Martine De Keukeleire, Le GRAIN, Décembre 2018

L’école prépare-t-elle assez les jeunes à trouver leur place dans un monde complexe en perpétuel changement ? Face à la montée des populismes, à la recrudescence du racisme et du repli sur soi, la question du vivre-ensemble est devenue un enjeu majeur de nos sociétés globalisées et multiculturelles. Les acteurs de l’enseignement sont au premier rang pour réaliser que les changements à l’œuvre dans la société bouleversent les rapports entre les individus et ne laissent pas l’école intacte.

printbuttonNous vivons dans une société plurielle bien plus complexe qu’autrefois. Selon François Dubet « les objectifs de l’école ont perdu de leur clarté et de leur unité. On attend de l’école qu’elle socialise les individus dans une culture commune, qu’elle forme à l’emploi, et qu’elle permette à la personnalité de chacun de s’épanouir. Autrement dit, l’école doit poursuivre plusieurs principes de justice, plusieurs figures du bien qui placent les acteurs dans un débat, bien plus que dans un ordre stable ordonné autour de finalités homogènes, poursuit le sociologue »[1].

Ne sommes nous pas entrés dans un temps qui prône un individu censé chercher en lui les normes qui vont guider sa conduite, réaliser ses propres choix de manière autonome, dont ceux qui conduisent à son bien-être, qui l’amènent à vivre avec passion ? Si, aujourd’hui, la société attend de l’individu qu’il soit entrepreneur/créateur de sa vie, il est important de prendre en compte le fait que son individualité se construit dans une dynamique collective.

Comment œuvrer à un système scolaire allant à contre-courant des logiques de compétition, d’individualisme et d’utilitarisme qui caractérisent la société actuelle, se demande Bernard Delvaux, chercheur au Girsef et animateur du mouvement « Une toute autre école » ? N’y a-t-il pas d’autres voies à explorer pour répondre aux inégalités multiples qui se vivent au sein de l’école ? En développant une action préventive et efficace parce que citoyenne et globale, favoriser le vivre ensemble est une option préconisée de plus en plus fréquemment par les acteurs de terrains. Pour passer de l’individuel au collectif.

Mobilisation collective

Nombreux acteurs de l’école ou parents sont convaincus que vivre ensemble et faire société impliquent une école commune où se côtoient des jeunes différents par leurs origines, leurs ressources et leurs projets. Cette recherche d’une certaine mixité s’inscrit dans les projets pédagogiques de nouvelles écoles qui voient le jour, axées sur les langues, les nouvelles technologies, sensibilisées à l’environnement[2]. Les objectifs de solidarité et d’émancipation sont portés également par des structures d’éducation ou mouvements citoyens désireux d’impulser le changement au niveau local. Il existe aujourd’hui un contexte favorable aux initiatives en recherche d’alternatives favorisant une école de la réussite pour tous.

Nous avons rencontré Anne L’Olivier,ancienne directrice d’école secondaire et actuellement coordinatrice du plan de pilotage (secondaire) au Segec, qui depuis deux ans, avec quelques personnes issues du monde de l’enseignement, s’attelle à baliser les missions d’une Ecole pour Demain. Elle pense « qu’il est urgent d’agir, sous peine de former les élèves pour un monde disparu ou de risquer de les exclure du vivre ensemble qui se dessine sous nos yeux. »

Conscient de l’urgence de répondre aux questions nouvelles auxquelles doivent faire face le monde scolaire le Groupe de travail et de réflexion souhaite les envisager sous un angle de vue différent. « Nous devons opter pour un changement de paradigme.  Vu l’ampleur de la mutation que vit notre société, nous n’avons plus le temps d’être pessimistesou de rêver au rétablissement d’un passé idéalisé »

Comment accueillir les nouveaux publics suite à une augmentation significative de la population scolaire ? Comment prendre en compte la paupérisation de la population scolaire ? Comment réduire la violence et éviter la radicalisation ? Nous souhaitons porter un projet de réussite exigeante pour tous. Pour nous, cette mission revient à accompagner le cheminement de tous les jeunes, dans l’objectif de les mener vers la réussite qui leur convient. Ces engagements amènent le groupe de travail à dessiner les finalités d’un projet qui articule les responsabilités de chacun, tant adultes qu’élèves, et à rédiger un texte fondateur dont voici un extrait :

Forts de ces constats et de ces convictions, nous nous sentons responsables de promouvoir une « Ecole pour Demain » qui :

  • permet le bien-être, le développement de chacun et l’éducation à la relation aux autres ;
  • stimule une prise de conscience forte et résolue de la nécessité d’une nouvelle connexion à la nature ;
  • favorise l’action éducative collégiale. Les élèves sont encouragés à devenir des acteurs respectueux du cadre commun, des partenaires respectés et investis dans le devenir commun de l’école et des citoyens engagés et responsables ;
  • cultive la responsabilité partagée. Chaque personne (enfant, jeune et adultes) est invitée à se reconnaitre et à reconnaitre aux autres : un égal respect, la liberté de conscience et de genre, l’ouverture aux valeurs de l’« apprendre ensemble » et l’attention aux situations singulières (socio-économiques, culturelles, familiales et émotionnelles…).

