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LE TUTORAT[1] ...  au sein des secteurs du non-marchand

Bruno Uyttersprot, LE GRAIN, Juin 2019

A l’occasion de la sortie d’une boîte à outils de bonnes pratiques concernant l’accompagnement des jeunes en insertion, parue à l’initiative des Fonds MAE[2] et ASSS et avec la collaboration du Cerso[3], nous revenons dans cet article sur ces pratiques d’accompagnement que l’on désigne sous le vocable de « tutorat en entreprise ».

En 2014, ces fonds ont obtenu un financement du gouvernement fédéral afin de développer un programme de « projets-jeunes » destiné à venir favoriser l’insertion d’un public de jeunes (moins de 26 ans) infra-scolarisés (ne disposant pas du CESS) et désignés comme appartenant à un groupe à risques.

En 2017, j’avais été convié à participer à une réunion d’accompagnement qui rassemblait des tuteurs d’institutions de ces secteurs, afin d’exposer la dynamique tutorale à l’œuvre dans l’enseignement en alternance ainsi que les mécanismes d’accompagnement en insertion professionnelle. Il m’importait d’en suivre la réalisation et de faire échos de cette réalisation.

Le résultat de ce projet s’est donc matérialisé sous la forme d’un vade-mecum disponible en open source sur le site tutorats.org ainsi que sur les sites de fonds sociaux impliqués dans le projet. Ce vade-mecum est le fruit d’une capitalisation de bonnes pratiques tutorales désormais transférables ou transposables.

printbuttonDéfinir un cadre pratique

Ce travail de plusieurs années permet ainsi de mettre des mots, de formaliser des bonnes pratiques, des échanges réflexifs entre praticiens, et selon Thomas Lemaigre, rapporteur du projet, de « dépasser un cadre purement théorique tout en développant un savoir-faire empirique basé sur une observation participante [4]». Cette action s’inscrit dans le support et le renforcement de ce qui était déjà mené autour des stages dans ces secteurs. Un ensemble de démarches avaient en effet été entreprises, et ce depuis une quinzaine d’années, pour encourager et soutenir l’insertion des jeunes. Celles-ci avaient suscité l’adhésion des partenaires sociaux des secteurs en question.

Pour Thomas Lemaigre, la réalisation du projet a permis de faire prendre conscience aux participants (intervenants à l’accueil et à l’insertion) que derrière des concepts et des appellations, il y a des jeunes en difficultés dont la complexité des profils nécessite de définir un cadre et de circonscrire des limites en termes d’intervention. Le travail de tuteur revêtant de multiples facettes[5], une approche professionnalisante[6] s’impose d’elle-même et conforte ainsi une légitimité de fonction primordiale et essentielle dans le processus et la réussite de l’insertion professionnelle. Bien que ce type d’initiatives ne soient pas nouvelles - Bruxelles-Formation ou l’EFPM avaient, entre autres, déjà proposé des formations au tutorat par le passé - un focus s’impose ici pour épingler quelques éléments-clés de cet outil.

Dans un contexte de transformation des métiers et des formations[7] liés à l’enfance, les Fonds ont décidé de pérenniser leurs actions en faveur du tutorat et de l’insertion professionnelle en les co-finançant eux-mêmes avec l’aide de la Fédération Wallonie Bruxelles[8].

Eviter les erreurs passées

Il s’agit aussi de souligner les efforts consacrés par les fonds sectoriels mais aussi d’autres fonds privés – pensons aux Fonds de formation de la Construction, à Agoria ou encore au Fonds social du Transport- qui essaient de soutenir (il est vrai que c’est leur mission…) l’intégration des jeunes au sein de leurs entreprises. Une occurrence s’est imposée heureusement mise à mal aujourd’hui : les dispositifs mis en place (pensons par exemple au contrat d’apprentissage industriel), ne rencontraient pas suffisamment la demande des opérateurs de formation ; non pas en termes d’intérêt, bien réel et manifeste mais en termes d’adéquation avec le public ou entre les structures (contraintes horaires incompatibles). Thomas Lemaigre parle, à ce titre, de « configuration inédite dans l’univers de la formation en alternance [9]».

Un public de jeunes[10], en difficulté, ignorants des codes du milieu professionnel et en décrochage scolaire pouvait représenter un défi difficile à relever. Des expériences malheureuses et frustrantes pour chacune des parties (entreprises, opérateur de formation et jeunes) ont parfois pu plomber la relation et en faire avorter la poursuite. Mais l’intégration de jeunes « éloignés de l’emploi » se révélait cependant une réalité concluante lorsque ceux-ci présentaient une motivation suffisante malgré les difficultés inhérentes à leur socialisation professionnelle, dans un contexte d’accueil et d’accompagnement bienveillant constant. « Les acteurs se sentaient placés face à des responsabilités en termes d’accompagnement social, de rattrapage pédagogique et d’aide à la réussite scolaire les amenant bien au-delà de leurs missions tutorales[11]».

