A propos d’expériences psychosociales impensées.

Naissance de la collection Transitions sociales et résistances[1].

Véronique Georis, LE GRAIN, Mars 2020

Nous présentons ici le premier ouvrage de la nouvelle collection « Transitions Sociales et Résistances » (Academia-L’Harmattan) s'adressant aux différents professionnels de l'action sociale, aux acteurs académiques et au grand public. Ce livre est issu d’un travail réalisé par une participante du certificat universitaire « Santé mentale en contexte social » organisé par le SSM Le Méridien et le Laboratoire d’anthropologie prospective (LAAP) de l’UCL. Sous la pression de textes ancrés dans des réalités sociales - le plus souvent invisibilisées et silenciées - une collection naît !

printbuttonEn dépassant les clivages des disciplines, les ouvrages cherchent à saisir les enjeux contemporains qui traversent les champs du social. Ils visibilisent des réalités méconnues en élaborant des savoirs transversaux et des pistes concrètes d'actions pour le travail social et psycho-social.
Présentation de la collection Transitions sociales et résistances, sous la direction de Xavier Briké[2]

Le premier livre de cette collection porte justement le titre d’Une maternité impensée

Présentation de l’ouvrage de Justine Masseaux

Cet essai ethnographique initial annonce d’autres textes écrits par des anthropologues, travailleurs sociaux, psychologues, enseignants, médecins, avocats,… plongés dans les réalités cachées parfois enfouies profondément au cœur de nos mondes en décomposition-recomposition. Produits d’enquêtes ethnographiques, de rencontres arrachées à des quotidiens improbables, immergés dans des bulles où l’humanité se recrée, certains de ces textes sont des cris lancés. Appels à d’autres actions, d’autres rencontres qui faisant nombre finiront par déchirer l’épaisseur du réel fabriqué qui enveloppe notre conscience. Ces textes nous facilitent l’entrée dans des mondes marginaux inexplorés.

Une maternité impensée dévoile les expériences intimes peu explorées de femmes isolées face à une grossesse inattendue. Femmes seules responsabilisées devant le symptôme qui les frappe par rapport à des hommes dont on se contente de noter la présence ou l’absence, femmes au contact de travailleurs sociaux, de médecins eux-mêmes en proie aux images idéalisées de la maternité, pour qui la révélation de la grossesse tient lieu de guérison. Malgré les travaux de Badinter[3], les préjugés concernant la maternité, l’impensé de la difficulté de se découvrir brutalement mère, de la non évidence de l’amour maternel, demeurent.

J’ai discuté de ce sujet avec un assistant social d’une autre AMO et de ses souvenirs professionnels avec des mères adolescentes, dont plusieurs dénis de grossesse. Elles avaient mal vécu le passage en maison maternelle pour les mêmes raisons que Cheima. D’après lui, ce sont des lieux très responsabilisants qui ne sont pas adaptés aux jeunes filles, mineures ou majeures. Il regrette qu’il leur soit demandé de se dédier à 100% à leur enfant comme si plus rien n’existait. Maternité impensée, Justine Masseaux

Les maisons maternelles ne sont pas seules représentatives de cette volonté de voir endosser par les individus isolés les conséquences des symptômes d’origine psycho-sociale qu’ils portent, jusqu’à parfois les en punir. Manque d’emplois, rejets et exclusions scolaires, orientations abusives vers l’enseignement spécialisé, refus politique d’accueillir les personnes migrantes. Combien de fois les travailleurs sociaux ne constatent-ils pas le renvoi de la responsabilité de problèmes nés d’une absence de prise en charge concertée, vers les personnes touchées elles-mêmes?

Rencontre avec l’autrice, Justine Masseaux

Educatrice dans une AMO

Justine Masseaux travaille en AMO[4] depuis 7 ans quand elle s’inscrit au certificat Santé mentale en contexte social. En tant qu’éducatrice, elle s’intéresse aux jeunes de plus de 18 ans, hors cadre, qui viennent jusqu’à l’AMO déposer leurs demandes. Normalement, l’AMO orienterait directement  ces jeunes en errance vers des services pour majeurs mais elle est encouragée en cela par sa directrice car le service s’adresse d’abord à la demande des personnes avant d’être défini par leur âge.

En quelques mois, elle reçoit trois demandes de la part de jeunes filles de plus de 18 ans pour lesquelles l’aide à la jeunesse n’a pas fonctionné. L’une d’entre elles a fait un déni de grossesse et a subi un parcours d’errance de maison d’accueil en maison maternelle. Elle se retrouve à la rue. Entre l’éducatrice et cette jeune femme, une rencontre a lieu, soutenue par le secret professionnel. L’inconcevable dans le contexte donné était arrivé. Comment ne pas parler aux parents de cette jeune fille, s’est-elle demandé. L’éducatrice fait corps avec l’indicible au cours de l’accompagnement.

