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Le genre, vu par les jeunes relais d’un service AMO (III)

Ici, des intrus et là-bas, des étrangers

Véronique Georis, Le GRAIN asbl, 24 septembre 2008


En réalité les contradictions qui s’expriment sont liées à la dualité des origines. Les difficultés de relations entre ici et là-bas provoquent des incompréhensions.

Pour certains les problèmes se posent davantage quand on retourne au pays d’origine et qu’on confronte les différentes réalités. Finalement, on n’est vraiment chez soi nulle part quand on vient d’ailleurs. Ozkan a vécu le voyage différemment, il est originaire d’un autre pays que le Maroc.

Ozkan dit que le sentiment d’être intrus vient du regard posé par les autres mais avant tout à cause des médias :

Il estime que les personnes issues de l’immigration ont aussi une part de responsabilité dans leur manière de réagir face aux autres. Il ne faut pas toujours prendre le négatif. Ne pas jouer l’escalade de la violence :

Finalement, on peut être partout chez soi. La Belgique est un pays tellement ténu que chacun peut le faire sien.

Etre né en Belgique peut être une chance, même sans CV, si on compare, grâce à la télévision, ce qui se passe ailleurs et les possibilités en Belgique. Il ne faut pas écouter le chant des sirènes fatalistes, défaitistes ou extrémistes.

Les origines, des histoires racontées

Selim, jeune d’origine yougoslave, immigré de la troisième génération partage avec nous les récits de sa famille :

Un grand père à qui on a refusé la carte d’identité belge jusqu’à sa mort.

Quelqu’un réagit à propos de la difficulté d’être reconnu administrativement :

S’en suit un débat sur les différents types d’immigration. Ceux qui sont mieux acceptés car ils possèdent un faciès européen. Les raisons de l’immigration où le culturel se mêle à l’économique. Quand le refus d’une carte d’identité devient l’expérience fondatrice d’une famille en migration comment s’étonner que la question des origines se fige.

Nous sommes une équipe de quatre animateurs adultes, deux hommes d’origine maghrébine et deux femmes d’origine belge. Nous participons à la discussion mais nous restons largement en dehors de la dynamique enclenchée. Les jeunes se reconnaissent entre eux une expérience commune. Brahim l’éducateur, né au Maroc et arrivé en Belgique enfant, parle de sa peur de l’avenir pour ses enfants, de la crainte de ne pouvoir les inscrire dans une bonne école, du rôle des médias qui attisent les haines. Il a un grand désir de reconnaissance en tant que citoyen marocain venu vivre ailleurs.

Hassan, assistant social, arrivé adulte en Belgique raconte l’histoire du Maroc qu’il connaît, comme un lieu d’intégration entre plusieurs cultures qui se sont succédées. Il nous présente le chauffeur du car qui les amené de Tanger à Al Hoceima, comme le modèle de l’homme qui grâce à la souffrance de sa condition, a compris l’importance de garder son poste. Il symbolise la loyauté, le sacrifice de soi.

Le groupe réagit :

Brouhahas...

Face à cette évocation de la loyauté qui se sacrifie, le groupe campe solidement sur ses positions. Ils ont la ferme intention de s’en sortir ici, maintenant, tels qu’ils sont.

Ensuite les deux animatrices de l’atelier prennent la parole. Madeleine qui vit avec une personne d’origine marocaine parle de sa propre expérience du mariage mixte. De la nécessité de se faire confiance et d’avoir du respect l’un envers l’autre. Bien que de religions différentes, elle ne se convertira pas et son compagnon non plus. Ses enfants choisiront. C’est une aventure quotidienne qui dure. Les jeunes questionnent : et le porc, et l’alcool ? A mon tour, je me présente comme issue d’un quartier populaire villageois à côté d’un charbonnage. J’ai grandi comme Belge au milieu d’enfants d’immigrés. Les charbonnages sont devenus des lieux de mémoire et de tourisme, comme un certain Maroc mais j’ai retrouvé à Bruxelles cette ambiance mélangée qui est pour moi l’avenir.

