Ou comment les jeunes femmes rechignent à s’identifier comme telles.

Manon Bertha, Le GRAIN, Juin 2019

Les mouvements féministes ont perdu de leur aplomb. La lutte semble au mieux dépassée, au pire impertinente (au sens double : à la fois insolente et manquant de pertinence). La mauvaise image du féminisme, associé tantôt à la haine des hommes, tantôt à l’excentrisme de vieilles filles mal-aimées, tantôt à un combat dépassé parce qu’il aurait atteint tous ses objectifs, s’est largement répandue. Pour nombre de jeunes gens, y compris celles et ceux qui reconnaissent la légitimité des revendications féministes, le mot même de « féministe » sonne comme un gros mot… Focus sur ce rejet.

printbuttonComment les jeunes perçoivent-iels[1] le féminisme ?

Selon un sondage de RTL réalisé en février 2019, une personne sur deux en France a une mauvaise opinion du féminisme. Que pensent donc les jeunes gens du féminisme ?

A part la recherche dont je vais parler ci-dessous, je n’ai trouvé pratiquement aucun document, aucune recherche sur la conception qu’ont les jeunes filles du féminisme ou sur la façon dont elles se positionnent par rapport à ce qu’elles estiment être le(s) féminisme(s). Les travaux sur les représentations de genre dans la littérature pour adolescentes ou dans les arts audiovisuels sont beaucoup plus présents. L’article qui nous intéresse, intitulé « Féministes ou postféministes ? » et rédigé par Aronson, se base sur des entretiens ayant eu lieu entre 1996 et 1997 aux Etats-Unis. Sa portée est donc à relativiser pour la Belgique actuelle, bien que les résultats obtenus me semblent faire écho à ce que disent les jeunes filles autour de moi.

L’un des grands intérêts de cette étude est qu’elle s’appuie sur une démarche profondément qualitative. « Au lieu d’imposer une définition univoque du féminisme pour sonder ou interpréter ensuite les opinions des interviewées, [l’]étude a laissé aux femmes le soin de définir ce mot, sans partir du principe que son sens serait compris par toutes ni qu’il ferait l’objet d’un consensus ».

La recherche explore les conceptions qu’ont les jeunes femmes des féminismes et elle interroge l’allégation, couramment relayée dans les médias depuis les années 80, selon laquelle la jeune génération serait « post-féministe ».

Les jeunes femmes seraient-elles post-féministes ?

D’après Judith Stacey, les jeunes femmes « ont des principes féministes semi-conscients incorporés à leurs attentes et à leurs pratiques de genre et de parenté » (Stacey 1990:262). Des « conquêtes récentes », comme « la participation masculine aux tâches ménagères et à l’éducation des enfants » (Aronson 2015:140) sont considérées comme allant de soi. C’est à ce phénomène « d’incorporation, de révision et de dépolitisation simultanées » (Stacey 1987:8 traduction par Hélène Boisson) que l’on fait référence lorsque l’on parle de « postféminisme ». Les jeunes femmes incluraient donc davantage de principes féministes à leur vision du monde, mais seraient moins explicitement féministes (Aronson, ibid., p. 140).

Les femmes interrogées par Aronson expriment en effet toutes un soutien envers les causes féministes et défendent une égalité de droit entre les hommes et les femmes. La recherche corrobore également l’hypothèse que ces femmes seraient moins enclines à se définir explicitement comme féministes, puisque la plupart des informatrices refusent cette assignation.

En dehors de ces confirmations, la recherche met en avant d’autres résultats. Le premier, c’est que la propension à s’identifier explicitement comme féministe dépend non seulement de déterminants sociaux d’ores et déjà soulignés (comme le niveau socio-économique) mais aussi du parcours individuel de chacune. Ainsi, celles qui ont fréquenté l’un ou l’autre cours de Women’s studies ont une plus grande proximité avec le féminisme[2]. Ensuite, pour nombre de femmes, comme Jill, une mère seule qui peine à jongler entre sa vie familiale et son travail, le féminisme est perçu comme relativement éloigné de leurs préoccupations. Réduites tantôt à la lutte contre les discriminations au travail, tantôt à celle contre le harcèlement sexuel, les causes féministes sont considérées comme étant légitimes, mais ne les concernant pas vraiment. L’auteure en conclut que, parfois, « certaines des femmes qui seraient les premières à bénéficier des apports d’une politique féministe sont aussi celles qui en voient le moins l’intérêt pour elles-mêmes » (p. 155).

