- EDITO du 13 Mars 2020 -

Les discriminations de genre engendrent des disparités qui se caractérisent par l’invisibilité dans laquelle elles se manifestent. Les nombreuses interventions à l’occasion de la journée des droits des femmes ce 8 mars en ont fait largement écho. En ces temps où il devient de plus en plus compliqué de penser sereinement le féminin et le masculin, surtout dans le rapport de l’un vis-à-vis de l’autre, il faut bien faire le constat de l’inégalité des solutions dans une similarité de situations qui évoquent la double peine dans laquelle semblent engluées certaines femmes.

Afin de rendre compte de l’impact d’une souffrance qui se vit dans l’impensé, dans des contextes sociaux fort différents, tels l’errance au féminin, le vécu des mères de détenus ou les grossesses non désirées, des « praticien.nes-chercheu.r.ses » conduisent, par le biais du Certificat en Santé mentale et précarité de l’UCL[1], des recherches ethnographiques impliquées qui font traces de leurs observations au quotidien.

Dans cette édition de mars, Le GRAIN donne la parole à plusieurs d'entre eux qui ont rendu visibles certaines réalités journalières du public féminin qu’ils accompagnent.

Véronique Georis présente quant à elle la nouvelle collection baptisée Transitions sociales et résistances[2], lancée par les  éditions L’Harmattan-Academia sous la direction de Xavier Briké, par ailleurs en charge du Certificat sus-mentionné.   

Le premier ouvrage de cette collection met le focus sur une réalité au féminin : les maternités impensées. L’autrice de cet ouvrage, Justine Masseaux, travaille en AMO depuis sept ans. Elle a recueilli la parole de jeunes femmes en errance qui vivent des grossesses non désirées au point de ne pas en être conscientes. Justine évoque des « maternités impensées » pour ces grossesses qui n’ont pas su se dire.

Un second volume de la collection sortira à l’occasion de la journée des droits des femmes. Mauro Almeida Cabral a souhaité sortir du schéma de l’errance androcentrique, d’une  manière de regarder le monde au départ d’une perspective essentiellement masculine, pour rendre compte de la vulnérabilité des femmes en situation d’errance. Depuis 2016, Mauro Almeida Cabral est éducateur de rue en contexte urbain au Grand-Duché de Luxembourg. Dans sa fonction, il est amené à rencontrer des hommes mais aussi – moins souvent en raison de leurs stratégies de survie – des femmes qui se déplacent dans les interstices urbains, des « habitantes de la rue », comme il les appelle. Au fil de sa pratique de terrain, il lui est apparu que l’errance au féminin se déclinait sous d’autres modalités, présentait d’autres risques, contraignait les femmes sans abri à d’autres violences que leurs homologues masculins. La rue, souligne Mauro Almeida, est « un espace représentatif de la société où se jouent des relations de domination et de violences, symboliques ou réelles, où les rôles sociaux sont genrés… dans lequel les femmes développent des stratégies de survie et des logiques de débrouille pour surmonter l’intolérable».

Flore Grogna, autrice de la troisième analyse, s’est interrogée sur les visiteurs de prison qui sont en majorité des femmes et des mères de détenus.   Assistante sociale depuis 5 ans  au sein de l’asbl CAP Fly, centre ambulatoire pluridisciplinaire qui accompagne les usagers de drogues en milieu carcéral notamment, elle a voulu donner la parole à ces femmes qui attendent à la  porte des prisons : qui sont-elles, quelles sont leurs motivations et les raisons de leur fidélité ? La chercheuse lie leur présence prépondérante aux portes des prisons au souci de maintenir le lien afin  « d’atténuer les rigueurs de l’emprisonnement » et ce au prix de nombreux efforts. En subissant les contraintes liées à l’incarcération et la stigmatisation d’être mère de détenu, « ces femmes vivent l’incarcération de leur enfant dans la perspective de Pascale Molinier qui voit la dimension du Care comme l’éthique de l’Amour ». L’analyse féministe du travail domestique a mis en lumière il y a plus de 40 ans l’existence d’une forme de travail majoritairement réalisé par les femmes, dans l’invisibilité et la gratuité. Ce travail est réalisé non pas pour soi mais pour d’autres, au nom de l’amour ou du devoir maternel[3]. De cette construction sociale découle une culture du souci ancré dans l’habitus féminin et marqué par des compétences spécifiques[4].

