France Dujardin et Lolita Sandron[1], Frédérique Van Leuven[2], Yolande Verbist[3] et autres anonymes, LE GRAIN, Juin 2018

La pair-aidance… mot étrange, à peine identifié et rempli d’ambigüités ! D’une place ou d’une autre, chacun des auteurs a participé à la mise en place d’une formation de « pair-aidant » organisée à l’université de Mons. Pair-aidant désirant rester anonyme, formatrice par intérim, psychiatre, coordinatrices de la formation, nous avons voulu partager cette expérience, ces ressentis et les questionnements qui accompagnent cette expérimentation. Nous avons tenté d’écrire à plusieurs et de préserver la complexité de ce qui s’essaie aujourd’hui dans cette place et cette formation de « pair-aidant ».

printbuttonSi je connaissais bien des choses concernant la précarité, la santé mentale et son cortège de médicaments m’étaient inconnus. Je ne connaissais rien à la prostitution, à l’anorexie, à la bipolarité. J’ai rencontré des gens qui connaissaient d’autres choses, d’autres réalités que moi, qui les avaient vécues et qui m’ont partagé leur expérience. C’est autre chose que de lire un livre. Ça m’a apporté beaucoup. Le social est un champ très vaste. Aujourd’hui, dans mon travail, je prends le temps, plus encore qu’avant, j’observe plus, je fais plus attention au contexte et aux fragilités des gens avec qui je travaille et je vis. Si j’ai suivi la formation pair-aidant, je ne travaille pas comme pair-aidant. Je ne veux pas avoir cette étiquette-là (Participant).

La pair-aidance m’intéresse autant comme psychiatre que comme citoyenne. Elle est un apport intéressant dans le dispositif de soins et contribue à faire soin pour certains qui s’y engagent. Elle questionne les soignants sur leurs propres savoirs et le choix d’exercer leur métier. Elle pose aussi des questions très intéressantes sur le plan politique. Mes réflexions sont issues d’une pratique de terrain dans laquelle j’ai encouragé des patients à se former. J’en ai accueilli d’autres en stage, et j’ai participé à la formation mise en place à l’UMONS. Cette expérience ne va pas sans susciter des conflits qu’il importe de comprendre, à commencer par les réticences des soignants eux-mêmes (Intervenant à la formation).

Le déploiement de la pair-aidance en Belgique francophone est encore embryonnaire. Les pratiques orientées rétablissement, amenées par la réforme des soins en santé mentale il y a moins de 10 ans, commencent à être peu à peu reconnues. Dans les domaines de la précarité, l’engagement d’experts de vécu (au SPP intégration sociale) ainsi que le déploiement de modèles de type « Housing First » dans nos régions, laissent également apparaitre des interstices où est pratiquées la pair-aidance. Aucun statut n’existe encore, la fonction est en construction, se cherche. Elle s’opère de manière informelle depuis bien longtemps. Un réel mouvement semble se mettre en place pour une reconnaissance d’un statut particulier. Les candidatures pour les sessions de formation à la pair-aidance se multiplient, les structures sont de plus en plus curieuses sur la pair-aidance et montrent de l’intérêt à participer aux tables rondes et/ou séances d’informations organisées par le projet de l’UMONS. Certaines structures ont déjà tenté l’expérience d’un pair-aidant stagiaire. Du côté néerlandophone, cette formation est sur le point d’acquérir un statut officiel. Dans ce contexte de friche, tout est à construire en adéquation avec le terreau : faire connaitre la formation, penser les missions et les fonctions, former les pairs-aidants, accompagner les équipes de professionnels, préparer et informer, fédérer…

Cette formation fut une expérience. Dans cette formation, chacun a investi énormément. Une formation basée sur la rencontre ! La rencontre de personnes, la rencontre de savoirs, les uns expérientiels, les autres plus académiques, réappropriés, étoffés, retravaillés, digérés individuellement et collectivement. Une rencontre que l’on espérait un peu à l’abri, un peu protégée, mais le social s’y est invité dans toutes les strates. La violence s’y est rejouée, les questionnements ont été nombreux, les espoirs immenses et les rencontres magnifiques (Intervenant à la formation).

Une remise en contexte

Pour rappel, le mouvement de la pair-aidance est né en Amérique du Nord dans les années 1970. S’il est issu d’une volonté des usagers d’être impliqués dans les politiques de soins selon la formule « Nothing about us without us », il prend aujourd’hui diverses formes : groupes d’entraide, associations d’usagers, intégration dans les équipes soignantes, moyennant ou non rémunération. Son postulat est toujours le même : l’expérience de la souffrance et du rétablissement autant que le vécu « de l’intérieur » du système constituent un savoir expérientiel qui peut se transformer en ressources à différents niveaux : individuel ou collectif « entre pairs », amélioration des dispositifs d’aide et de soins, déstigmatisation des troubles psychiques dans la société et participation aux politiques.

