projet reposant sur les multiples sens que peut prendre ce mot.

Enfin, il nous semblerait également utile de distinguer entre un projet descendant et un projet ascendant, suivant que l’initiative vient des autorités ou des acteurs de terrain. Distinction dans laquelle, s’il serait tentant de l’associer à un jugement de valeur dans lequel, au nom du parti pris de l’émancipation sociale, seul le projet ascendant serait le bon, il faut évidemment avant tout se poser la question de savoir au service de qui ou de quoi est envisagé le projet et d’en définir alors la meilleure forme de conduite avant d’éventuellement condamner le projet descendant.

Et donc, avec toutes les caractéristiques de la notion de projet que nous venons de passer en revue, j’en reviens à mon idée première : « L’homme n’existe que dans son projet ». Ce qui me paraît important dans cet adage, c’est que le philosophe insistait sur la liberté et la responsabilité de se choisir. « La première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence ». Sartre soulignait donc, mais comme Heidegger et même Socrate bien avant, l’importance qu’a l’existence individuelle avec ses caractères irréductibles.

Pour traduire toutes ces cogitations face à nos préoccupations, faut-il penser que ces caractères irréductibles de l’individu viennent mettre un frein à toute action collective ? Les projets professionnels, projets personnels, projets individuels sont-ils la traduction inéluctable des caractères irréductibles des individus ? Quand le projet personnel peut-il être considéré comme émancipateur et non comme normalisateur ? Est-il encore de bon ton de parler de projets collectifs ? Le groupe, le collectif, le bien commun ont-ils encore droit de cité face à l’importance de l’individu ? Le projet peut-il encore servir l’émancipation quand il est associé à la rentabilité ? Que peut nous apporter le modèle du projet d’entreprise dans une perspective d’émancipation ?... C’est autour d’une partie de ces questions que nous avons demandé à nos intervenants d’apporter un éclairage, un point de vue. Mais ce qui, nous l’espérons, devra tout autant enrichir notre réflexion d’aujourd’hui, sont vos pratiques, vos mises en perspectives, vos commentaires, vos remarques.

Publié le : 24 juillet 2006 par : Magali Urbain