Contre le triomphe des tyrannies, habiter le social

Pouvoir d’agir et « terrains de vie » avec Bruno Latour

Véronique Georis et comité de rédaction du GRAIN[1], LE GRAIN, Juin 2018

Cet article met en dialogue l’approche concrète des terrains, à travers mon expérience de travailleuse sociale dans un quartier bruxellois et l’actualisation de concepts propres à l’éducation permanente. Il fait suite à mon travail de recherche concernant la thématique de l’hospitalité. Où se réfugier aujourd’hui ? Bruno Latour[2] continue à relier enjeux écologiques et enjeux sociaux, il nous invite à présenter nos « terrains de vie » et à en retirer toute l’énergie politique qu’ils contiennent. La mise à jour de nos recherches de lieux nouveaux où habiter et l’élaboration de savoirs situés dans la complexité de nos quotidiens peut rendre à l’action sociale sa puissance d’agir.

printbuttonVisible et mobile, mon corps est au nombre des choses, il est l'une d'elles, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d'une chose. Mais, puisqu'il voit et se meut, il tient les choses en cercle autour de soi, elles sont une annexe ou un prolongement de lui-même, elles sont incrustées dans sa chair, elles font partie de sa définition pleine et le monde est fait de l'étoffe même du corps. Ces renversements, ces antinomies sont diverses manières de dire que la vision est prise ou se fait du milieu des choses, là où un visible se met à voir, devient visible pour soi et par la vision de toutes choses, là où persiste, comme l'eau mère dans le cristal, l'indivision du sentant et du senti.

Merleau-Ponty, L’œil et l’Esprit, (Gallimard/ Folioplus, 2006), p.12-15 (cité par France culture 29 janvier 2018)

Habiter des terrains de vie

La règle obscure qui semble régir les relations sociales actuelles prend l’apparence d’une recherche d’emprise tyrannique qui contamine progressivement tout le milieu humain. Elle prend différentes formes, administrative, policière, procédurale, informatique, criminelle, caractérisées par l’univocité de la communication instaurée et le refus du dialogue, jusqu’au harcèlement, voire au déni de l’existence même de l’autre. Les rapports qu’entretient l’Europe aux migrants qui se pressent à ses portes sont un exemple de cette inhumanité.

Notre étude 2018[3], axée sur cette question et l’analyse du non accueil actuel opposé[voir bibliographie] aux migrants en l’absence d’une réelle politique européenne, montre comment cette situation fait le lit des extrémismes violents. Tout départ d’un pays, comme toute perte d’emploi stable, est une forme d’exil social. A contrario, notre étude met en évidence la mobilisation citoyenne suscitée par la frilosité des politiques officielles. Les demandeurs d’asile sont avant tout demandeurs de lieux où habiter, leur présence suscite l’empathie de ceux qui vont à leur contact. Dans cette ambiance, chacun peut se découvrir et reconnaître en lui une fibre migrante qui cherche à s’enraciner dans un sol.

Le pédopsychiatre Jean Claude Métraux nous aide à penser la migration comme une métaphore de la métamorphose qui affecte l’humanité prise dans le développement sauvage des technologies[4]. Au cours du temps, nous sommes tous amenés à quitter ou à voir disparaître les lieux qui nous ont vus naître.

Cette instabilité croissante fait se rejoindre la question des migrants et celle de la montée des extrémismes. La majorité des migrants, qu’ils soient politiques ou économiques, quittent le plus souvent des pays en danger, devenus le théâtre d’affrontements pour la possession des ressources énergétiques mondiales où les droits humains n’ont pas leur place. D’autres quittent aussi des régions soumises aux bouleversements climatiques qui ne peuvent plus les nourrir. Tous viennent se cogner à nos frontières[5].

En effet, dans les pays convoités, les autochtones censés les accueillir, sont eux-mêmes habités par la peur et le besoin de protection, devant la destruction et la délocalisation des entreprises, l’endettement de leur pays, la désolidarisation de ceux qui possèdent les moyens financiers ; les sentiments des passagers d’un Titanic prêt à plonger, non pas parce qu’il serait rempli de migrants, comme le prétendent certaines interprétations courtes, mais par l’aveuglement de ceux qui prétendent le diriger.