Le terme de « pairs-aidants » interroge déjà en ce qu’il évoque cette séparation entre deux catégories de pairs : les « soignants » et « les bénéficiaires », chacune constituant un groupe d’appartenance, une sorte de fratrie avec ses codes et ses habitudes. Où donc vont se situer les pairs-aidants ? Leur simple présence, en affirmant cette séparation, ne rend-elle pas cette place intrinsèquement « porteuse » de violence institutionnelle ? Une anecdote à ce propos est révélatrice. Dans une expérience menée dans les années 1970[4], David Rosenhan propose à une série de volontaires (étudiants, professionnels), de se faire hospitaliser dans des services de psychiatrie en prétendant qu’ils souffrent d’hallucinations et de tenir un journal de leur parcours. 100 % des « cobayes » seront diagnostiqués « schizophrènes » et recevront des médicaments. Une fois le diagnostic posé, aucun professionnel ne le remettra en question. Dans une note, l’auteur précise que seuls d’autres patients n’ont pas été dupes : « Toi, tu n’es pas un malade, tu es étudiant ou journaliste ».

La ligne blanche séparant soignants et soignés se retrouve tant dans le travail social et psychosocial que dans le champ des troubles psychiques particulièrement stigmatisés : en atteste la longue histoire de l’aliénation qui culmine avec les 40 000 malades morts de faim en France pendant la deuxième guerre mondiale. C’est à ce moment que nait le mouvement de la psychothérapie institutionnelle fondé sur l’entraide entre patients et soignants, dont Jean Oury est un des représentants les plus connus. Sa philosophie est quasi opposée à celle du savoir expérientiel sur la maladie ; il s’agit avant tout de « faire avec ce qu’est la personne, pas avec sa maladie » et de soutenir la participation à la vie institutionnelle selon ses compétences préservées : animer un club thérapeutique, en gérer la caisse, conduire la camionnette, participer aux séminaires cliniques… Bien que constituant une avancée démocratique, les tenants de l’anti-psychiatrie mettent en doute cette approche qui légitimise la structure hospitalière, là où il s’agit de soutenir plus radicalement l’inscription des personnes souffrant de troubles psychiques dans la Cité.

Le mouvement des pairs-aidants ne se prononce pas pour l’un ou pour l’autre : comme dans la société civile, certains sont plus positionnés que d’autres ; par contre, ils interviennent sur tous les terrains, là où ils le peuvent et comme ils le peuvent. Sans se substituer aux thérapeutes, les pairs-aidants se trouvent enrichis de cette capacité à donner qui peut se limiter à un temps. Les patients se sentent parfois plus en confiance avec un pair, peut-être parce qu’il est moins distancié de sa souffrance, mais aussi parce qu’il est du même côté du bord qui sépare un statut d’un autre. Pourtant, la ligne blanche est parfois discontinue, et les tabous se lèvent.

De très beaux ouvrages autobiographiques, tel celui d’Arnhild Lauveng, psychologue norvégienne, « Demain j’étais folle », ou de Caroline Valentiny, « Le jour où ma tête est tombée dans un trou », attestent du parcours de souffrance intense de jeunes femmes psychiatrisées qui sont devenues des professionnelles du soin en se formant à différentes disciplines. Elles indiquent aussi que les barrières se fragmentent : le soin est l’affaire de tout un chacun. Cette évolution rejoint la notion contemporaine « d’empowerment » utilisée dans tout le champ social, à savoir de capacité à reprendre du pouvoir sur sa vie. C’est pourquoi la pair-aidance est bien perçue par les autorités de soins qui impliquent les associations d’usagers dans les politiques de soins – bien que cette volonté soit très limitée par les moyens mis en place.

Une aventure de représentations

L’aventure de la pair-aidance est donc affaire de représentations. Qu’est-ce que le soin ? Quelles en sont les différentes dimensions, comment peuvent-elles se distribuer, se partager ?