« Moi, je veux fonder une famille »

Il en ressort également, entre les lignes, la difficulté qu’ont les jeunes femmes de concilier féminisme et maternité, ou en d’autres mots de penser la maternité en des termes féministes. L’auteure n’aborde pas cette question qui me semble toutefois une question centrale. Quand la question de la maternité est abordée par les jeunes femmes interrogées, c’est soit de manière détachée du féminisme (comme dans le cas de Jill) soit en contradiction totale avec celui-ci :

« J’ai deux amies féministes qui ont une vision des choses très différente de la mienne… La sœur de mon copain est féministe, et elle n’aura jamais d’enfants. Sans doute qu’elle ne se mariera jamais. Et c’est très bien, mais ce n’est pas ce que moi, je veux faire. Ce n’est pas la vie que je veux avoir. Moi, je veux fonder une famille. » (Une informatrice, citée par Aronson, p.153)

Si l’auteure voit dans cette déclaration « le reflet de la construction des féministes comme lesbiennes et militantes opérée par les médias et par le mouvement antiféministe » (Aronson, ibid.), j’y perçois avant tout la difficulté que le féminisme a toujours eu de penser la maternité. Cette difficulté est elle-même symptomatique de la dominance de ce qui a été appelé « féminisme blanc » : le féminisme le plus représenté reste celui des femmes bourgeoises blanches, dont l’un des plus grand succès aura été le droit à l’avortement et l’accès facilité à la contraception.

Comme le dit Eleanor Miller du Cercle féministe de l’ULB,

[L]’héritage féministe comporte des modèles de liberté très strictes : les associations travail/émancipation, ou encore maternité/soumission, sont de tels modèles et ne peuvent subsister de manière simple que parce que nous choisissons de ne retenir que les classes de femmes pour qui ces associations étaient vraies. Le problème est que ces associations ne sont pas des absolus, mais varient en fonction du contexte politique, dans le temps comme dans l’espace. C’est un message essentiel qui est oublié, et qui pourrait être véhiculé par un éclatement des récits historiques. Par exemple, il faut rester vigilantes contre un recul de nos droits reproductifs, mais cette vigilance doit comporter un rejet de toute forme de contraintes sur nos choix et une attention soigneuse portée sur toutes les injonctions dont on nous fait part. (Miller 2014a)

Dans un livre récent (Vergès 2017), Françoise Vergès documente la manière dont les femmes de l’ile de la Réunion (dom tom français) subissaient des avortements et des stérilisations contre leur gré alors même que ces avortements étaient encore interdits sur le continent et étaient au centre des luttes féministes. La conception de l’émancipation féminine basée sur le contrôle des naissances (avortements, contraception) est donc une conception historiquement, politiquement et culturellement située et valable (c’est-à-dire qu’elle ne vaut pas pour toutes), et il est important de se le rappeler : ailleurs et/ou pour d’autres, l’émancipation féminine passe par le droit d’être mères.

« Moi, les hommes, je les aime bien »

Une autre raison du rejet de l’étiquette « féministe » exprimée par les femmes interrogées par Aronson concerne la mauvaise image du féminisme, couramment associé à un courant hostile envers les hommes et privilégiant le lesbianisme :

« La prise de distance par rapport au féminisme en général se voit également justifiée par le regard négatif porté sur les féministes, les thèmes principaux étant le lesbianisme et le rejet des hommes. Par exemple, si elle affirme « Je pense juste qu’on est tous égaux », Alice (classe moyenne blanche) refuse ce qui pourrait l’éloigner des hommes : « Je ne me balade pas partout en dénigrant les hommes… Moi, les hommes, je les aime bien. » (Aronson, p. 153).

Débat sur les mots : parler de féminisme serait-il dépassé ?

En dehors de la mauvaise image qui est associée au militantisme féministe, le mot lui-même est sujet à débat. Ses détracteur·ices[3], qu’ils soient ou non d’accord avec les principes et revendications féministes, estiment que le mot « féministe » focalise, à tort, l’attention sur l’expérience des femmes. En fait, on peut dire que cette critique est double : d’une part, le mot exclurait les autres genres (qu’il s’agisse des hommes ou de personnes non-binaires) ; d’autre part, il réifierait le genre féminin, qu’il cherche pourtant à déconstruire.

Un terme excluant ?

