Démis Pirard, LE GRAIN, Juin 2020

Durant cette période de pandémie et de confinement généralisé, on a pu voir fleurir nombre de constats et d’analyses mettant au jour les proportions remarquables de femmes « sur le front », c’est-à-dire au sein de professions ne pouvant battre en retraite en raison de la nécessité de leur activité pour faire face au virus et à ses conséquences, ou pour poursuivre certains pans de l’économie jugés indispensables. Ainsi, l’office belge de statistique Statbel[1] rapporte notamment que 25% des femmes sur le marché de l’emploi occupent un poste dans le secteur de la santé – contre 6% pour les hommes –, que les métiers d’infirmiers (intermédiaires et cadres) sont occupés à plus de 85% par des femmes (respectivement 91,8% et 86,6%), que les aides-soignants sont des femmes à 98%, ou encore que les femmes représentent 78,5% des caissiers/billettistes. Comment expliquer ces disparités, qui amènent les femmes à se retrouver en grande majorité au sein de métiers considérés à risque dans ce contexte si particulier[2] ?

printbuttonComme le rappelle Claire Gavray, sociologue au sein de la Faculté des Sciences Sociales de l’ULiège et spécialiste des rapports de genre : « L’organisation économique et sociétale moderne s’est construite sur base d’une dualisation et d’une hiérarchie sexuée des attitudes et des représentations mais aussi des espaces assignés, des rôles, des professions »[3], que la crise sanitaire rend plus visible, palpable. C’est cette hiérarchie que nous allons aborder et tenter de comprendre ici, en revenant sur quelques points d’un ouvrage majeur du sociologue français Pierre Bourdieu, « La domination masculine », paru en 1998[4]. Mon objectif est ici de (re)découvrir quelques notions permettant de jeter un regard particulier sur les constats rapportés durant cette période de crise[5].

« La domination masculine »

Par cet ouvrage, Pierre Bourdieu entend dévoiler tout le travail de déshistoricisation réalisé par les principales institutions du monde social, comme l’Etat, l’Eglise ou l’Ecole, qui amène les individus à percevoir les différences entre les sexes comme allant de soi, comme naturelles, et donc à essentialiser[6] ces dernières, au détriment des femmes qui toujours se retrouvent dans des positions dominées au sein des espaces sociaux. Pour appuyer son propos, l’auteur repart des observations de son ethnographie effectuée en Kabylie, région du nord de l’Algérie qu’il considère comme un conservatoire contemporain de cette structure différenciée entre hommes et femmes, entre masculin et féminin. En se basant sur l’observation d’un terrain exotique, il adopte une stratégie qui lui permet de se couper de cette familiarité trompeuse avec laquelle un analyste perçoit sa propre société et les principes qui la régissent, et d’ainsi éviter le biais d’aborder cet inconscient androcentrique[7] et ses structures objectives avec des catégories de l’entendement construites à partir de ce même inconscient.

Avec pour visée de réinscrire dans l’histoire ces processus relationnels enfouis sous des siècles de récits et de principes de vision essentialistes, incorporés au plus profond des manières d’être et d’agir des individus, notamment par ce travail constant des institutions, le sociologue entend dépasser l’opposition stérile entre la vision d’un monde social – et d’un ordre sexuel – fondamentalement permanent et celle qui ne considère que les changements ayant eu lieu avec pour élan normatif de provoquer ces changements. Ainsi, il veut notamment faire entendre aux mouvements féministes contemporains de son temps que des actions « happening » ou des revendications très spécifiques dénuées d’une portée systémique plus globale peuvent difficilement suffire dans la perspective d’une véritable transformation de schèmes si profondément ancrés historiquement. 