L’autorité médicale[5] ne signifie pas, en tous cas à nos yeux, autorité sur le patient, même quand il lui arrive de perdre, par moments, son autonomie décisionnelle. Il s’agit donc tout autant, de travailler ses représentations sur l’égalité entre citoyens, ce qui ne peut être porté que par la mise en place d’espaces de parole et de débat entre les personnes concernées. Quelle est donc cette autorité ? Quels sont les savoirs qui soignent ? Un collègue qui venait de se faire opérer du genou, nous interpelle : « Tu crois que je pourrais me faire soigner par quelqu’un qui a le même problème de genou que moi ? Il n’est pas chirurgien... Et puis, une dépression n’est pas l’autre, en quoi celle de l’un aide-t-elle un autre ? » Ce soignant développait ainsi l’argument que le savoir ne fait pas soin sur cette seule base de l’expérience individuelle. Pourtant, on est souvent mieux accueilli par un chirurgien qui a lui-même dû faire face au monde médical en position de patient. Ce soignant soutiendra par la suite l’intérêt d’un pair-aidant dans l’accueil de patients hospitalisés.

S’il y a bien une dimension qui rassemble soignants, intervenants professionnels et pair-aidants, c’est bien le désir de prendre soin. Le désir d’aide trouve son origine dans le mouvement altruiste que l’on repère déjà chez les tout-petits. Quand des personnes décident d’en faire leur métier, leur histoire n’y est pas indifférente. Cela ne concerne bien sûr pas que les psychothérapeutes, les éducateurs, les assistants sociaux : c’est l’ensemble des professions de soin et d’intervention sociale qui est concerné, et cela peut même en inclure d’autres qui s’investissent dans les structures qui les dispensent : secrétaires, personnel d’entretien, gestionnaires, comptables…

Dans notre expérience, l’histoire personnelle des travailleurs est rarement partagée au sein des équipes. Cela reste de l’ordre de l’intime. Le professionnalisme veut aussi que les soignants s’abstiennent de partager leur vécu avec leurs patients, afin de ne pas « inverser les rôles ». Pourtant, nombre de soignants ont l’expérience de la souffrance d’un proche.

Harold Searles, psychanalyste américain ayant travaillé avec des patients psychotiques, identifie chez eux ce qu’il nomme « la pulsion thérapeutique ». Dans un chapitre de l’ouvrage « Le patient, thérapeute de son analyste[6]», il déploie son propos : « le processus thérapeutique à l’œuvre en nous (dans le cadre de la cure) s’accomplit dans les deux sens ... C’est comme si le patient, aggravant le poids de sa culpabilité devenait aussi responsable de la vie de l’analyste. » Ce qu’Harold Searles dit de « la pulsion thérapeutique dans la cure » n’est qu’un cas particulier : la pulsion thérapeutique s’exerce aussi, dans une institution où il y a un travail sur l’ambiance, sur l’équipe du personnel, et surtout sur les autres patients.

Cette notion nous semble particulièrement pertinente et comporte une dimension politique intéressante dans toute prise en charge : si les professionnels confisquent le pouvoir thérapeutique dans leur seul chef, ils risquent bien de déposséder leurs bénéficiaires, leurs patients d’une qualité essentielle à l’être humain : celle du don. Il s’agit donc pour les thérapeutes de ne s’attribuer à eux seuls la fonction soignante, mais bien de le redistribuer dans la relation, et si possible, dans la famille ou dans l’institution.

Dans le monde professionnel, nos expériences douloureuses semblent trop souvent de l’ordre du tabou, alors qu’elles sont aussi des ressources, comme nous le montrent les pairs-aidants. Dans tous les cas, elles influencent directement notre positionnement vis-à-vis des patients et des bénéficiaires. Loin d’être une entrave, ce constat nous rappelle qu’une bonne connaissance de soi-même est essentielle dans tout métier d’aide : qu’est-ce qui anime mon désir d’aide et de soins ? Quel est mon rapport à l’impuissance, à la souffrance, à la mort ? Quelle place ai-je occupée dans ma famille ? Ce travail sur soi permet non seulement de nous dégager des projections que nous pouvons effectuer sur ceux que nous accompagnons, sur nos patients, mais nous fait aussi prendre conscience de nos ressources. Cette dimension semble aussi essentielle dans la formation des pair-aidants.

Irvin Yalom, romancier et psychiatre, raconte avec humour dans « Mensonges sur le divan » la thérapie semée d’embûches avec une patiente nommée Carolyn : « Un jour, une veuve qu’il avait aidée dans son deuil et qui revenait de temps en temps le voir pour faire le bilan avec lui, avait défini son rôle comme celui d’un témoin compatissant. Peut-être, se dit-il, que la seule chose que je puisse offrir à Carolyn Leftman, c’est d’être un témoin compatissant… Mais peut-être pas ! Peut-être y a-t-il là des perspectives pour faire un bon travail ? [7]» Soigner les troubles psychiques est très différent des soins somatiques. Ici, peu de repères, des savoirs souvent remis en question, acquis sur le terrain, et parfois beaucoup d’impuissance. Qu’est-ce qui fait qu’un patient va mieux en psychiatrie ? Parfois, ce sont les soins, mais souvent ce sont aussi des choses qui nous échappent et qui n’appartiennent pas forcément au « domaine du soin ».