En même temps que l’urgence d’une Europe politique, une autre urgence doit nous saisir, celle de ré-habiter un monde terrestre. En réalité, nous avons tout à apprendre des stratégies de survie développées par les exilés d’aujourd’hui[6]. Leurs quêtes nous interpellent non seulement du point de vue de la simple humanité mais également quant à la perte de notre pouvoir d’agir face à ces manières de faire économico-politiques qui provoquent à la fois la destruction du milieu et le rejet violent de ceux qui demandent protection.

Qu’entendons-nous par « habiter » ? Aux marges de nos sociétés en déliquescence, l’anthropologie du monde contemporain s’applique à ethnographier les formes actuelles de la vie humaine et les traces des mondes détruits en train de se recréer, dans les banlieues ou au cœur de nos villes. Depuis l’Antiquité, la ville a toujours été flanquée d’habitations précaires. Aujourd’hui nous savons que le modèle occidental de développement mène la planète à sa perte et nous assistons pétrifiés au « coming out » de tous ceux qui prétendent s’en tirer seuls contre les autres. Au cours du siècle passé, quittant les campagnes, les populations rurales ont constitué progressivement des villes géantes, cerclées de bidonvilles et de favelas dans les pays sans sécurité sociale. Fuyant la guerre, des milliers de réfugiés continuent à être jetés sur les routes. Michel Agier[7] nous montre comment ces réfugiés « habitent » leurs bidonvilles, comment des sociabilités se déploient à l’intérieur de ces campements que les pouvoirs politiques prétendent éradiquer. Face aux destructions en cours de nos propres espaces nourriciers, Bruno Latour[8] exhorte chacun d’entre nous à se présenter, là où il vit.

La mondialisation sauvage à l’œuvre provoque paradoxalement une provincialisation et une simplification de la pensée, sous l’emprise du bouton poussoir numérique. Il s’agit de rendre notre regard à nouveau sensible à la complexité de notre environnement immédiat. L’auteur suggère en effet de définir ces « zones critiques », ces « terrains de vie », qui réunissent ce qui est nécessaire à la vie. Au-delà de la tension entre le local et le global, il nous suggère de redevenir « terrestres », c’est-à-dire attachés à la fois à une vision globale et locale de nos milieux.

Pour mieux concrétiser cette proposition, nous pouvons faire appel au concept de « buen vivir »[9], utilisé en Amérique latine. Ce concept quechua désigne la poursuite d’une relation harmonieuse entre l’être humain et la nature, le souci d’une vie communautaire faite d’entraide, de responsabilités partagées, de production collective et de distribution des richesses selon les nécessités des membres de la communauté[10]

Retrouver un pouvoir d’agir

Les différents laboratoires sociaux animés par Le GRAIN tels le Labocompétences des jeunes ou le labo Adoquartier[11], relèvent eux-mêmes de cette démarche. En effet, nous avons élaboré collectivement des savoirs expérientiels ancrés sur le terrain concret du travail social, nous avons identifié des capacités d’action en réseau, et nous avons finalement dégagé une conception évolutive de la compétence inscrite localement, contre la vision hors sol de compétences dures et interchangeables.

Envisager une nouvelle conception de la compétence, c’est aussi envisager un autre monde, où le travail n’est pas qu’une discipline à acquérir, une soumission à la production d’objets standardisés dont l’obsolescence est programmée, mais un espace de créativité ancré sur le réel. C’est continuer à tisser une société coopérative plus que disciplinaire, où les tâches ne sont pas découpées mais articulées entre elles, où les relations sont plus latérales qu’hiérarchiques, où les objectifs se décident à partir de la connaissance d’un terrain particulier.

Ces réflexions nous amènent à poser à nouveau la question de l’action sociale et de son outil privilégié, la pédagogie du projet. Suivant la perspective du développement à visée uniquement économique, la pédagogie du projet a perdu son sens premier de transformation, elle est devenue un outil de responsabilisation individuelle au service du maintien des hiérarchies sociales. Inscrite dans ce nouveau regard qui tient compte des enjeux socio-écologiques actuels, tel qu’appelé par Bruno Latour, la pédagogie du projet peut se situer à nouveau au cœur d’un processus de création collective contre la soumission forcée et le déploiement des multiples tyrannies[12] ambiantes.