Un système d’oppositions sexué

Bourdieu observe qu’il existe un ordre sexuel constituant tout le social selon l’opposition entre le masculin et le féminin, qui s’inscrit dans un ensemble d’oppositions symboliques fondamentales : haut/bas, dessus/dessous, devant/derrière, droite/gauche, droit/courbe, sec/humide, dur/mou, épicé/fade, clair/obscur, dehors (ou public)/dedans (ou privé), etc., conférant aux hommes des postures et des positions dominantes au sein du monde social et de ses champs. Ce système d’oppositions, qui se soutiennent mutuellement tout en acquérant chacune une valeur sémantique propre, relayé dans des récits et discours de toutes sortes – fondateurs ou non – et incorporé dans des structures objectives, produit des écarts et des distinctions significatifs entre hommes et femmes qui se voient naturalisés en apparence. Pour résumer, cet ensemble d’oppositions sexuées a profondément formé nos catégories de perception et de classification du monde, qui elles-mêmes en viennent à se renforcer sans cesse face au réel rencontré par les individus, lui-même largement construit par ces mêmes catégories.

L’auteur souligne l’importance du rôle joué par le système mythico-rituel dans la société kabyle et de celui du champ juridique de nos sociétés différenciées, tous deux consacrants l’ordre masculin établi par la confirmation permanente de ces principes de vision et de division préétablis. Ainsi, la division sexuelle se retrouve à la fois dans les structures objectives du monde social – comme nous avons pu le constater dans les statistiques d’introduction de ce texte – et dans les dispositions des individus le composant, via l’habitus[8], notion centrale de l’œuvre du sociologue.  

Production et reproduction symboliques

Ce qui fait en partie la force de cet ordre androcentrique, c’est qu’il n’a nullement besoin d’user de justification pour se perpétuer puisque, bâti sur des principes de vision et de division qui l’ont historiquement constitué, il se voit réaffirmé de manière quasi automatique dans tous les plis de la vie, et s’en retrouve donc normalisé, neutralisé. C’est ainsi qu’il nous apparaît comme allant de soi de parler d’ « un médecin » et d’ « une infirmière » lorsque nous évoquons ces métiers dans nos conversations quotidiennes, sans s’apercevoir qu’il s’agit avant tout du résultat d’une division sexuelle du travail provenant d’un rapport structurel de domination historique : « L’ordre social fonctionne comme une immense machine symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur laquelle il est fondé : c’est la division sexuelle du travail, distribution très stricte des activités imparties à chacun des deux sexes, de leur lieu, leur moment, leurs instruments »[9]. Bourdieu évoque aussi la structure différenciée de l’espace, les hommes étant par exemple associés à l’espace extérieur, public – les assemblées, le marché – et les femmes à l’espace domestique, privé – la maison – ; et celle du temps – la journée, l’année agraire, le cycle de vie –, avec ses moments de rupture considérés comme masculins, et ses longues périodes de gestation, renvoyant au féminin.

Un point très structurant de cet ordre est la division sexuelle proprement dite – biologique – entre hommes et femmes, qui, au travers de la seule différence anatomique des organes sexuels entre les corps masculin et féminin, construit un véritable « programme social de perception incorporé », qui en vient à déterminer toutes les choses du monde. Les corps eux-mêmes, socialement différenciés, servent alors à naturaliser des construits sociaux, et plus généralement à justifier la position de domination des hommes sur les femmes. On sait par exemple, via la littérature sur le genre et l’alimentation, que déjà très tôt les garçons sont davantage nourris en protéines que les filles au sein des familles, cette différenciation se justifiant dans les discours par des besoins nutritifs naturellement différents en fonction des corps différenciés. L’argument, issu d’une construction sociale recouverte du voile de l’essence, en vient alors à transformer le réel pour le conformer à ce qu’il est censé justifier. Bourdieu parle ainsi d’un effet d’imposition symbolique pour le dominé de la relation. 

Une relation cause à effet inversée

La perpétuation de cette hiérarchie sexuelle entre hommes et femmes trouve son fondement dans un mécanisme particulièrement efficace d’inversion des causes et des effets, qui parvient à faire percevoir cette construction sociale comme naturelle, ce qui la rend donc difficile à critiquer : « le paradoxe est en effet que ce sont les différences visibles entre le corps féminin et le corps masculin qui, étant perçues et construites selon les schèmes pratiques de la vision androcentrique, deviennent le garant le plus parfaitement indiscutable de significations et de valeurs qui sont en accord avec les principes de cette vision »[10].