Du déni de grossesse à la maternité impensée

Chaque bébé né d’un tel déni arrive inexorablement dans un contexte où sa naissance est impossible : bébé hors mariage, ambition professionnelle de la maman, dépression après burn out. L’auteure dans son étude remet en question l’appellation « déni de grossesse ». En effet, cette dénomination semble désigner un phénomène ponctuel, efface la fonction du temps qui passe, incarne une approche qui responsabilise l’individu.

Il n’y a pas un milieu particulier, l’enquêtrice réalise que le phénomène a lieu dans tous les milieux mais ces grossesses non conscientes apparaissent souvent à l’intérieur d’une situation sociale particulière où le psychisme de la jeune femme a subi de fortes contraintes d’ordre différent, les pressions d’un milieu professionnel, socio-culturel ou familial.

Le terme « maternité impensée », soufflé par ses interlocutrices[5], lui paraît mieux rendre compte de l’expérience dans toutes ses dimensions. De la nécessité pour le sujet de pouvoir se dire pour pouvoir se penser.

Un processus mal accompagné

Pour les jeunes femmes, les étapes se succèdent, la grossesse inconnue, la découverte tardive, l’accouchement et le temps de l’apprivoisement mère/enfant. L’éducatrice décrit le cours d’un processus où son état apparait brutalement à la future mère comme une révélation inouïe, à un moment où elle n’a que le choix d’aller jusqu’au bout de la gestation.

Au moment de cette découverte, le médecin dira à la jeune femme enceinte, « ce n’est pas de votre faute », achevant d’inscrire à l’intérieur du psychisme individuel un phénomène à tout le moins psycho-social.

Leur déni n’est plus considéré à partir du moment où il est levé et elles obtiennent le statut de femmes enceintes bénéficiant du suivi habituel. L’attention  médicale est davantage portée sur le déni de grossesse total. Justine Masseaux, Une maternité impensée

Le monde médical s’intéresse peu au sujet, peu aux impensés. La dénomination « déni » implique une réaction active suite à un trauma, semble responsabiliser la mère en tant qu’individu dans son rapport à un impensable et laisse de côté l’environnement qui fait qu’un enfant arrive en secret. L’accompagnement du déni de grossesse s’arrête au moment où la mère aurait le plus besoin de soutien. La « maternité impensée » se révèle pourtant être la suite d’une expérience intime d’invisibilisation d’une partie de soi.

Au moment de l’accouchement, elles peuvent agir quelque chose, prendre position, elles retrouvent un rôle actif. Elles sont confrontées à une identité de mère dont elles n’ont pas envie. Elles auraient besoin d’un nouveau soutien spécifique à ce moment. Les mères interrogées expliquent à quel point leur entourage social a été important au moment d’assumer la maternité.

Les récits des sept mères rencontrées pour cette recherche sont jalonnés d’élans de gratitude et de cris de colère envers les différents protagonistes de leur histoire : des amis, des parents, le père de l’enfant, des gynécologues, des infirmiers, des assistants sociaux et des psychologues. Madisson se plaint du manque de confiance de ses proches envers sa capacité à être mère. Alors que Bénédicte souligne à quel point les mots rassurants et déculpabilisants du gynécologue l’ont aidée. Ces relations sociales de natures différentes sont déterminantes en ce qu’elles reflètent l’image de la mère et l’enfant. Justine Masseaux, Une maternité impensée

L’enquêtrice

Lors de ces premiers accompagnements, Justine est une éducatrice en formation au certificat « Santé Mentale en contexte social » au SSM Le Méridien. Afin de pouvoir développer sa recherche, elle crée alors un second espace de rencontre avec ces trois femmes et d’autres qu’elle contacte grâce à un forum sur Facebook, celui de l’enquête ethnographique. Afin de mieux comprendre, elle dédouble son approche professionnelle d’agent social par une posture d’ethnologue. Elle se fait praticienne-chercheure  et se met à habiter complètement les tensions présentes sur son terrain entre féminité et maternité, agentivité sociale et profondeur de la rencontre.