De la même manière que le bruit du big bang persiste, le bruit de fond des assassinats perpétrés au nom de la survie des plus forts reste vibrant et s’amplifie des destructions en cours. Ne sommes-nous pas tous, à des degrés divers, sujets itinérants à la recherche de refuges ? Pratiquer l’éducation permanente, c’est rendre du pouvoir d’agir à ceux qui l’ont perdu, donner la parole aux peuples décimés, exclus de leurs propres territoires, aux nouveaux arrivants, aux enfants d’immigrés et aussi aux autochtones oubliés, exilés sur leurs propres terres, aux enseignants, aux travailleurs sociaux et aux milieux populaires; favoriser l’émergence du sujet.

Pouvons-nous nous passer de nous affilier à toutes les parties prenantes ? La posture qui consiste à prendre parti, à choisir son camp peut-elle être efficiente s’il s’agit de rechercher un espace où vivre ensemble ? L’ennemi n’est-il pas plutôt à l’intérieur de chacun d’entre nous, soutenu par nos rapports aveugles à la complexité du milieu qui nous fait vivre?

Un programme actualisé pour l’éducation permanente

Un programme s’impose pour l’éducation permanente. Il nous faut repartir des terrains de vie devenus invisibles, des traces d’entreprises délocalisées, d’usines et de fermes abandonnées, de moulins désertés, de chemins de passage rendus privés, de terres désertifiées par l’usage intensif d’engrais, de savoir-faire oubliés, d’écoles devenues insalubres, de quartiers réputés inaccessibles... Sur les ruines annoncées du social[13], comme le propose Bruno Latour, il nous faut faire l’inventaire de ce dont nous dépendons pour notre survie et de ce qui dépend de nous, aussi vrai que nous dépendons désormais de ce qui dépend de nous[14].

Reconstruire un monde commun contre l’homogénéisation de milieux de plus en plus éloignés les unes des autres

Toute politique actuelle visant pourtant officiellement l’insertion conduit en réalité à exclure et à trier. Faut-il exclure et différentier pour fixer les limites à l’intérieur d’un monde commun ? Devons-nous admettre que, de manière maintenant claire depuis l’élection de Mr Trump avec en miroir l’utopie du Califat, certains proclament que la préservation de leur monde et la protection de leur mode de vie, vaut de détruire celui des autres ? N’est-ce pas là, la suite logique de siècles de comportements colonialistes et conquérants ? En réalité, il s’agit constamment de restaurer ce qui a permis aux êtres humains de survivre à travers le temps, la solidarité entre tous et la diversité nécessaire à la vie.

Le pouvoir politique se réfugie derrière la construction de frontières et de centres d’enfermement pour se protéger de la « dangerosité » supposée des demandeurs d’asile. Il prétend de la même manière contrôler les jeunes décrocheurs d’une école démissionnaire plutôt que de subvenir réellement à leur éducation. Les processus de contrôle des individus qu’ils soient élèves, chômeurs, minimexés, remplacent désormais les processus d’élaboration du sujet et d’une autorité légitime, renvoyant toujours ailleurs la possibilité d’ « habiter ».

Les échappées du citoyen lambda sont vouées à l’échec. Les voyages effrénés, les courtes vacances régulières, le tourisme, les mondes électroniques parallèles, reconstituent par intermittence, de manière factice, des espaces de vie heureux pour des êtres en mal de sécurité, malmenés, maltraités au travail, courant d’un endroit à un autre, pour essayer de retrouver çà et là les éléments épars d’une existence ancrée dans un réel acceptable. Comment le sujet itinérant peut-il devenir sujet de son itinéraire[15] ?