Ainsi, pour certains, parler de « féminisme », ce serait nier l’expérience et l’apport positif des hommes et des personnes non-binaires (qu’ils soient ou non nombreux), car il n’y a pas que des femmes qui défendent et appliquent des principes féministes (et qu’il n’y a pas que des hommes qui ont des pratiques sexistes). En effet, pour certains, parler de « féminisme » ne permettrait pas d’aborder la façon dont les hommes ou les personnes non-binaires souffrent des représentations de genre, ni de la façon dont iels souffrent d’inégalités à cause de leur genre. En ce qui concerne les hommes, l’un des exemples d’injustice les plus souvent cités concerne la garde des enfants qui, en cas de divorce, a moins de chance d’être confiée au père qu’à la mère. On peut aussi penser aux accidents mortels sur le lieu de travail, dont l’écrasante majorité concerne des hommes.

J’invite le lecteur à visionner la conférence TedX « Pourquoi je ne suis pas une féministe » de Betsy Cairo (en anglais, sous-titres en français disponibles) pour une critique du mot « féministe ». Cela en mène certains à se déclarer « égalitaristes » plutôt que « féministes », le but étant alors de « mettre l’accent sur ce qui rassemble plutôt que sur ce qui divise » (selon Cairo). Finalement, la question que nous posent ces critiques est la suivante : le féminisme, en tant que mot, n’exclut-il pas nombre de féministes de principes, qui ne sont pas des femmes ou qui ne correspondent pas aux catégories binaires du genre ?

Une appellation essentialiste ?

L’autre volet de la critique porte sur le fait que le mot entérinerait en fait les représentations de genre qui sont pourtant dénoncées par le mouvement que le mot désigne. En d’autres termes, parler de « féminisme », ce serait accepter une fois pour toutes la distinction claire entre le genre « femme » et le genre « homme » en soulignant la particularité de l’expérience des femmes (fournissant, par là, un terreau fertile aux attitudes sexistes). Il s’agit donc d’une accusation d’essentialisme : le féminisme réifierait le genre féminin tout en cherchant à le déconstruire.

Une des principales sources de contention que rencontrent les féministes concerne le terme « féminisme ». Son utilisation n’a rien d’anodin car il a un poids politique considérable.  On entend donc de nombreux arguments contre son utilisation. « Je suis pour l’égalité de tout le monde, donc je suis contre la division des luttes », par exemple, sous-entendu, le terme « féminisme » divise une lutte qui serait homogène et universelle, si seulement nous arrêtions de la diviser avec notre fichu vocabulaire. On entendra aussi que le féminisme exclut les hommes, que le mot fait référence à un concept essentialiste, et qu’il est donc incompatible avec notre prétention à déconstruire définitivement le système de genres. Ce qui est intéressant n’est pas les nombreuses personnes qui vont refuser la légitimité et le mérite d’une lutte pour l’égalité de genre (des misogynes décomplexés, il y en aura toujours) mais plutôt le refus de celles et ceux qui prétendent accepter cette légitimité de nommer cette lutte. Si on voulait établir une définition unique d’un ensemble aussi vaste de luttes, de théories et de mouvements, on le définirait de la manière suivante : les féminismes sont les luttes des femmes pour leurs droits. Qu’est-ce qui est si controversé dans une telle définition, qu’est-ce qui fait réagir autant, et aussi violemment ? (…) On nous proposera d’utiliser plutôt « égalité des chances », ou « égalité des sexes ». Dans ces dénominations, la spécificité de la lutte des femmes se noie. (Miller 2014b)

Pour le maintien de l’appellation « féminisme »

Voici comment Eleanor Miller répond à cette critique, lors d’une présentation pour Le cercle féministe de l’ULB :

Si le genre n’est pas pertinent, qu’avons-nous en commun, nous les femmes ? Pourquoi nous réunissons nous autour d’une même lutte, si nous sommes entièrement individus ? Ici, il faut faire une distinction très importante, qui porte souvent à confusion : le genre n’existe pas a priori, c’est ce qu’on veut dire quand on dit qu’il s’agit d’une construction sociale ; mais c’est une construction sociale avec laquelle nous vivons. On ne naît pas femmes, mais d’une part, nous le sommes devenues, et d’autre part, nous sommes considérées comme telles. (ibid.)