Lors de la formation on a pu mesurer combien ces fragilités nous habitent tous. Nous avons tous des zones de fragilités. Participants et professeurs ont partagé leurs parcours, leurs tripes. On a pu mesurer que parfois les professionnels sont aussi pestiférés que les personnes qu’ils accueillent. On a pu sentir cette violence qui habite les institutions d’aide et de soin. Cette violence nous dépasse.

On est souvent dans l’impuissance mais on cherche et là, on a cherché ensemble avec des visions des choses différentes. Mais, à la fin, cette violence s’est rejouée. Certains attendaient un diplôme, c’était si important pour eux en termes de reconnaissance, un « diplôme universitaire » Enfin ! Mais ils n’ont eu qu’une « attestation ». Ça a été vécu comme une trahison par certains. Peut-être que ça a été comme avec nos parents ? La violence a été forte tant de la part de l’institution que de la part de certains. Alors que sans doute personne ne voulait de cette violence. Peut-être que ça a trait à l’idéalisation dans laquelle on était par rapport à la formation ? Parce que ça a été une très belle expérience humaine ! Puis une claque… On a pu voir qu’en fait on ne contrôle rien (Participant).

Etre souffrant, aujourd’hui, si vous le dites, risque bien de faire partie de ces « expériences non professionnelles » qui sont prises en compte par le Forem, Actiris ou par un CPAS pour vous obliger à en faire un job, même s’il en va de votre survie de passer à autre chose. C’est le cas aussi pour les accompagnants, un père, une mère, un frère ou une sœur. Au nom de quoi les condamner à rester sur la voie du passé ?

Pousser des patients ou des accompagnants à être pair-aidants, c’est les confronter à une violence des soins à laquelle, professionnelle armée que je suis, j’ai moi-même beaucoup de mal à faire face. Ce qui me fait souvent vaciller, ce n’est pas la souffrance des gens : c’est la violence que subissent les plus fragiles. On me dit souvent que je dois me protéger, dans mon métier. Au nom de quoi envoyer les pairs soignés, qui prennent ce risque, sans armes ni bagages, dans un combat qu’ils ne mesurent pas encore ?  (Intervenant à la formation)

De plus, il est assez fréquent de rencontrer des craintes de voir un bénévole « prendre la place d’un professionnel ». Le contexte économique et les gestionnaires ne sont pas toujours rassurants sur ce plan : réductions de personnel, travail en hôpital sur un flux de plus en plus tendu et précarisation des contrats. Parallèlement, le bénévolat est de plus en plus prôné et parfois « vivement conseillé » pour les allocataires sociaux et les personnes en maladie, souvent engagés avec des sous-statuts. Ces craintes nous semblent donc fondées. Il nous faut donc définir très précisément la fonction des pairs-aidants et nous assurer qu’elle soit un apport supplémentaire dans les soins et l’accompagnement, qui ne se substitue pas à une fonction professionnelle. Les pair-aidants sont d’ailleurs les premiers à dire qu’ils ne peuvent et ne veulent en aucun cas remplacer le personnel soignant. La pair-aidance ne devrait jamais être contrainte par les politiques d’activation, nul ne devrait être contraint d’utiliser un passé douloureux, d’utiliser son expérience personnelle pour en faire un travail rémunéré ou pour en faire du volontariat ou du bénévolat.

Ce risque d’instrumentalisation des pairs-aidants est bien réel. Il est double. D’une part les pairs-aidants risquent d’être confinés dans des fonctions considérées comme subalternes : un risque de sous-statut, un risque de sous-fonction. D’autre part ils risquent de se retrouver dans la position intenable d’une « double contrainte » entre ceux qu’ils représentent et ce qu’ils soutiennent, y compris auprès du « pouvoir ». Cette double contrainte met parfois des professionnels pourtant bien armés, en grande souffrance.