La célèbre chanson d’Alain Souchon nous revient aux oreilles : « On nous fait croire que le bonheur c’est d’avoir, d’en avoir plein nos armoires,… ». Les effets nécessaires à la vie ne sont pas qu’objets, voyages, évasions, à acheter… Un être humain mal payé, avec un logement trop exigu, un smartphone, une voiture, voire une trottinette électrique, un travail précaire et un comprimé d’iode en cas d’explosion nucléaire, fut-il logé non loin d’un grand magasin automatisé, capable de se payer des vacances all in, ne mène-t-il pas une vie profondément précaire de migrant à l’intérieur de sa propre vie?

Le quartier comme « zone critique »

De nombreux jeunes adultes issus de la classe moyenne refusent cette facticité et s’engagent pour un autre monde. Nous constatons, dans l’espace public urbain, la multiplication d’abris précaires pour SDF, les campements, les squats, mais aussi la naissance de jardins collectifs[16], de « repair » cafés, d’espaces de travail collaboratif, de magasins, de coopérative d’achats vendant des produits locaux et dans les campagnes, la création de ZAD[17], autant de tentatives de relocaliser un milieu nourricier, à une dimension humaine plutôt qu’à l’échelle des containers qui font le tour des océans.

Pour concrétiser cette approche des « terrains de vie»[18], où Bruno Latour[19] nous incite à nous géo-localiser de l’intérieur, je prendrai la question de la prévention, appliquée à l’éducation des enfants d’un quartier immigré bruxellois, en passant par l’identification de trois points, proposés par l’anthropologue : une unité d’analyse, les parties prenantes et le mouvement social.

En Belgique francophone, deux conceptions de la prévention créent la confusion dans l’espace public, entre la prévention socio-éducative, chère à l’aide à la jeunesse et à la Communauté française, et la prévention sécuritaire avatar du nouveau management normatif top down. La prévention sécuritaire qui reçoit la majorité des moyens financiers se propose essentiellement de contrôler un territoire donné, de le pacifier. La prévention socio-éducative privilégie l’intérêt de l’enfant, avant tout, élabore dans l’espace et le temps. Régulièrement, cet intérêt se trouve mis à mal par des pratiques qui visent avant tout à effacer de l’espace public une catégorie de personnes, en l’occurrence les jeunes, qui concentre sur elle les peurs supposées du reste de la population. En réalité, ces peurs génératrices de malentendus pourraient être effacées par une écoute réciproque et devenir moteur de changement. L’écoute réciproque construit de la sécurité.

Plutôt que d’évoluer dans des bulles séparées, les parties prenantes de l’éducation des enfants peuvent se rencontrer et s’écouter dans un espace d’action opérant. L’accompagnement personnalisé des jeunes allié à l’« éducation partagée[20] » entre parents, enseignants et services sociaux, l’alliance éducative au sein du « barrio[21]» est le seul moyen de retrouver du pouvoir d’agir face au symptôme « décrochage scolaire » qui touche autant les adultes que les enfants.

Unité d’analyse : le quartier, lieu d’interaction entre la personne et le contexte, entre les intervenants, le public et le milieu.

« Je fais maintenant un pas de plus : le tyran est un enfant détruit. C’est un enfant mort à la tendresse, mort à l’échange, mort à lui-même. La tyrannie répète à l’infini la scène d’un crime psychique perpétré par un environnement insensible à certains besoins de l’enfant. »[22]

Il existe différentes formes d’exclusion sociale à l’école, lieu de tous les débuts ; l’exclusion inhérente à la manière d’enseigner, de communiquer, de pratiquer la rétention de certains savoirs stratégiques intrinsèques aux milieux dominants, l’exclusion mécanique, due aux modes de sanction des comportements, au refus du droit à l’erreur. Dans certains quartiers, vient s’ajouter le refus de prendre en compte le handicap concret de l’enfant dont la langue sociale n’est pas la langue maternelle.

Trop souvent, malgré ses buts affichés, l’école poursuit sa fonction implicite de tri social ; l’exclusion de certains n’est pas une erreur du système[23] mais une violence symbolique exercée sur les individus qui ne renvoient pas les bons signaux d’appartenance. La « pédagogie noire » avec son cortège de punitions, malveillances, humiliations, dénoncée notamment par Alice Miller[24], a produit beaucoup de monstres, dont Hitler n’est qu’un exemple. La pédagogie inclusive, éducative et restauratrice, qui met les intervenants autour de la réalisation d’une action et de valeurs communes respectueuses de l’identité de chacun, a prouvé son efficacité sur le long terme. Pour la pratiquer, pour devenir citoyenne, l’école a besoin d’alliés à l’extérieur.