Le poids des traditions1

Plus tard dans l’histoire du groupe, une anthropologue vient expliquer aux « Jeunes relais » le travail qu’elle mène à propos du genre. Elle a entamé une enquête avec les élèves de 7ème professionnelle d’une école voisine, sur le thème de la dot. Dans cette classe, les filles sont pour la dot et les garçons y sont opposés. Elle aimerait comprendre comment les choses se passent entre filles et garçons dans le quartier. Les garçons du groupe seraient-ils d’accord de payer une dot s’ils se mariaient ?

Certains se demandent à quoi sert la dot. Brahim, l’éducateur, explique que pour lui, c’est une garantie pour la femme en cas de séparation. Les jeunes ne souhaitent pas changer les traditions mais cela coûte cher. Pascale explique que d’après ce qu’elle a entendu, beaucoup de garçons s’endettent. Il faut accumuler avant de se marier. Il n’y a pas que la dot. Il y a la fête.

Les garçons veillent au grain, en échange les filles gardent leur virginité. Ce pacte est-il encore tenable ?

Combien de jeunes ont cela aujourd’hui ? Les problèmes économiques rejoignent les problèmes sociaux. C’est un gros poids pour l’homme. On comprend que dans ces conditions, la fille doive donner une preuve de sérieux. Même si elle n’est pas vierge, elle peut montrer qu’elle respecte les traditions en faisant appel à un chirurgien, par exemple. Cela ne va pas sans conséquences pour la vie de couple. Les filles et les garçons doivent négocier avec leur culture. Cela dépend des gens, de l’endroit, du quartier, de la région du Maroc d’où ils viennent.

Une fille sérieuse

On en revient à la question de comment rencontrer des filles, comment les inviter à débattre. Quelles filles inviter ? Et après tout qu’est-ce qu’une fille sérieuse ?

Où rencontrer des filles sérieuses ? Même à l’école, certaines filles jouent un jeu. Le groupe en arrive à dresser le portrait d’une fille pas sérieuse.

Un débat s’ensuit. Il y a-t-il vraiment des filles comme ça dans le quartier qui donnent leur numéro à tout le monde ? Dans le quartier, ici, il n’y en a pas. Elles préservent leur image. Elles ne le montrent pas ici.

D’après le groupe des garçons, les filles ont une personnalité double, elles ne sont pas sérieuses. Notre anthropologue rapporte ce qu’elle a entendu des filles là où elle travaille dans le quartier.

L’éducateur, Brahim, surenchérit :

Les relations entre garçons et filles sont devenues un enjeu de survie identitaire dans le cadre de la migration. La surveillance du respect des traditions est d’autant plus stricte que l’on est ailleurs. La pérennité de la culture est en jeu.

La guerre des sexes

L’anthropologue demande si c’est vraiment c’est la fille seule qui est responsable du sérieux ou du non sérieux de la relation.

Madeleine, éducatrice, s’indigne :

Abdel est prêt à reconnaître qu’il y a un problème. En effet, un garçon qui fume, qui boit et qui fait des commentaires sur les filles, ça n’est pas normal. Il faudra que cela change mais cela prendra du temps.

Et cependant :

Madeleine insiste, ce n’est pas normal de devoir sortir avec un voile pour ne pas être interpellée. Mais la situation est délicate pour les jeunes présents. Le dialogue entre filles et garçons est laborieux, même à l’école il est difficile de se rencontrer ; si on est en mécanique par exemple. C’est un peu comme si c’était la guerre entre les filles et les garçons, à qui va « avoir » l’autre. L’amitié ne semble plus possible comme au village d’autrefois. Il y a des questions de territoires qui interviennent. Les filles non voilées peuvent se promener sans problème rue Neuve mais pas dans le quartier. Par contre une fille voilée est en danger de se faire agresser rue Neuve par des skinheads, comme certains disent que cela a eu lieu.

En arrière fond on sent une volonté d’échapper aux extrémismes. Abdel conclut en disant que le dialogue peut se poursuivre, si on se respecte tous.

Références

[1] Rencontre avec Pascale Jamoulle anthropologue mai 2007