Se former pour intégrer une équipe professionnelle

Toute équipe a ses habitudes, et tout nouvel arrivé doit y faire sa place, ce qui n’est pas toujours facile. Il est à souligner que lorsque des pairs-aidants s’intègrent dans une équipe, ils sont en minorité : seul ou en binôme. Les équipes, pour leur part, éprouvent des craintes légitimes à intégrer un pair-aidant. Quelle sera sa fonction exacte, et les limites de cette fonction ? Quid du secret professionnel ? Le pair-aidant est-il suffisamment stabilisé ? Il s’agit aussi d’accepter un regard extérieur sur les actes qu’on pose et la manière dont on communique, autrement dit, d’être remis en question. La littérature est unanime sur ce plan : intégrer un pair-aidant dans une équipe nécessite une préparation soigneuse où il sera demandé à chacun de définir ses attentes autant que ses craintes et de les travailler préalablement ensemble. Outre les aspects administratifs et financiers (s’assurer par exemple du statut de bénévole et de l’accord d’un médecin conseil ainsi que de la manière dont le salaire va être déterminé), il importe aussi que la place du pair-aidant soit bien définie : quelle est sa place dans l’organigramme ? A quel responsable doit-il s’adresser ? Comment sera évalué son travail ? Comment gérer une « rechute » éventuelle ? Dans une équipe mobile, ils ont effectué un brainstorming sur les doutes de chacun, et organisé une rencontre avec le pair-aidant candidat au stage pour les discuter. Cela a permis de réaliser que les craintes étaient assez semblables de part et d’autre et de définir un cadre rassurant pour tout le monde.

Jai ététout particulièrement frappée par lavancée surprenante, en peu de temps par des patients qui se sont investis dans la formation pair-aidance de lUMONS. Je lattribue en partie aux effets puissants sur lestime de soi d’être reconnus dans leur place daidants. Mais, plus loin, je pense que le travail pédagogique quimplique une formation, àsavoir de mettre en forme son savoir pour le transmettre, oblige àporter un autre regard sur sa souffrance et àla transformer en connaissance. Celle-ci peut être utile aux soignants, mais il faut quils puissent àleur tour reconnaître son intérêt (Intervenante à la formation).

Passer du savoir expérientiel à un savoir expérientiel professionnalisé, remanié permettant d’aller à la rencontre de l’autre et d’entamer une relation d’aide, d’accompagnement semble un enjeu important dans la pair-aidance. Les quelques premières expériences en matière de pair-aidance, en France[8] ou en Suisse[9] ont démontré qu’outre les risques liés à un statut qui n’existe pas encore dans les équipes d’aide et de soins, le pair-aidant encourait des risques plus personnels dans sa pratique : processus identificatoire, gestion de la proximité expérientielle, gestion d’une reprise de travail, etc.

Afin d’exercer une relation d’aidance « efficace » et « saine », le pair-aidant dépasse la simple relation amicale, établit une « juste distance » modulable et axée sur la proximité, la « résonnance » entre deux vécus tout en évitant de tomber dans un processus identificatoire[10] qui serait trop confrontant pour lui-même ou qui mettrait à mal le pair-aidé.

Le savoir expérientiel constitue la base incontournable pour devenir pair-aidant. Néanmoins, toute personne ayant un parcours dans la souffrance psychique et/ou sociale ne souhaite pas forcément devenir pair-aidant. Et pour ceux qu’ils le souhaitent, il faut pouvoir utiliser cette expérience de vécu, une forme de dévoilement de soi de façon à aider l’autre. Ceci ne s’improvise pas. Les pairs-aidants doivent pouvoir se former.

C’est certain, cette formation a participé à mon évolution, ça a été une remise en question personnelle et professionnelle. Côtoyer des personnes qui ont vécu des choses si difficiles et le partagent, ça n’est pas rien. Ce sont des gens exceptionnels. Mon regard a évolué. Je sais aussi maintenant que tout ça n’est pas qu’un problème individuel, mon approche est plus pertinente parce qu’elle n’est plus seulement individuelle. Tenir compte du contexte c’est essentiel. Et puis on est tous en chemin. C’est la rencontre qui nous fait bouger (Participant). 

Formation à l’UMONS

La formation à « la pair-aidance : santé mentale et précarité[11] » organisée à l’UMONS, depuis 2016, met en place une pédagogie visant à mutualiser, collectiviser, solidariser et co-construire le savoir sur cette nouvelle fonction et privilégie des méthodologies participatives en ce compris les récits de vie croisés. Les dispositions pédagogiques ont été pensées par un Groupe de Production de Savoirs (GPS) réunissant, durant huit séances de trois heures entre mai 2015 et juin 2016, une trentaine de personnes : des usagers et des professionnels actifs dans les réseaux psycho-médico-sociaux mais aussi des scientifiques intéressés par l’innovation en accompagnement psychosocial.

Cette formation s’articule autour de 3 axes : un volet qui comprend des modules de formation, un travail de fin de formation et la possibilité de faire un stage.