La prévention socio-éducative consiste à être présent dans le milieu de vie du jeune pour l’aider à faire face aux incohérences des institutions censées l’éduquer, l’école, la famille, l’environnement proche ainsi que les différents services sociaux qui se renvoient trop souvent les situations et isolés restent impuissants.

Les services d’aide aux jeunes en milieu ouvert (AMO) qualifient cette présence de bienveillante et agissante ; le nouveau décret intersectoriel Aide à la jeunesse/enseignement préconise la création d’espaces où les jeunes, les enseignants, les travailleurs sociaux et leurs familles puissent dialoguer, reprendre pied, afin de soutenir l’éducation et l’enseignement à l’intérieur des quartiers les plus difficiles.

Chaque parent, chaque animateur d’organisation de jeunesse, travailleur social de rue, chaque enseignant, formateur, assistant social, chaque acteur scolaire motivé par l’avenir (et non la reproduction d’un passé révolu) peut déceler des potentialités en chaque jeune. Le croisement des regards des intervenants et leur association à l’entreprise d’enseignement ou de formation, en constituent le fondement. Lorsque l’adolescent ou l’enfant réalise qu’une personne croit en lui (elle), il se révèle soudain. C’était un des enseignements du labo compétences animé par Le Grain.

Parties prenantes : tous les éléments actifs dans le contexte

Dans le cadre d’une action de prévention socio-éducative, en tant que service social, nous avons eu récemment l’occasion de pratiquer avec les élèves d’une école secondaire en grandes difficultés, un outil très simple et pertinent pour beaucoup de publics : les joutes verbales[25]. L’originalité de cet outil, inclus dans une démarche de restauration du dialogue au sein de l’école, est de proposer de défendre une opinion qui n’est au départ pas nécessairement la sienne propre. Il force les jeunes et les adultes à élargir leur imaginaire, à développer leurs argumentations, à sortir de leur réserve et de leur isolement. Il permet de mettre en scène toutes les parties prenantes d’une problématique, grâce à une préparation adaptée. Les joutes verbales se sont organisées entre élèves de la même classe, de classes différentes, entre élèves et professeurs, entre élèves, professeurs, travailleurs sociaux et mêmes inspecteurs de police. Pour le plus grand bonheur de tous.

Les travailleurs sociaux de services différents écoutent régulièrement les parents, connaissent l’ambiance du quartier, la présence de l’économie parallèle, la vétusté des locaux scolaires, la solitude du corps enseignant et ils participent à une cellule de concertation locale interne à cette école. Ils animent également un espace d’intervision entre écoles de devoirs, service de santé mentale et service d’aide aux jeunes, autour des situations les plus interpellantes[26].

Les espaces privés et publics traversés de violences, la pauvreté, les logements insalubres, les mamans seules, les pères disqualifiés, l’ambiance locale n’est pas propice au travail en partenariat. Chacun aurait naturellement tendance à se monter contre les autres, sans qu’on puisse véritablement pointer des responsables. Les enseignants culpabilisent les familles « démissionnaires », les parents accusent le système scolaire d’inefficacité, les directions tentent d’appliquer des règles inadéquates décidées ailleurs sous prétexte d’économie. Les services sociaux de proximité peuvent jouer le rôle de tiers, multiplier les espaces d’écoute, mais ce tiers pourrait favoriser au contraire l’impuissance de chacun s’il se met sans plus réfléchir au service d’un système qui voit l’échec scolaire comme une solution ou, au mieux, une statistique à diminuer.