« Nous pensons, souligne le groupe de travail, qu’il est plus utile de nous appuyer sur ce qui émerge pour fonder et consolider de nouvelles approches pédagogiques alignées sur nos valeurs humaines et démocratiques. Le savoir encyclopédique, le respect ascendant et unilatéral, les cours magistraux, ont une validité limitée. Loin de bannir cet ancien modèle de la relation professeur-élève, nous voulons à la fois le revisiter et le compléter. Nous souhaitons laisser plus de place aux nouveaux rapports au savoir, au respect réciproque, aux démarches collaboratives et participatives. »

Le groupe de travail envisage la diffusion de ses idées par le biais de conférences, d’articles, de soutien aux écoles qui se mettent sur pied. « Nous espérons que nos idées incitent à la réflexion, aident à envisager de nouvelles options. (…) Concrètement, réinventer le temps et l’espace dans nos écoles peut déjà faire des miracles », pense Anne L’Olivier. « À titre d’exemple, réorganiser l’espace autrement, c’est prévoir des couloirs larges et aménagés pour les échanges ou les travaux de groupes, c’est aménager des lieux conviviaux centrés sur la communication et la détente… »

Il est indispensable de créer un débat collectif capable de susciter l’adhésion de la communauté éducative autour d’un projet afin que tous s’impliquent activement. L’objectif est de changer l’école de l’intérieur, conclut Anne L’Olivier. 

L’école est-elle le lieu privilégié d’apprentissage du vivre ensemble ?

Si l’école est déjà citoyenne, par sa visée d’émancipation, par les contenus des cours ou par la transmission des valeurs, elle n’arrête pas de « dire » la citoyenneté mais la fait très peu expérimenter aux élèves.

« Comment contester que la société façonne l’école à son image, s’interroge Bernard Delvaux, qui se demande comment véhiculer des valeurs opposées à celles qui prédominent actuellement dans la société ? Comment permettre qu’à la logique de compétition qui imprègne la société et qui s’est infiltrée dans l’école, se substituent des valeurs d’égalité et de solidarité ?  Il ne s’agit pas seulement de transmettre des valeurs, souligne-t-il, encore faut-il identifier et faire acquérir les compétences permettant aux collectifs et aux individus de traduire ces valeurs en actes[3] ».

C’est au sein de l’école que s’élaborent les conditions du vivre ensemble[4]. » Les nombreux débats sur l’éducation à la philosophie et à la citoyenneté ont montré que la place de l’école dans l’apprentissage de la démocratie fait consensus. Malgré les projets diversifiés d’éducation à la citoyenneté dans les espaces de socialisation de la jeunesse, la jeune génération a un rapport différent aux enjeux collectifs et démocratiques. Elle se socialise par les pairs, par les réseaux virtuels ou réels. Son rapport aux normes et aux règles s’inscrit dans les transformations globales de son rapport à l’école comme institution socialisante. « Nous » n’est pas la somme des « je », explique Jean-Pierre Lebrun lors de l’Université d’été de l’enseignement catholique ayant pour thème « Démocratie, un enjeu d’école[5] ?» Pour ne pas réitérer l’aveu d’impuissance que le projet de cours de citoyenneté met au jour, le changement dans l’école doit se vouloir plus global, pense Delphine Huybrecht, qui s’est impliquée dans le mouvement citoyen « Tout autre Chose[6].» Montrer qu’apprendre sert à devenir un homme, un être humain, un citoyen digne et fier d'appartenir à l'espèce humaine, donnerait un sens nouveau aux apprentissages. 

« Si l’école est par définition le lieu d’apprentissage de la vie en société, le problème qui se rencontre aujourd’hui c’est qu’elle ne semble plus à même de remplir cette fonction souligne John Pitseys[7]. La démocratie semble attaquée, fragilisée et ne parvient plus à répondre aux objectifs qu’elle s’est fixée. Alors comment former les jeunes à la démocratie ?Si on explique aux élèves que la démocratie est d’abord une pratique de participation, peut-être serait-il utile, dans une perspective purement pédagogique, de mettre les élèves en situation de discuter, de débattre, de participer et surtout d’entrer en conflit pacifique. C’est ça qui est important » constate-t-il.

Lieu de transmission de savoirs et de compétences, si l’école assure également une fonction de socialisation des jeunes générations, elle entretient de toute évidence une relation paradoxale avec les principes civiques, convient Bruno Derbaix[8]. « Que ce soit dans le rapport aux lois ou coté à la règle, dans la manière de respecter les droits et l’égalité de chacun, dans la question de l’éducation aux comportements citoyens ou dans l’usage qui est fait des outils démocratiques, le bulletin des écoles aujourd’hui comme hier est finalement assez médiocre. (…) L’école propose une série de règles qui ont toutes leur raison d’être et leurs objectifs pédagogiques mais qui laissent peu de place aux élèves et à leur aspiration à s’investir dans le collectif ».