Pendant un an, à raison d’un jour par semaine (à l’exception des congés scolaires), les participants à la formation vivent un ensemble de modules[12] visant à produire de la connaissance actualisée sur les fonctions et missions des pairs-aidants. Plusieurs intervenants actifs dans les structures d’aide et de soins (psychologues, éducateurs, anthropologues, clinicien, psychiatre, représentant des usagers, pairs-aidants, …), partagent et confrontent leurs savoirs, leurs activités, leurs outils, etc., avec les expériences sensibles et personnelles des participants. Ces méthodologies participatives ont pour avantage de décaler les futurs pairs-aidants de leur expérience unique et de mettre en avant la pluralité des vécus. Si les pairs se reconnaissent souvent dans une souffrance, un état de sidération, l’isolement ou encore la confrontation aux stigmates de la souffrance psychique ou sociale, ils appréhendent une diversité des expériences, des ressentis ou des ressources mises en œuvre pour avancer dans le rétablissement, ce qui fait soin pour l’un peut être vécu différemment par un autre.

La question centrale est de pouvoir réfléchir à la manière d’accompagner ou d’aider un pair en souffrance dans des contextes parfois très violents. Pour répondre à cette question, outre les apports des modules en terme de conceptualisation et d’outils d’intervention, les participants sont invités à réaliser un Travail de Fin de Formation (TFF). Ce TFF prend la forme d’une enquête de terrain, sur une thématique en lien avec la santé mentale ou les précarités, et demande aux participants d’aller à la rencontre de pairs ayant une expérience de la souffrance psychosociale. La réalisation de ce travail permet aux pairs-aidants en formation se décentrer de leurs propres expériences et représentations et vise l’analyse croisée et étayée par diverses sources théoriques et scientifiques. Par la mise en avant de processus et/ou de savoirs communs et divergents entre le pair-aidant en formation, les personnes rencontrées et les apports conceptuels, la démarche de recherche a pour ambition la production d’un savoir utile dans l’intervention psychosociale.

En outre, les futurs pairs-aidants ont la possibilité de réaliser un stage ou de développer un projet dans une structure psycho-médico-sociale. Cette nouvelle fonction se développe peu à peu en Wallonie et à Bruxelles mais reste encore peu connue. Permettre au pair-aidant d’utiliser son bagage expérientiel dans de bonnes conditions et lui permettre d’intégrer une équipe professionnelle nécessite de préparer le stage avant le début de sa mise en œuvre. Cette préparation permet de définir, en lien avec le contexte d’accueil, la durée et la fréquence de l’intégration et les différentes fonctions et missions qu’un pair-aidant peut mettre en action dans la structure : accueil, animation de groupe, mise en œuvre d’activités citoyennes, etc. Ces fonctions et missions sont converties en objectifs[13]. Dans le cas d’un stage ou d’un projet plus long, une visite intermédiaire est prévue et a pour objectif d’évaluer la faisabilité et le degré d’atteinte des objectifs fixés et le cas échéant, leur réajustement. Il s’agit également d’un moment utile pour discuter des éventuelles difficultés rencontrées. Dans un dernier temps, en fin de parcours de cette intégration, une dernière rencontre est prévue, elle permet d’évaluer l’intégration du pair-aidant au sein de la structure mais également le degré d’atteinte des objectifs fixés. Il s’agit d’un moment privilégié pour co-construire, avec la structure d’accueil, le pair-aidant en formation et l’équipe de coordination, la place d’un pair-aidant dans une structure particulière. Ces stages ou ces mises en œuvre de projets permettent également, pour le pair-aidant en formation, de confronter sa propre expérience avec celle des autres et d’envisager l’autre dans sa singularité.

Une année pour se former à la pair-aidance, c’est à la fois très peu, trop peu, et à la fois conséquent quand on doit jongler entre formation, travail, famille, fatigue et vie sociale. C’est à la fois le temps de se poser, d’entendre, d’apprendre, de faire siens une série de concepts, d’expériences et de savoirs, et à la fois si peu pour les intégrer, passer du temps avec chacun, faire évoluer sa perception, ses croyances et se permettre de les décaler. C’est à la fois intégrer et tenir compte du contexte économique et social, du contexte de soins, des connaissances des secteurs et reconnaitre à travers ces grandes lignes collectives la manière chaque fois singulière, originale, particulière de chaque individu de se débrouiller, d’expérimenter, de traverser, d’innover. Un an d’allers-retours entre individuel et collectif tant dans les apprentissages que dans les méthodologies. Un an pour se former à une place, un statut, une fonction qui s’essaie et provoque des articulations nouvelles, ce ne peut être que trop peu, que frustrant et incomplet.

