- EDITO du 6 Juillet 2020 -

Alors que les mouvements sociaux s’étaient vus mis au pas à la suite du confinement obligatoire, nous assistions et participions à cette totale docilité devant l’état d’urgence sanitaire proclamé, qui réduisait la société dans son ensemble à la vie recluse et à l’application des préceptes de la distanciation sociale. Le monde semblait – pour un temps- à l’arrêt, comme suspendu, laissant en apparence tout au moins, la « mère-nature » reprendre le dessus.

Seuls les applaudissements de vingt heures, l’hommage chaleureux rendu au personnel de soins, nous rappelaient que la vie battait son plein dans les hôpitaux et les maisons de retraites, pour lutter contre la mort ; et que nous nous devions de saluer ces acteurs héroïques et pathétiques à la fois, œuvrant avec leurs faibles moyens, mais avec la force du désespoir.

Mais alors que les phases d’un déconfinement progressif se succédaient, ne vit-on pas surgir, faisant suite à une bavure policière obscène, une mobilisation des foules dont on se doutait qu’elle n’avait rien à voir avec un besoin de prendre l’air ou d’exorciser une accumulation d’habitudes casanières. Les conflits raciaux, aux Etats-Unis comme ailleurs, couvaient et demeuraient latents, prêts à éclater à nouveau. Là où des dirigeants cultivent et instrumentalisent conflits, divisions, clivages, en renforçant toujours plus les inégalités et le règne de l’injustice, les citoyens se mobilisent et sortent à nouveau dans la rue, réinvestissant l’espace public.

Dans ce contexte sous tensions, la question du genre et de l’invisibilité des femmes dans la société se sont invités de façon récurrente au débat et à l’actualité récents. Qu’il s’agisse de l’indignation des femmes – mais aussi de beaucoup d’hommes -  face à la violence conjugale, au féminicide domestique, au harcèlement sexuel ou encore, avec le covid 19, aux métiers de proximité et de soins où les infirmières et les aides-soignantes devenaient d’un coup les héroïnes d’un monde angoissant et d’une population en recherche de sécurité et réconfort ; il n’y avait pas même jusqu’à la première Ministre Sophie Wilmès - pourtant complice et actrice des coupes sombres « austéritaires » dans le secteur médical au nom de la sacro-sainte discipline budgétaire, pour apparaître sous les feux de l’actualité comme la mère de la Nation.

N’y avait-il pas dans sa voix déterminée, à la fois ferme et douce, un accent de bienveillante attention, une chaleur rassurante ; que d’aucuns auraient assimilé à des qualités maternelles. N’y avait-il pas, en nous, un retour du refoulé où le besoin de faire des réserves en papier de toilette nous ramenait aux besoins primaires, à ce stade anal qui à tout le moins, restera -permettez-moi ce jeu de mots- dans les annales comme la régression d’un peuple face à la peur abyssale d’un monde désemparé où la femme/mère se rappelait à notre existence angoissée face à la maladie qui guette et à la mort qui rôde.

Parmi ces infirmières, combien sont-elles à avoir opté pour cette profession en fonction d’un choix personnel ou orienté ? Combien d’aides-soignantes se sont engagées par choix ou par défaut dans un métier dont la pénibilité, notamment avec l’acuité récente des conditions de travail dans les maisons de repos, n’est plus à démontrer ? Embrasse-t-on la carrière de technicienne de surface par passion du métier et par amour du nettoyage ? Devient-on caissière par vocation professionnelle ou par nécessité économique ? Le coronavirus et son corollaire, la crise sanitaire, ont rappelé combien ces métiers de première ligne étaient indispensables au vivre ensemble et à la qualité de vie de n’importe quel citoyen lambda.

Nous avons ainsi appris, si nous ne le savions déjà, que ces professions sont paradoxalement très bas dans l’échelle sociale, s’exerçant souvent avec des statuts précaires et pour des salaires minimums. Est-ce le hasard si plus de 70 % d’entre eux sont exercés par des femmes ? La féminisation du marché du travail, en ce compris et plus particulièrement pour les métiers du care, n’est pas un phénomène social récent, comme nous l’explique Martine De Keukeleire dans son analyse socio-historique. Au cœur du 19ème siècle, l’instruction obligatoire et la féminisation progressive de l’enseignement permettent une ouverture des possibles pour les femmes et les premiers pas vers un accès à une variété de professions et à un embryon d’autonomie financière.

Une indépendance financière difficile à obtenir dans une société où le salaire des femmes demeure inférieur à celui des hommes. Nous rappelant que la domination masculine sévit toujours, Démis Pirard, au départ d’une œuvre emblématique de Pierre Bourdieu, en analyse les aspects les plus marquants dans un contexte où les thèmes développés par le célèbre sociologue français n’ont rien perdu de leur actualité et donc de leur pertinence.