À l’intérieur de ces nouveaux entretiens, les femmes concernées parlent plus librement d’elles-mêmes. Elles distinguent ce qu’elles disent à l’éducatrice et à l’enquêtrice. Il y a moins de barrières. En tant que travailleuse sociale elle avait l’impression de devoir être productive, d’être redevable, Justine ressentait des enjeux professionnels, la pression inconsciente d’un nombre de suivis à réaliser, d’un temps à justifier. Il faut se montrer utile, mettre des choses en place. Au cours de l’enquête, il n’y a pas d’enjeu particulier, pas de marchandage, pas d’inspection, on peut passer du temps, ne faire qu’écouter. Il y a aussi un don de soi qui appelle la parole de l’autre, un lien personnel complice.

Travailler au sein d’un service lui paraît tout à coup impossible. Elle veut dépasser les sujets trop en lien avec la production sociale instituée.

Facebook

Justine Masseaux ne trouve pas d’associations belges actives sur le sujet. Elle décide de lancer une recherche sur facebook. Elle refuse d’interpréter les conversations ainsi exposées mais tente d’entrer en relation avec les femmes concernées en expliquant son objectif. Elle réalise quelques entretiens par Messenger qui l’amènent à des rencontres.

Les femmes partagent sur le forum leurs vécus et les photos de l’enfant. Le groupe facebook facilite le dévoilement d’une intimité difficile, fait exister l’enfant à tout le moins dans un espace social virtuel. Les (futures) mères se sentent moins isolées. Le groupe n’est pas rattaché à un lieu géographique précis, il permet de voyager tout en restant en lien. Il a l’avantage de correspondre au mode de vie des participantes, il est disponible à tout moment du jour et de la nuit, aux heures où elles sont plus libres de se confier. Il n’y a pas de rendez-vous à prendre. En passant par la conversation elles sont sur des sujets pragmatiques, la question reçoit une réponse.

Pourtant l’enquêtrice perçoit une nouvelle limitation à cette forme de prise de contact, son questionnement induit des projections à son égard, des réponses programmées, à l’allure scientifique.

Elle décide alors de proposer des entretiens face à face. Ceux-ci viendront épaissir les données déjà rassemblées. Le sujet prend corps, s’enrichit du croisement des expériences.

Un dessin énigmatique

Justine, immédiatement intriguée, m’explique que l’autrice de ce dessin saisi sur le forum elle-même ne semblait pas particulièrement troublée par ce qu’exprime son œuvre.

Représentation de l’énigme posée, expression de la tension entre vie et mort, enfant caché inscrit dans une colonne vertébrale, enfant papillon qui s’envole pour exister,…pour Justine, il s’agit bien d’une figuration symbolique de son sujet.

La juste présence

Vu de l’extérieur de cette enquête, le sujet du déni de grossesse paraît peu attractif. L’auteure réussit pourtant l’exploit de nous entraîner au cœur des expériences silenciées et invisibilisées de ces femmes. La juste présence[6] de l’ethnologue, donne au sujet annoncé une épaisseur nouvelle et restitue au déni de grossesse toutes les dimensions de la maternité impensée. En filigrane, elle nous laisse en même temps deviner l’impossibilité pour une travailleuse sociale de faire son métier dans un monde asocial.

NOTES / REFERENCES

[1] Academia.be

[2] Comité scientifique :Jean-Luc Brackelaire (UNamur – UCLouvain), René Beaulieu (HELHA), Xavier Briké (UCLouvain – HELHA – SSM Le Méridien), Marc Chambeau (HELHA – FMJ), Sonia de Clerck, Emilie Duvivier (ISL/IU2S− Université Catholique de Lille), Jean-François Gaspar (HELHA –HENALLUX – CÉRIAS – CESSP Paris), Véronique Georis (AMOS – Le Grain), Manuel Goncalves (SSM Le Méridien – LBFSM), Julie Hermesse (UCLouvain), Jacinthe Mazzocchetti (UCLouvain), Silvia Mesturini (ERC-CNRS, Paris), Jean-Claude Métraux (UNIL, Lausanne), Laura Odasso (IMC, Collège de France, Paris), Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky (INALCO – CESSMA, Paris), Olivier Servais (UCLouvain), Sophie Tortolano (SSM LLN – Saint Gilles), Martin Wagener (UCLouvain).

[3] Elisabeth Badinter, L’Amour en plus, Flammarion, 1980.

[4] Service d’action en milieu ouvert pour l’aide aux jeunes fragilisés officiellement de 0 à 18 ans à l’époque

[5] La psychologue clinicienne et psychanalyste, Sophie Marinopoulos, ayant travaillé sur le déni de grossesse, avait évoqué l’impensable de ces maternités dans un article de 2009 : Marinopoulos, S. (2009). De l'impensé à l'impensable en maternité : Le déni. Champ psychosomatique, 53(1), 19-34.

[6] À opposer à la juste distance conseillée au travailleur social ?