Contextualisation institutionnelle

Les « projets jeunes » des Fonds MAE et ASSS forment un programme qui propose des aides aux opérateurs de formation et d’enseignement ainsi qu’aux employeurs du secteur dans la démarche d’accompagnement dans l’emploi et l’enseignement/la formation des jeunes faisant partie des groupes à risques. Plusieurs aides- financières ou pas (organisation de rencontres, boîte à outils) - sont proposées, dont l’aide à l’accompagnement tutoral.

On distingue dans les Projets-Jeunes quatre volets distincts tournant tous autour de la question du tutorat. On y trouve : le tutorat d'insertion, le tutorat emplois-jeunes (ou tutorat de transition), le tutorat de formation et le tutorat d'alternance. Selon la séquence de l’articulation emploi-enseignement/formation organisé, trois structurations émergent :

La méthode d’évaluation

« La méthode d’évaluation a consisté, nous explique T. Lemaigre, « en un travail de recueil d’informations lors de travaux d’élaboration collectifs et lors d’entretiens individuels ou collectifs ». « Afin de structurer et de traiter la collecte d’informations, nous avons travaillé sur la base d’une grille d’hypothèses portant sur la cohérence du programme, des publics, ou encore sur les logiques d’action » poursuit-il.

Ainsi, l’hypothèse du manque de temps fut par exemple posée. Cette carence en temps s’avèrera omniprésente dans l’accompagnement et s’accentue encore quand il s’agit de suivre un public de jeunes défavorisés. Fut également envisagée l’hypothèse des compétences transversales manquantes pour un public-cible, compétences auparavant transmises par les pairs en milieu professionnel alors qu’aujourd’hui elles sont du ressort des opérateurs de formation[12]. C’est essentiellement autour de ces questions de savoir-être que se focalise l’accompagnement par les tuteurs et par les accompagnateurs.

Une dimension procédurale[13] incontournable repose désormais sur les épaules des opérateurs de formation (là où la socialisation de l’apprenti était autrefois assurée par le maître). Ceci impacte négativement l’insertion des jeunes car la socialisation prend désormais le pas sur les questions d’acquisition du métier, ce qui « va d’ailleurs à l’encontre des représentations patronales dominantes sur la transition des jeunes vers l’emploi[14]. » Pour les représentants patronaux, le rôle de socialisation de l’école ne doit pas supplanter sa fonction d’opérateur d’acquisition de compétences en adéquation avec les exigences indispensables à l’emploi.

Un rituel initiatique s’amorce par la confrontation à une réalité de terrain où les jeunes qui entrent dans le monde de l’entreprise découvrent d’autres codes culturels que ceux de l’école ou de la famille.

Boîte à outils = points d’attention

Le tutorat, quelle que soit sa forme, est une préoccupation majeure des secteurs professionnels, qu’ils soient du non-marchand[15] ou autres. Le vade-mecum réalisé avec la contribution active du Cerso[16] est le résultat de la rencontre répétée de groupes de praticiens confrontés aux réalités de terrain et désireux d’améliorer l’accueil, l’accompagnement et le soutien de jeunes éloignés de l’emploi.

Il s’agissait de mettre en exergue des points d’attention qui sont à prendre tels qu’ils sont. C’est-à-dire, non pas au pied de la lettre, les auteurs n’ont pas la prétention de présenter un modèle normatif et contraignant, mais juste de faire état d’expériences capitalisées destinés à être partagées et pouvant nourrir réflexions et pratiques. Il a pour ambition d’inciter les employeurs à s’engager pour l’emploi des jeunes avec des balises claires et une méthodologie progressive et graduelle.

Outre les outils sous forme de fiches, des commentaires, des questionnements et des réflexions sont joints en vue d’épaissir les conseils et de réduire autant que faire se peut les zones d’incertitudes. La boîte à outils est proposée sous la forme de 6 fiches méthodologiques qui mettent l’accent sur le descriptif de la fonction de tuteur, son travail au quotidien dont une bonne part est consacrée à une gestion administrative, en passant par le travail collaboratif en équipe, la complexité multi-tâches, la préparation essentielle avant l’intégration du jeune ainsi qu’un volet consacré à la collaboration avec les opérateurs de formation.

Après analyse, cette production mérite d’être diffusée bien au-delà du secteur pour lequel il a été initialement destiné. Son format Word autorise d’ailleurs une reproduction tous azimuts, une adaptation, un développement, et représente un moyen pratique de faire le point sur une situation-problème qui se produit ou qui peut être évitée. Il présente une structure et un canevas pour servir de base éventuelle à une formation tutorale[17] dans le prolongement de travaux antérieurs[18].