Ces frustrations, inhérentes à tout processus de formation, nécessitent-elles une proposition d’un accompagnement psychologique pour les participants ? Cette question a été débattue et suscite des questionnements. Les responsables ont pris le parti de ne proposer « que » un espace de formation. Les participants à la formation ont entrepris un processus de rétablissement. Ils ont pour cela mis en place un réseau qui les soutient et leur permet de continuer à avancer individuellement. La formation ne se veut pas un lieu thérapeutique : lors de la première rencontre, les responsables s’assurent que chacun des participants pourra faire appel à ce réseau qu’il a lui-même mis en place. Lors du processus d’évaluation endoformatif de la première année de formation, certains participants ont pourtant déclaré un « effet thérapeutique » de cette formation. Cet effet thérapeutique, pour les participants, n’est pas directement recherché dans la mise en œuvre de la formation puisqu’ils la suivent pour « aider » et non pas « être aidé », mais nous notons ainsi que les participants avancent encore dans leur cheminement du rétablissement[14] par cette rencontre avec l’expérience de l’autre.

Des dispositifs d’intervision qui prolongent l’année de formation permettent aux pairs-aidants de discuter entre eux des difficultés rencontrées dans leurs pratiques et de continuer à co-construire autour de situations fragilisantes ou questionnantes. Les nombreuses actions menées pour faire connaitre la pair-aidance visent cette évolution des mentalités et des perceptions..

Tout est mis en œuvre pour manier avec discernement et sensibilité la pluralité des vécus et la possibilité pour les participants d’entrer dans la singularité du vécu d’autres personnes en souffrance. L’ensemble de ces expériences permet d’alimenter les démarches de co-construction de savoir et de penser la délicate place du pair-aidant, véritable travailleur de l’interstice, à l’interface entre les usagers des réseaux d’aide et de soin et des professionnels travaillant dans ces réseaux, à l’interface entre le soin et ce qui fait soin autrement.

Sans avoir de visée ou de fonction thérapeutique, la formation semble donc participer au soin, elle semble faire soin, tant sur le plan individuel que sur le plan collectif et même social.

Conclusions

La pair-aidance n’est donc pas encore un statut mais suscite intérêts et questionnements. Les enjeux sont nombreux et d’ordre divers.

Aujourd’hui la prise en compte et le traitement de la souffrance psychique et sociale s’accompagnent souvent de distanciation, de stigmatisation et de violences institutionnelles. L’expérience personnelle du soignant/ de l’aidant professionnel est souvent peu partagée et fait peu l’objet de reconnaissance, comme si elle était un frein, un obstacle dans une relation professionnelle : si l’expérience permet la rencontre, elle comporte aussi le risque d’y enfermer l’autre.

Depuis longtemps déjà, des voix se lèvent pour redire combien la différence entre moi et l’autre, aussi précaire soit sa situation, ne tient finalement qu’à peu de choses. Elles affirment combien le savoir expérientiel du soignant, travaillé et retravaillé, est un outil essentiel. Elles interrogent l’articulation entre les parts soignées et soignantes de chacun au sein même de cette relation professionnelle.

Et depuis peu, une nouvelle place s’essaie, une place du pair-aidant. Cette place fait du savoir expérientiel l’objet d’une place professionnelle dans la rencontre avec l’autre qui souffre. Elle questionne donc profondément la manière de penser les soins et l’aide sociale : ce savoir expérientiel est-il suffisant ? Sans un savoir plus étoffé que celui de sa propre expérience, le pair-aidant pourra-t-il aller à la rencontre de l’autre dans sa radicale différence ? Cette place particulière, nouvelle, actuellement en construction, dédouanera-t-elle les professionnels actuels de la rencontre avec l’autre ? Sera-t-elle utilisée pour diminuer la reconnaissance de la complexité de la rencontre dans les questions de soins ? Sera-t-elle une manière de remettre les personnes au travail dans une place qu’ils ne souhaitent peut-être pas, voire qu’ils auraient tout intérêt à quitter ? Les pairs-aidants seront-ils assez armés pour supporter ces rencontres et les souffrances produites par les violences du monde social ? En devenant professionnels, les pairs, perdent-ils de facto cette place de « pair » ? Cette place ne serait-elle donc qu’un leurre, voire une manière d’enfermer les personnes dans le leurre d’un nouveau statut et d’abandonner la responsabilité de la rencontre ?