Les témoignages croisés des femmes rencontrées par ces travailleurs  sociaux dans des contextes fort différenciés mettent en avant une stigmatisation liée à une identité de la femme définie dans son rapport au foyer, sa réalisation dans la maternité et qui apparait comme inconvenante hors de ce contexte. Le refus de cette identité peut conduire à un rejet de la part de la famille ou de la société. « Moins souvent immédiatement saisissable que celles des hommes en termes de causalité et d’injustices sociales, nous avons du mal selon Pascale Molinier à considérer que la souffrance des femmes puisse être un phénomène ayant cause et remèdes dans le social.»[5]

Double peine pour celles qui vivent dehors mais enfermées dans des sentiments ambivalents faits de culpabilité et du poids de la honte qui les font se mettre également à la marge de la société.

Double peine que d’être une femme habitante de la rue où la réduction des risques passe par une invisibilisation du corps. « Leur présence en rue, partie indéniable de la question du sans-abrisme, amène les femmes à composer avec les signes extérieurs de la féminité, leur faisant subir la double peine d’être une femme et sans domicile fixe ».

Qu’elles soient en errance, mères de détenus ou en situation de grossesse non assumée, les femmes connaissent encore, dans de nombreuses situations, un déficit de reconnaissance, une naturalisation de leur contribution, une invisibilité de leur engagement. Amenant à une vigilance accrue de la société à leur souffrance psychique qui, dans bien des cas, se vit ou s’exprime dans l’ombre, les intervenants sociaux peuvent recueillir ces paroles précieuses qui échappent aux institutions concernées pour encourager des pratiques d’accompagnement plus qualitatives.

Martine De Keukeleire

[NOTE 1] Certificat Santé Mental en Contexte social de Précarité et Multiculturalité, UCL, Le Méridien.
[NOTE 2] Transitions sociales et Résistances, chez L’Harmattan, publie quelques-uns de ces récits engagés par les travailleurs sociaux participants au Certificat en Santé mentale de l’UCL qui témoignent des mécanismes méconnus qui se vivent à la marge du champ social.
[NOTE 3] Simonet M., Le travail gratuit, une nouvelle exploitation ?,
[NOTE 4] Nahoum-Grapp V., Surreprésentation des femmes dans le militantisme bénévole. Une question politique et ethnologique. La Revue nouvelle [dossier] numéro 2/2018, p.51.
[NOTE 5] Molinier P., L’énigme de la femme active, égoïsme, sexe et compassion.


L’errance féminine : stratégies de survie dans l’invisibilité sociale

Mauro Almeida Cabral

Mauro Almeida Cabral est éducateur spécialisé et intervient en tant qu’éducateur de rue. Dans sa fonction, il est amené à rencontrer des hommes mais aussi – moins souvent en raison de leurs stratégies de survie – des femmes qui se déplacent dans les interstices urbains, des « habitantes de la rue », comme il les appelle. Il a fait le choix d’essayer de comprendre la réalité de ces habitantes de la rue en s’intéressant de près à leur mode de vie.

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Etre mère de détenu : une double peine

Flore Grogna

Flore Grogna a toujours porté un intérêt particulier au monde carcéral, « univers clos » qui éveille toutes sortes de réflexions dans l’opinion publique (mais aussi dans le monde politique et médiatique). Elle a eu la chance de pouvoir se faire sa propre idée sur la prison grâce à son travail au sein de l’asbl Cap Fly. Dans ce cadre, elle rend visite une à deux fois par semaine à des détenu(e)s – ancien(ne)s – usage.è.r.es de drogues. Depuis 5 ans, elle entend régulièrement les témoignages de personnes vivant la prison de l’intérieur.

Qu’en est-il de ceux qui la vivent de l’extérieur ?

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A propos d’expériences psychosociales impensées

Naissance de la collection Transitions sociales et résistances

Véronique Georis

Nous présentons ici le premier ouvrage de la nouvelle collection « Transitions Sociales et Résistances » (Academia-L ’Harmattan) s'adressant aux différents professionnels de l'action sociale, aux acteurs académiques et au grand public. Ce livre est issu d’un travail réalisé par une participante du certificat universitaire « Santé mentale en contexte social » organisé par le SSM Le Méridien et le Laboratoire d’anthropologie prospective (LAAP) de l’UCL. Sous la pression de textes ancrés dans des réalités sociales - le plus souvent invisibilisées et silenciées - une collection naît !

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