Dans un quartier qualifié d’immigré, le problème identifié par tous est d’abord celui de l’usage d’une langue commune, à Bruxelles en l’occurrence, le français. Si l’enseignement se donne comme si le français était la langue maternelle commune, il mène à l’échec tous ceux dont le milieu n’est pas suffisamment soutenant ; au lieu d’apprendre le français comme une langue étrangère et réellement donner les clés du savoir à l’enfant, l’école fondamentale le mène trop souvent à l’école secondaire sur une voie de garage. La question doit être envisagée du point de vue de l’intérêt réel de l’enfant. De la même manière, prendre le temps d’aider les parents à mieux comprendre le système scolaire, donner le temps à l’école de s’ouvrir à son environnement, le temps de la concertation et de la rencontre, d’émergence de la citoyenneté, soutenir la coéducation est le gage d’une réussite durable.

Mouvement social : passer de la société disciplinaire à la société collaborative.

Michel Foucault a évoqué le premier cette correspondance entre le paysage de nos élaborations mentales et celui des structures sociales concrètes. Ce n’est pas un hasard si certaines écoles ressemblent aujourd’hui à des prisons désaffectées, désormais vidées de tout objet. La prévention socio-éducative suppose l’existence d’un mouvement social, d’actions collectives qui remettent en question l’isolement des acteurs scolaires et leur perte de contrôle sur leur environnement afin de faciliter les changements qui mettent au travail le milieu plutôt que de le soumettre à des objectifs prédéfinis inadaptés.

Il ne suffit pas de susciter l’agencement modélisé d’un maillage quelconque (bonne pratique) pour lutter contre l’abandon scolaire mais il s’agit de favoriser la création de véritables partenariats entre institutions afin de conduire de réelles transformations. Si les directions d’école se contentent de poursuivre jusque chez eux les jeunes en décrochage scolaire, si l’ambiance du quartier, l’avis des parents, les logements exigus, la pauvreté, l’exploitation, l’argent facile, le burn out des enseignants, la violence des relations entre jeunes, entre jeunes et adultes, et même entre adultes, le harcèlement, ne sont pas pris en compte au cours de la recherche de solutions au décrochage scolaire, la dynamique interne à l’école ne changera pas. L’ensemble des acteurs et des actants présents sur un territoire donné pourront devenir responsables de l’éducation des enfants qui y grandissent, si et seulement si, chacun est réellement écouté et pris en compte dans son expérience particulière.

Conclusion : identifier ce qui fait lieu où habiter

Pour qu’un terrain de vie retrouve sa puissance d’action, pour qu’une école, en l’occurrence, puisse répondre aux problèmes concrets de l’éducation des enfants d’un quartier donné, toutes les composantes de sa situation doivent être prises en compte et analysées par les acteurs eux-mêmes et être au fondement des prises de décision. Lorsque ni l’élève, ni le parent, ni l’enseignant ne peuvent donner sens à l’expérience en cours, la situation reste bloquée, le décrochage scolaire et éducatif se poursuit.

L’introduction de modes de management issus du monde économique, les systèmes de contrôle numériques de l’absentéisme scolaire deviennent eux-mêmes une des causes du décrochage des jeunes lorsqu’ils favorisent une logique binaire centrée sur l’individu contre une logique relationnelle inconditionnelle et collective; la logique binaire (oui/non) refuse le dialogue.

Les modes de fonctionnement plus latéraux du travail collaboratif en réseau nous ramènent aux origines du mouvement social. En réalité, l’éducation populaire était la part vivante du syndicalisme, en résistance contre les tentatives d’encadrement autoritaire du monde ouvrier par le monde patronal. Elle est devenue une simple branche un peu isolée du mouvement social alors qu’elle était au cœur de son mode d’organisation[27]. Désormais la sécurité sociale n’est plus qu’une variable trop coûteuse à l’intérieur du portefeuille d’actionnaires impatients de pouvoir s’isoler au sein de leurs communautés fermées, le monde salarié est en perte de pouvoir constant et celui des nouveaux esclaves est en pleine croissance.

Face à la multiplication des destructions du milieu qui nous transforment tous en « migrants » involontaires, comment se réapproprier collectivement du pouvoir d’agir ? L’éducation permanente doit sortir dès à présent d’une fonction d’« animation consommation », retrouver sa place au cœur de l’élaboration du sujet et de la politique. L’action sociale est politique. Elle commence par l’écoute mutuelle, l’analyse et la délibération, elle s’appuie sur des procédures et des modes d’apprentissage transmis de génération en génération à partir du mouvement syndical naissant. Bruno Latour, rejoignant Christian Maurel et Pierre Roche, nous invite à commencer par replacer ce modèle de connaissance du monde dans la proximité au cœur de nos sociétés.