Une des méthodes c’est d’impliquer les élèves dans la gestion de l’école. Educateur et enseignant autant qu’accompagnateur, Bruno Derbaix a mis en place et accompagné de nombreux projet d’école citoyenne à Bruxelles et en Wallonie depuis plus de 10 ans.

Concrètement, il propose quatre axes pour mettre en œuvre cette citoyenneté active: le travail des règles, la visée du bien commun, la recherche de justice et la valorisation des comportements. Ces outils sont pour lui autant la garantie d’une éducation consistante à nos valeurs démocratiques que des leviers pour lutter contre des problématiques variées, telles que les violences, et favoriser le vivre-ensemble dans la diversité, l’accrochage scolaire ou l’éducation aux médias. [9]

Si la citoyenneté transforme les établissements qui relèvent le défi, ce n’est pas dans le sens de la disparition des problèmes et des souffrances, reconnait l’auteur. « L’école a un rapport paradoxal au changement. D’un côté elle a une mission de continuité afin de transmettre les bases de notre société, de l’autre elle se doit d’être dans l’anticipation puisque par définition elle prépare au monde de demain ». Et de plaider pour que la continuité soit celle des valeurs de la démocratie. C’est par l’intelligence collective de cet héritage que nos élèves pourront inventer des solutions pour le XXIème siècle, ajoute-t-il. Les adolescents et jeunes auront moins à intérioriser un rôle qu’à construire des expériences.

Alors changer l’école pour changer la société [10]?

Instruire et éduquer les enfants qui leur sont confiés en leur donnant des chances égales d’émancipation dans une perspective d’épanouissement personnel est-il le défi auquel fait face l’ « école de demain » ?

Il me semble que quelque chose est mûr pour une évolution substantielle de l’école vers un tout autre modèle où le développement de l’enfant deviendrait central. Les acteurs semblent unanimes pour appeler à la mixité sociale et surtout à la bienveillance, qui éveille les intelligences au lieu de les décourager

En reconnaissant l’étendue des inégalités scolaires et l’impératif d’une école de la réussite pour tous, le Pacte d’excellence soutient des réformes qui contribuent à former des citoyens responsables agissant au sein d’une société démocratique, solidaire, et écologique. Quant aux pédagogies dites nouvelles ou actives, elles semblent plébiscitées plus que jamais. Ces expériences alternatives sont locales. Néanmoins, elles contribuent à monter qu’une autre voie est possible.

NOTES / REFERENCES

[1] Delvaux B., Transformer les valeurs que l’école véhicule, in : Dossier : Changer l’école pour changer la société, En question, trimestriel Centre AVEC, n° 121, avril/mai/juin 2017.

[2] Pour n’en citer que quelques unes : Le Lycée Intégral Roger Lallemand à St Gilles, qui part du principe que tout élève est capable d’intelligence sous ses diverses formes, que chaque jeune peut viser l’excellence, découvrir et développer ses potentiels intellectuels, créatifs, artistiques et physiques.

Dans le Nord de Bruxelles, deux écoles secondaires proposent depuis 2017 une approche pédagogique novatrice et inédite, l’école Plurielle Maritime et Karreveld. Elles se veulent écoles solidaires et citoyennes, socialement mixtes et à pédagogie active. Elles partent du projet de l’élève.

Meunier P., Créer une nouvelle école secondaire : une aventure pédagogique et citoyenne, Le Grain, Juin 2016

[3] Delvaux B., Transformer..., op.cit.

[4] Démocratie, un enjeu d’école fut le thème choisi par la 14ème édition de l’université d’été de l’enseignement catholique en aout 2018. Traces de cette édition de l’Université d’été : http://enseignement.catholique.be 

[5] Lebrun J-P., Nous, la somme des Je ? Interview, in : Entrées Libres, Dossier Université d’été, Démocratie, un enjeu d’école, n° 131, septembre 2018.

[6] Huybrecht D., Plongée au cœur d’un mouvement citoyen. Processus d’émergence d’une Tout autre école au sein du mouvement Tout autre chose, Le Grain, février 2016.

[7] Pitseys J., Interview, in : Entrées Libres, Dossier Université d’été, Démocratie, un enjeu d’école, n° 131, septembre 2018.

[8] Derbaix B., Pour une école citoyenne, Vivre l’école pleinement, Bruxelles-Paris, 2018.Voir également le site www.ecolecitoyenne.org qui reprend des outils citoyens pour les écoles.

[9] Derbaix B., op. cit.

[10] Dossier : Changer l’école pour changer la société. In : En Questions, Centre Avec, n°121. Avril, mai, juin 2017.