Plus généralement, toute l’organisation sociale de nos sociétés se base sur cette différenciation effectuée très tôt entre le masculin et le féminin et justifiée par une construction sociale fondée sur les différences biologiques. Le masculin et le féminin fonctionnent comme des pôles d’où les garçons et les filles tirent le fondement de leur identité respective. Bourdieu évoque en ce sens les rituels collectifs kabyles qui ont pour but d’arracher le garçon à la figure maternelle – et donc, à la féminité – comme la première coupe de cheveux, ou la circoncision[11], dont les filles sont exclues, invitées à poursuivre leur vie dans la sphère maternelle. Cette socialisation en tant que « différenciation active par rapport au sexe opposé »[12] s’opère également dans nos sociétés, quoique moins marquées par les rituels. On peut par exemple relever la différenciation sexuée nette opérée dans les magasins de jouets – et leurs catalogues – qui, dès la plus tendre enfance, enferment filles et garçons dans des rôles spécifiques qui sous-tendent l’identité féminine et l’identité masculine[13]. On saisit mieux – bien que partiellement – pourquoi on retrouve majoritairement des femmes dans les métiers et activités de contact ou de soin à la personne, rassemblés sous la notion de care, quand on observe l’insistance systématique avec laquelle les rayons de ces magasins assignent aux petites filles les jouets – et tous les codes sociaux qu’ils véhiculent – permettant d’acquérir des prédispositions futures dans des activités de ce type.

Violence symbolique

S’il est un concept sur lequel on ne peut faire l’impasse, tant il a été utilisé et réutilisé dans différents types de discours – parfois à tort et à travers – mais aussi et surtout parce qu’il révèle un mécanisme précieux pour la perpétuation de la domination, c’est celui de violence symbolique. Il désigne l’incorporation par les dominés de la relation de domination qui les domine, c’est-à-dire la connaissance et la reconnaissance de ce rapport déséquilibré comme naturel, car perçu et pensé avec les catégories de perception issues de ce même rapport de domination : « la violence symbolique s’institue par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut pas ne pas accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec lui et qui, n’étant que la forme incorporée de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle »[14].

Partant de cet ordre sexuel symbolique abordé précédemment, fait de cet ensemble de schèmes opposant masculin et féminin, cette violence s’exerce donc finalement lorsque les femmes perçoivent comme allant de soi les rapports de domination qui s’appliquent à elles, construits par la vision androcentrique de leur milieu social, et plus encore lorsque dans la pratique elles en viennent à confirmer cet ordre, ayant intériorisé les principes de vision et de division qui le composent. Plus concrètement, Bourdieu mentionne les résultats de l’observation des préférences souhaitées et réelles en matière de choix du conjoint, qui montre que la grande majorité des françaises préfèrent se retrouver aux côtés d’un homme plus grand et plus âgé qu’elles, voire refusent simplement d’être aux côtés d’un homme plus petit, ce qui selon l’auteur démontre l’adhérence partagée aux schèmes de domination et leur mise en pratique, au moins sur le plan de l’apparence, par les dominés de la relation eux-mêmes. Cette violence, pratiquement invisible, n’en est pas moins douée d’effets réels. Pour s’en convaincre, il suffit de recueillir et de rassembler les discours dépréciatifs des femmes sur leur corps, soumis à la comparaison inévitable avec les canons esthétiques relayés par la mode, la publicité ou le monde cinématographique. 

Conclusion

L’ouvrage de Bourdieu permet donc de mettre en lumière les fondements de cette hiérarchie sexuelle, installée par le travail historique incessant d’essentialisation des institutions, de déshistoricisation, qui oriente toute l’organisation de notre société, jusqu’à attribuer des places et des rôles différenciés aux hommes et aux femmes, de manière quasi naturelle. Cette analyse constitue une explication partielle des situations professionnelles citées en introduction de ce texte, qui nous apparaissent tout à coup étranges dans ce contexte en rupture avec le quotidien.

