- EDITO du 17 Décembre 2019 -

Tout au long de cette année 2019, Le GRAIN a exploré deux thématiques intimement liées : le pouvoir d’agir des individus et des collectivités d’une part, les compétences d’autre part.

C’est donc tout naturellement que nous publions l’étude rédigée par Manon Bertha intitulée Les capacités des individus en contexte : une revue de la littérature sur les notions d’empowerment et de compétences, qui vous donnera les clés pour comprendre la tension qui structure le débat sur le pouvoir d’agir et les compétences. Selon quelles motivations cherche-t-on à augmenter son pouvoir d’agir et ses compétences ? Pour  répondre aux impératifs de la société de marché ou pour des raisons privées, subjectives, de nature à donner un sens à notre action ?

Celui qui est reconnu comme compétent est censé avoir un pouvoir d’agir supérieur à celui qui ne l’est pas, mais l’usage de la notion de compétences est multiple suivant les contextes. L’absence de pouvoir équivaut-elle à une absence de compétences ? La compétence va-t-elle toujours de pair avec un pouvoir d’agir effectif ? D’autres facteurs jouent un rôle fondamental, comme la certification des acquis de l’expérience, ou la reconnaissance par les pairs ou les experts.

Le questionnement actuel autour du pouvoir d’agir émerge pour partie de la souffrance des travailleurs sociaux de première ligne, à qui l’état social actif impose des interventions de plus en plus intrusives vis-à-vis des plus fragiles d’entre nous. Cette approche est contreproductive. La désaffiliation sociale des «  invisibles » s’intensifie. Les capacités d’action des accompagnants autant que des demandeurs sont affectées par les lois gestionnaires de la pauvreté. Véronique Georis nous présente l’approche du DPA développée par le réseau francophone créé au départ des travaux de Yann Le Bossé, psychosociologue québécois. Ce réseau vise à soutenir un mouvement de formateurs et de travailleurs sociaux en faveur d’une meilleure prise en compte des acteurs impliqués et du contexte concret d’évolution d’une personne, d’un groupe ou d’un réseau. Elle nous fait part de deux expériences de terrain qui illustrent de quelle manière il est possible de s’approprier l’approche Développement du Pouvoir d’Agir des Personnes et des Collectifs dans le cadre du travail social. A lire dans l’analyse : Accompagner le Développement du Pouvoir d’Agir des Personnes et des Collectifs (DPA PC).

Dans le contexte de l’employabilité des demandeurs d’emploi et à l’occasion de la présentation du référentiel de compétences baptisé RECTEC, Francis Tilman s’interroge quant à lui sur l’usage réel que l’on peut faire de ces référentiels. Voir : Des référentiels de compétences destinés à améliorer l’employabilité : le cas du RECTEC

Bruno Uyttersprot continue à interroger l’évolution de l’enseignement en alternance dans La formation en alternance : une panacée et un passeport pour l’emploi ? Censé plus efficace et plus adapté aux besoins du monde économique, comment cet enseignement en alternance est-il soutenu effectivement par les entreprises, et dans quel but ? Comment les impératifs économiques interfèrent-ils avec les impératifs éducatifs ?

Le fil rouge entre les différentes analyses de cette newsletter nous a été incidemment fourni par Démis Pirard, qui publie Lutter contre l’emprise de la publicité. Une tentative d’émancipation en trois volets. L’auteur se penche en effet sur la publicité, et surtout sur les motifs qui poussent certains collectifs d’activistes à militer contre l’envahissement de l’espace public par la publicité. Karl Polanyi est cité, en particulier l’idée (par ailleurs controversée) de désencastrement de l’économie qu’il a conçue.

Polanyi nous dit : « Le modèle du marché […] est capable de créer une institution spécifique, à savoir, le marché. C’est, en fin de compte, la raison pour laquelle la maîtrise du système économique par le marché a des effets irrésistibles sur l’organisation tout entière de la société : elle signifie tout bonnement que la société est gérée en tant qu’auxiliaire du marché. Au lieu que l’économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastrées dans le système économique. » [Polanyi, 1944, p. 88]

Les tensions soulignées dans les différentes analyses de cette newsletter entre instrumentalisation des compétences ou du pouvoir d’agir versus  émancipation des individus et autodétermination de ceux-ci face aux diktats économiques nous semblent entrer en résonance avec les préoccupations de Polanyi.

Plus globalement, l’actualité apporte d’autres observations des effets de ce désencastrement… Les résultats récents des élèves belges francophones aux tests PISA s’améliorent en math et se détériorent en français… Hasard ou indice ?

Outre-Manche, Boris Johnson a les mains libres pour négocier le Brexit, qu’il appelle si ardemment de ses vœux. Prologue à l’émancipation du peuple anglais face à l’opacité du pouvoir européen ou soumission de l’Angleterre aux lois du profit ? Qui manipule qui ? Où se situe le bien-être réel du peuple anglais ?