Ainsi nous pouvons identifier ce qui fait « lieu où habiter », la façon dont les différents besoins humains y sont rencontrés, depuis les ressources nécessaires à la survie physique et psychique, en passant par l’estime de soi, le besoin d’appartenance, de reconnaissance, y compris au niveau des valeurs affirmées et à la nécessité d’accomplissement. Nous pouvons identifier différents mieux innovants, où se rejoue la question d’habiter : les espaces d’accueil intergénérationnels, d’ouverture aux personnes différentes, les habitations protégées, toutes les manières de faire lieu avec les personnes ségrégées, toutes nos manières d’être compétents collectivement.

A continuer…

Bibliographie

Citations :

Merleau-PontyL’œil et l’Esprit, (Gallimard/ Folioplus, 2006), p.12-15 (France culture, 29 janvier 2018)

Le Défi d’une institutionnalisation positive de l’économie sociale, Etude 2017, SAW-B, P26

Alain Ferrant, « Emprise et lien tyrannique », Connexions, vol. 95, no. 1, 2011, pp. 15-27 

Lectures principales:

Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975.

Bruno LatourOù atterrir ? Comment s’orienter en politique, La découverte, 2018.

Christian Maurel, Education populaire et puissance d’agir, L’Harmattan, Paris, 2010.

Jean Claude Metraux, La migration comme métaphore, 2ème édition, La Dispute, 2011 et 2013.

Alice Miller, L’Essentiel d’Alice Miller, Flammarion, 2009

Pierre Roche, La puissance d’agir au travail, recherches et interventions cliniques, Erès, 2016.

NOTES / REFERENCES

[1] Les membres du comité de rédaction de l’ASBL Le GRAIN qui ont enrichi la réflexion de l’autrice de cette analyse sont Raphaël Darquenne, Delphine Huybrecht, Martine De Keukeleire, Alice Couleuvrat et Béatrice Bosschaert.

[2]Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La découverte, 2018

[3] Grossi, A., Georis V., Berthelot G., De l’exil à l’asile, l’hospitalité en question Couleurs livres, 2018. http://www.legrainasbl.org/index.php?option=com_content&view=article&id=573:entre-exil-et-asile&catid=13&Itemid=225

[4] Au cours de notre étude « De l’exil à l’asile. L’hospitalité en question » (opus cité), nous reprenons à la suite du pédopsychiatre Jean Claude Métraux, le concept de La migration comme métaphore (La dispute, 2011-2013).

[5] Ce mois de mai est encore en Belgique le théâtre de meurtre de Mawda, petite fille migrante : Lire : Chasse aux migrant.e.s : mort d’une enfant en ligne sur https://wp.me/p4iJGv-1Qy

[6] LATOUR B. (2018), op. cit.

[7]Ne détruisons pas le bidonville de Calais, in Le Monde, 14 février 2016. Michel Agier explique comment c’est l’absence d’hospitalité qui est anxiogène plutôt que la présence des migrants.