Cependant, s’il semble clair que cette différenciation se joue toujours au détriment des femmes, il n’en reste pas moins que les hommes se retrouvent également prisonniers de ces mécanismes. En effet, cette position de domination assignée ne va pas de soi dans les faits et exige un long travail de socialisation, qui vise développer une identité différenciée et largement basée sur l’honneur, dans la posture, mais aussi dans les « aptitudes au combat »[15] dont il faut faire preuve pour devenir un homme. Claire Gavray rappelle d’ailleurs qu’on dénombre davantage de décès liés à la pandémie du côté des hommes, ce qui selon elle n’est pas sans lien avec le fait que les garçons sont socialisés à prendre plus de risque[16] et à moins s’occuper de leur santé. Ainsi, pour Bourdieu, « le privilège masculin est aussi un piège et il trouve sa contrepartie dans la tension et la contention permanentes, parfois poussées jusqu’à l’absurde, qu’impose à chaque homme le devoir d’affirmer en toute circonstance sa virilité »[17].

Pour conclure, si la solidarité citoyenne et les mobilisations des travailleuses durant le confinement donnaient à voir une volonté de poursuivre un avenir plus équitable, plus égalitaire – moins différencié, en termes de genres mais aussi de situations sociales –, il semble que le monde politique entend plutôt réarmer la machine économique du « monde d’avant » pour pallier la réduction drastique des activités et du PIB attenant à cette période particulière. Devraient s’en suivre alors en toute logique la rationalisation habituelle des coûts dans les secteurs les moins valorisés[18], le recours aux statuts précaires, au sein desquels les femmes sont surreprésentées, alors que les métiers liés aux technologies, qui sont en grande majorité occupés par des hommes, donc valorisés – et vice versa –, continueront leur percée en façonnant le « monde d’après » d’algorithmes modelés par et pour des hommes. Comme le suggérait Pierre Bourdieu, la lutte féministe a dans la continuité économique de la crise sanitaire l’opportunité de s’inscrire dans une lutte plus globale regroupant les opprimés de la domination de la technostructure capitaliste.

NOTES / REFERENCES

[1] Chiffres basés sur l’enquête sur les forces de travail, consultés sur https://statbel.fgov.be/fr/nouvelles/plusde-700000-personnes-occupees-actives-dans-le-secteur-du-soin et https://statbel.fgov.be/fr/themes/emploiformation/marche-du-travail/les-professions-en-belgique#figures ;

[2] Il ne s’agit pas ici de nier que certains métiers à risque au vu de la situation sont a contrario majoritairement occupés par des hommes, comme les conducteurs de transport en commun ou les magasiniers, mais de partir de ces constats pour questionner l’ensemble du phénomène de différenciation ; https://www.news.uliege.be/cms/c_11785533/en/le-covid-19-sous-l-angle-du-genre ;

[3] https://www.news.uliege.be/cms/c_11785533/en/le-covid-19-sous-l-angle-du-genre ;

[4] Cette synthèse se base sur l’édition augmentée parue en 2002 ;

[5] Il va sans dire que cet article ne peut prétendre ni à une synthèse exhaustive ni à une profondeur fidèle des thèses contenues dans ce livre, relativement court mais dense.

[6] C’est-à-dire à généraliser les traits d’un groupe d’individus sur base d’une caractéristique naturelle commune ; ici, le sexe.

[7] Du grec ancien, « andros », qui signifie « homme » ; en termes bourdieusiens, l’inconscient androcentrique renvoie aux dispositions incorporées au plus profond des individus qui font voir le monde selon une vision façonnée par les normes masculines.

[8] L’habitus renvoie à un système de dispositions structurées et structurantes qui façonne les manières d’être, de se tenir, de se comporter, mais aussi les goûts des individus selon la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent.

[9] P. Bourdieu, La domination masculine, Éditions du Seuil, 2002 (édition augmentée), p.23 ;

[10] Ibid., p.39 ;

[11] Il est intéressant d’ajouter que les garçons qui selon cette tradition ont échappé à ce travail de masculinisation sont appelés « fils de la veuve » ;

[12] Ibid., p.74.

[13] On note par ailleurs une recrudescence de cette différenciation de nos jours ;

[14] P. Bourdieu, op. cit., p.55.

[15] Tant guerrières que politiques ;

[16] Par exemple, avec la consommation d’alcool ;

[17] P. Bourdieu, op. cit., p.75.

[18] L’Observatoire des inégalités rappelle à ce propos que les métiers de première ligne durant la crise du coronavirus sont rémunérés en deçà du salaire moyen belge.