Des formations au tutorat existent déjà mais elles demeurent peu répandues et tant en Belgique [19] qu’en France[20] elles sont limitées à trois jours. Quand on prend la mesure de l’importance que revêt cette fonction pour assurer la réussite d’un projet d’intégration d’un public quel qu’il soit, on peut s’interroger légitimement sur la réelle prise en compte de sa complexité et du fossé qui demeure pour une véritable professionnalisation de la fonction.

Mais au-delà de cette prise de conscience nécessaire, il n’en demeure pas moins que la clé de toute réussite réside dans les qualités humaines déployées par le tuteur, sa disponibilité, son intérêt, sa motivation, sa capacité d’empathie et de résilience face à l’échec. Il n’est pas possible d’être un agent facilitateur d’insertion professionnelle sans une bonne dose de psychologie, où le partage, la transmission par les pairs, un esprit de compagnonnage[21] s’intègrent aux impératifs professionnels. Par ailleurs, une pression trop intense, dictée par des exigences productivistes met à mal toute forme de dynamique positive et d’interaction constructive. La relation se construit sur une confiance mutuelle et la dimension psychologique est donc essentielle, qui plus est avec un public de jeunes éloignés de l’emploi, et ne pourra être compensée par une méthodologie pratique ou un référentiel des plus pointus. Le fait que cette initiative de soutien à l’insertion et au tutorat se réalise dans des secteurs au service de l’humain explique sans doute aussi, en partie, sa réussite. L’individu est au centre du dispositif et son intégration ne peut s’envisager sans la prise en compte de sa singularité, de sa difficulté d’être au-delà de sa rentabilité économique.

Reste aussi que l’actualité récente, relative au personnel hospitalier par exemple, nous rappelle que des critères de rentabilité et de rationalisation du personnel sont également incontournables dans le secteur non marchand… La santé et l’aide aux personnes tendent à devenir une marchandise et à s’intégrer à un marché concurrentiel.

NOTES / REFERENCES


[1] « C’est l’organisation de l’accompagnement de personnes (stagiaire, nouvel engagé…) dans une visée formative, à partir de la situation de travail (afin d’acquérir des compétences, en termes de savoirs, savoir-faire et savoir-être). Le tuteur est un professionnel expérimenté qui, à côté de son activité principale (son métier de base), a la charge de cet accompagnement, afin de soutenir les tutorés dans leur parcours de formation » in https://www.tutorats.org

[2] Fonds social Milieu d’accueil d’enfants et Fonds Maribel social pour le secteur de l’aide social et des soins de santé.

[3] Centre de ressources pour le social, Hautes écoles Louvain en Hainaut.

[4] Interview de Thomas Lemaigre, évaluateur et rédacteur du projet pilote MAE, le 7 mai 2019.

[5] Cerso -Le problème du tutorat aujourd’hui. Du compagnonnage au tuteur à distance: un savoir transmis au mépris de la pédagogie ? page 1 sur 5 Bruno Uyttersprot, Le GRAIN asbl, 1 Décembre 2012

[6] Rapport final sur l’évaluation des Projets-Jeunes 2014-2016 des Fonds MAE et ASSS, p, 8.

[7] Introduction au Rapport final sur l’Evaluation des Projets-Jeunes 2014-2016 des Fonds MAE et ASSS. Thomas Lemaigre, Avril 2017.

[8] Dans le cadre de la convention spécifique entre le secteur des Milieux d’accueil d’enfants et l’Enseignement obligatoire signée en octobre 2016.

[9] Ibidem, p 8.

[10] Ibidem, p.9.

[11] Ibidem, P 10.

[12] http://www.legrainasbl.org/index.php?option=com_content&view=article&id=402:le-probleme-du-tutorat-aujourdhui&catid=9&Itemid=103

[13] Par dimension procédurale, j’entends le travail d’accompagnement désormais consacré essentiellement au travail de socialisation lequel prend donc le pas sur la formation proprement dite.

[14] Ibidem, p ; 20.

[15] https://www.competentia.be/news/le-tutorat-dans-tous-ses-etats

[16] Voir Thomas Lemaigre, « Évaluation des Projets-Jeunes 2014-2016 des Fonds MAE et ASSS. Rapport final », Cerso, Avril 2017, https://cerso.helha.be/projet/evaluation-des-projets-jeunes-des-fonds-mae-et-asss/.

[17] http://www.bruxellesformation.be/employeurs/nous-formons-vos-travailleurs/tutorat.html

[18] Fiasse, C., & Lodewick, P. Boîte à outils de bonnes pratiques : soutien au tutorat d’insertion et d’intégration de tutorés travailleurs. Cerso, oct. 2015

[19] http://www.bruxellesformation.be/employeurs/nous-formons-vos-travailleurs/tutorat.html

[20] http://institut-ft.fr/

[21] Bruno Uyttersprot, Le tuteur vu par l’apprenant, éclairage sur une fonction, Le grain asbl, mai 2013.