[8] ibidem

[9] Extrait de SAW-B : L’économie qui est là, l’économie qui arrive. Le défi d’une institutionnalisation positive de l’ES : « La politique néolibérale bolivienne menée depuis 1985 connaît, à partir des années 2000, une opposition de plus en plus diverse : communautés indigènes, syndicats, coopératives, mouvements caritatifs… La lutte contre la privatisation de l’eau, appelée la « guerre de l’eau » à Cochabamba marque une accélération de ces résistances. En 2005, ce mouvement amène au pouvoir le président Morales. Dès 2006, une assemblée constituante met les initiatives d’économie solidaire au cœur d’une volonté de transformation sociale portée conjointement par les pouvoirs publics et les mouvements citoyens. L’objectif affiché est la « décolonisation de l’État » et la création d’un nouvel État « plurinational ». Même si l’extrême diversité des initiatives d’économie solidaire empêche parfois des revendications communes claires. L’institutionnalisation du terme buen vivir, notamment par son inscription dans la Constitution bolivienne (tout comme le fera son voisin équatorien), représente aujourd’hui une nouvelle critique du néolibéralisme. La puissance de ce terme tient à sa transversalité. Il « interroge la traditionnelle notion de progrès dans sa dérive productiviste, en suggérant une économie durable dans la solidarité et la soutenabilité, en abandonnant la logique d’efficacité entendue comme une accumulation matérielle chaque fois plus grande ». Cette victoire symbolique se heurte cependant à des contradictions : l’aspiration à une société en harmonie avec la nature (comme la reconnaissance des « droits de la Terre Mère ») est par exemple en tension avec son économie fortement basée sur l’exploitation du pétrole. » En ligne sur http://www.saw-b.be/spip/IMG/pdf/etude_sawb_2017_web.pdf

[10] Il a été introduit en 2008 dans le préambule de la constitution équatorienne, p.26 étude 2017 SAW-B.

[11] Création d’un réseau de capacitation citoyenne, le Labo compétences, V. Georis, Le Grain, décembre 2017

[12] Pour faire court, au début de la vie psychique, l’échec de la bonne emprise, de la qualité de l’agrippement du bébé à sa mère qui mène à l’attachement et ensuite à l’autonomie, peut mener à la volonté d’emprise tyrannique (lire Ferrant, Alain. « Emprise et lien tyrannique », Connexions, vol. 95, no. 1, 2011, pp. 15-27 : «  Il y a une continuité entre les remarques de Freud sur l’emprise, datées de 1905, 1915 et 1920, et ce que les cliniciens de l’attachement décrivent depuis une quarantaine d’années ». Alain Ferrant propose de parler d’une « emprise de vie » dont l’échec mène aux comportements tyranniques. Les conséquences de cette analyse dans une société où « l’emprise de vie » devient de plus en plus précaire sont appelées à se déployer de manière exponentielle.)

[13] Thomas Guénolé, Antisocial, Plon, 2018

[14] Au sens où l’entend Michel Serres, après avoir prétendu dominer la nature, l’homme occidental est maintenant soumis à des modifications climatiques intenses et brutales qu’il a lui-même provoquées et qui rendent son action dépendante de son milieu.

[15] Expression empruntée à Christian Maurel, Education populaire et puissance d’agir, les processus culturels de l’émancipation, L’Harmattan, 2010.

[16] Référence à l’article de Martine De Keukeleire

[17] ZAD : zone à défendre comme la zone où devait s’implanter l’aéroport Notre Dame des Landes en Bretagne, mais également la zone de Durbuy menacée par un projet de construction d’un parc d’attraction gigantesque.

[18] Zone Critique : terme emprunté par Bruno Latour, « désigne la fine pellicule où la vie a modifié radicalement l’atmosphère et la géologie- par opposition à l’espace au-delà et à la géologie en-deçà », p.150, opus cité.

[19] Opus cité

[20] Pierre Roche, La puissance d’agir au travail, recherches et interventions cliniques, Erès, Toulouse, 2016.

[21] Le Barrio : j’entends ici une zone d’action citoyenne dans la favela.

[22] Alain Ferrant, Emprise et lien tyrannique, Connexions, vol. 95, no. 1, 2011, pp. 15-27.

[23] Comme l’ont démontré Bourdieu et Passeron, la Reproduction, éditions de Minuit, 1970.

[24] L’Essentiel d’Alice Miller, Alice Miller, Flammarion, 2009.

[25] Modèle d’affrontement verbal mis en scène et proposé aux jeunes par le MIEC Jeunesse, où l’on ne choisit pas son camp mais on se voit imposer une opinion à défendre. Voir DERBAIX, B. Pour une école citoyenne. Vivre l’école pleinement, Bxl-Paris, Editions La boîte à Pandore, 2018, 329 pages.

[26] A ce propos, Pierre Roche met en évidence le concept d’interpellation mutuelle subjectivante.

[27] Maurel, opus cité.