Cette suprématie masculine continue d’agir aussi parce que l’école en tant qu’institution a naturalisé certaines de ses filières, orientant les jeunes vers des choix sexués, dans une tension contradictoire entre émancipation et reproduction des discriminations. Delphine Huybrecht nous fait part ainsi de son expérience de professeure de français dans un établissement néerlandophone, où les manuels en usage sont le reflet fidèle d’une perpétuation des stéréotypes de genres et des clichés sexistes.

La féminisation du métier d’enseignant ne va pas de pair avec sa dévalorisation comme je le développe dans mon analyse, mais elle s’inscrit bien souvent par défaut dans la tentative de concilier vie professionnelle et vie familiale. Norbert Elias avait développé le concept de configuration de genre[2], pour expliquer les stratégies des femmes en vue d’échapper aux effets du surinvestissement en optant ainsi soit pour un emploi à mi-temps soit pour l’enseignement.  

Ainsi, la présence accrue des femmes dans certaines professions de niches s’inscrit dans une dynamique de changement social certes lente mais inexorable. Elle permettrait une progressive redéfinition des organisations du travail et des temporalités professionnelles,[3] influençant jusqu’à une démocratisation des rapports sociaux de genre dans notre société. « La femme » impulserait donc une nouvelle dynamique sociétale. En ce sens, aussi, elle est l’avenir de l’homme.

Bruno Uyttersprot

[1] Citation adaptée par Jean Ferrat d’un poème de Louis Aragon Le fou d’Elsa (1963).

[2] Qu’est-ce que la Sociologie, Norbert Elias, Pocket, 1993.

[3] Les professions face aux enjeux de la féminisation, Octares éditions, Nathalie Lapeyre, 2006.


Du grain à moudre

Enseignant(e) : arrête de faire ton genre !

Bruno Uyttersprot

La féminisation avérée du métier d’enseignant, au départ d’une approche quantitative et dans une perspective historique, n’est pas un phénomène social récent. Toutefois, l’assimiler à une déqualification professionnelle voire à une dévalorisation semble procéder invariablement d’une posture sexiste, tout en figeant la domination du masculin sur le féminin, en naturalisant des différences acquises et en pérennisant des attributions sociales et professionnelles genrées et sexuées.

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Angle de vue

L’accès à l’éducation pour les femmes : prémices à leur émancipation ?

Martine De Keukeleire

Le droit à l’instruction pour tous et en particulier l’accès à l’éducation pour les femmes fut l’objet d’un long  processus qui, s’il a connu des avancées fondamentales à partir de la fin du 19ème siècle et ce dans de nombreux pays d’Europe dont la Belgique, est encore loin d’être abouti dans de nombreuses contrées du monde. Il faut souligner l’aspect multidimensionnel de l’histoire de l’enseignement qui s’articule à l’histoire de Belgique. Ces legs du passé marqués du poids des traditions expliquent, dans le cas des filles plus que pour les garçons, les développements du présent. Réinterroger ce processus indissociablement lié à l’émancipation des femmes ainsi qu’à leur déploiement dans la vie professionnelle nous semble un angle de vue pertinent pour aborder la question très actuelle de la féminisation de l’enseignement, question traitée par Bruno Uyttersprot dans une analyse intitulée « Enseignant(e) : arrête de faire ton genre ! »

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« Femmes sur le front » : crise sanitaire et rôles assignés

Démis Pirard

Durant cette période de pandémie et de confinement généralisé, on a pu voir fleurir nombre de constats et d’analyses mettant au jour les proportions remarquables de femmes « sur le front », c’est-à-dire au sein de professions ne pouvant battre en retraite en raison de la nécessité de leur activité pour faire face au virus et à ses conséquences, ou pour poursuivre certains pans de l’économie jugés indispensables. Ainsi, l’office belge de statistique Statbel rapporte notamment que 25% des femmes sur le marché de l’emploi occupent un poste dans le secteur de la santé – contre 6% pour les hommes –, que les métiers d’infirmiers (intermédiaires et cadres) sont occupés à plus de 85% par des femmes (respectivement 91,8% et 86,6%), que les aides-soignants sont des femmes à 98%, ou encore que les femmes représentent 78,5% des caissiers/billettistes. Comment expliquer ces disparités, qui amènent les femmes à se retrouver en grande majorité au sein de métiers considérés à risque dans ce contexte si particulier ?

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A l’école des genres.

Delphine Huybrecht

L’autrice, professeure de français intérimaire dans une école flamande nous fait part des réflexions qu’elle se fait à l’usage d’un manuel de langues bourré de clichés sexistes.

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