Parler de « féminisme », c’est donc en effet mettre en avant la façon dont le genre, construit socialement, détermine pourtant l’expérience des femmes et la façon dont elles sont perçues et traitées au quotidien. L’histoire et la spécificité d’une lutte sont niées si l’on se refuse à la nommer au profit d’une appellation moins conflictuelle comme celle de « lutte pour l’égalité ». Il y a une différence entre lutter contre les inégalités subies par un groupe, d’une part (par exemple, les femmes ou les personnes de couleur) ; et faire comme si l’égalité voulue existait déjà, d’autre part (en refusant de parler de féminisme ou de racisme et en se bornant à parler d’égalité).

Parler d’égalité permet certes d’éviter d’utiliser les catégories socialement construites sur lesquelles se fondent les oppressions, mais cela occulte les conséquences dramatiques du double processus d’essentialisation (comme si les races ou les genres étaient des phénomènes naturels, des évidences, plutôt que des construits sociaux basés sur des différences non significatives a priori comme la couleur de peau ou le sexe biologique) et de hiérarchisation de ces catégories. Non, le genre n’est pas naturellement pertinent, mais il est socialement pertinent car perçu comme tel dans la plupart des milieux. Non, dans le monde dans lequel nous vivons, être un homme noir ce n’est pas la même chose qu’être un homme blanc ; non, être une femme dans la rue ce n’est pas la même chose qu’être un homme dans la rue (et non, comme nous le verrons, être une femme noire ce n’est pas la même chose qu’être une femme blanche).

Parler seulement d’égalité, c’est dépolitiser les luttes ; parler spécifiquement de « féminisme » s’apparente alors aux usages des mots « nègre » ou « gouine », des termes qui ont été repris par les premiers concernés de la bouche de leurs adversaires pour dénoncer les violences dont iels sont victimes et qui, elles, sont bien réelles. « Voilà ce que l’on fait de nous ! ». Nommer ces catégories, les détourner, c’est rendre hommage aux luttes passées et aux souffrances qui les ont fait éclore, c’est redonner toute la signification politique et historique des luttes présentes. C’est défendre une vision conflictuelle du monde social et rendre la légitimité de ces luttes d’autant plus visible.

Et vous, vous diriez-vous « féministe » ?

Ce premier article a pour vocation d’interroger le rapport que nous entretenons avec le(s) « féminisme(s) ». Dans un article suivant, je reviendrai sur l’histoire des luttes féministes et sur les contextes socio-politiques qui les ont vu battre leur plein ou, au contraire, décliner.

Bibliographie

Aronson, Pamela. 2015. « Féministes ou postféministes ? » Politix n° 109(1):135‑58.

Miller, Eleanor. 2014a. « Introduction aux féminismes: Partie I. Complexifier l(es) histoire(s) de(s) féminisme(s). » Cercle Féministe de l’ULB. Consulté 4 juin 2019 (https://cerclefeministeulb.wordpress.com/2014/03/23/introduction-aux-feminismes-partie-i-complexifier-les-histoires-des-feminismes/).

Miller, Eleanor. 2014b. « Introduction aux féminismes : Partie II. « Féminisme » : l’usage en est le sens ». Cercle Féministe de l’ULB. Consulté 4 juin 2019 (https://cerclefeministeulb.wordpress.com/2014/11/22/introduction-aux-feminismes-partie-ii-feminisme-lusage-en-est-le-sens/).

Rothman, Barbara Katz. 2016. A Bun in the Oven: How the Food and Birth Movements Resist Industrialization. New York: New York University Press.

Stacey, Judith. 1987. « Sexism by a Subtler Name? Postindustrial Conditions and Postfeminist Consciousness in the Silicon Valley ». Unfinished Business: Twenty Years of Socialist Review 17(6).

Stacey, Judith. 1990. Brave New Families: Stories Of Domestic Upheaval In Late Twentieth Century America. 1st ptg. edition. New York: Basic Books.

Vergès, Françoise. 2017. Le Ventre des femmes: Capitalisme, racialisation, féminisme. Paris: Albin Michel.

NOTES/REFERENCES

[1] Dans cet article inspiré par l’écriture féministe, j’utilise le « iels » comme pronom indéterminé qui ne favorise ni le masculin, ni le féminin, lorsque le genre des personnes concernées est lui-même indéterminé (« les jeunes »).

[2] C’est ainsi qu’Aronson le présente, mais elle ne fait aucune hypothèse sur le sens de cette corrélation.

[3] A nouveau, je m’inspire de l’écriture inclusive : ici, j’utilise le point médian pour accorder au masculin et au féminin sans que l’un paraisse secondaire. A propos de l’écriture inclusive, je vous invite à consulter https://leconjugueur.lefigaro.fr/blog/point-milieu-ecriture-inclusive/