Si les risques sont indiscutables, cette place peut-elle être une occasion, une plus-value ? En donnant, au sein des équipes et des structures, une place aux personnes « qui sont passées par là », que cette place soit temporaire ou non, mais une place institutionnalisée, les soignants reconnaissent que le soin/ l’aide n’est pas leur propriété, leur savoir exclusif. Ils redisent l’importance d’entendre la manière dont est vécu le soin, dont est ressentie l’aide. C’est si facile de ne donner à ce vécu, à ces ressentis, qu’une place de symptôme ou de les « oublier » dans les organisations du soin. Cette place sera-t-elle alors une occasion de se rapprocher de ce qui fait soin, de ce qui permet d’aller mieux, de ce qui nous rend tous plus humains ? La présence de pairs-aidants dans une équipe et dans l’organisation des dispositifs d’aide et de soins permettra-t-elle de risquer d’autres relations avec les personnes qui souffrent, de penser autrement le vivre-ensemble et la manière de les soigner/accompagner ?

Tels sont bien les questionnements qui traversent cette formation à la pair-aidance. Une formation qui est aussi une expérience de remise en question de ses propres croyances au regard de savoirs autres, qu’ils soient expérientiels eux aussi, ou formalisés et reconnus comme académiques. C’est l’occasion de rencontres, de doutes, de questionnements, d’expérimentations et de réorganisations nouvelles. Il est donc indispensable d’en soigner non seulement les contenus mais aussi l’organisation, les contours et l’accueil. Une formation à la pair-aidance, c’est l’acquisition d’une autre place, une place de celui qui sait et est reconnu dans ses savoirs et ses capacités! C’est bien cette expérience-là qui semble faire soin : pouvoir partager, donner à l’autre, reconnaitre et être reconnu compétent ! Une formation à l’image de la fonction ?

NOTES / REFERENCES

[1] Coordinatrices du projet « pair-aidance : santé mentale et précarités ». Service des Sciences de la Famille, Faculté des Sciences Psychologiques et de l’Education, Université de Mons (UMons).

[2] Psychiatre. Hôpital Saint Bernard, Manage.

[3] Anthropologue, membre du CéRIS/UMons.

[4] David L. Rosenhan, « Etre sain dans un environnement malade », dans « L’invention de la réalité », sous la direction de Paul Watzlawick, Points, P. 131-160.

[5] Et c’est aussi vrai pour l’autorité sociale.

[6] Searles Harold, Le Contre-transfert, Paris, Gallimard, coll. N.R.F, 1979.

[7]YALOM, I., Mensonges sur le divan, Le Livre de Poche, 1996, p. 197.

[8] ROELANDT J-L., STAEDEL B., RAFAEL F., MARSILI M., FRANCOIS G., LE CARDINAL P., DESMONS, P., Programme médiateurs de santé/pairs rapport final de l’expérimentation 2010-2014, Lille, Centre Collaborateur de l’Organisation Mondiale de la Santé pour la recherche et la formation en santé mentale, 2015.

[9] McCLUSKEY I., « Pair praticien en santé mentale. L’émergence d’une nouvelle profession », Dépendances, n°57, 2016, pp. 17-20.

[10] LAVAL C., FURTOS J., « Incontournables savoirs profanes dans l’évolution des métiers d’aide et de soin », Rhizome, n°40, 2010, pp 2-3.

[11] Grâce au soutien du Fond Social Européen, de la Fondation Roi Baudouin et de la Région Bruxelloise (COCOF), le Service de Sciences de la Famille de l’UMONS organise un projet sur la pair-aidance qui vise à produire du savoir sur la pair-aidance, former des pairs-aidants en santé mentale et précarité, et proposer des intervisions pour les pairs-aidants actifs.

[12] Les différents modules sont répartis en 4 axes : la pair-aidance comme processus qui aborde les missions et les compétences de la pair-aidance ; la pair-aidance en contexte de précarisation psychosociales où sont développés plusieurs concepts liés à la santé mentale et aux précarités ; la pair-aidance en pratique qui propose des outils d’intervention ; et la pair-aidance en recherche qui se centre sur les recherches de terrain et l’intégration de pairs-aidants dans les structures d’aide et de soin du réseau psychosocial.

[13] DUJARDIN, F., JAMOULLE, P., & SANDRON, L., La pair-aidance dans les domaines de la santé mentale et de la précarité en Belgique francophone : apports, enjeux et formation, L’Observatoire, n°92, Octobre 2017, pp.5-9.

[14] VAN HUFFEL L., en collaboration avec JAMOULLE P. et NICOLAS E. Le rétablissement en pratiques. Accompagner autrement les personnes en difficultés psychiques, Louvain, Lannoo/Racine, 2015.