Manon Bertha, Le GRAIN, Décembre 2020

Entre ce à quoi on tient et ce qui nous tient, les paradoxes de l’alteractivisme.

printbuttonPeut-on, dans un pays quadrillé par les routes (où le déplacement à pied et à vélo relève, dans certaines zones, du parcours du combattant ; où la mobilité est à la fois une manière de se distinguer socialement et une injonction dans le monde du travail) être engagé contre les voitures (ou leur usage abusif) tout en en ayant une ?

Ce genre de questions me fascine. Cela me fascine, parce que la réponse est d’une grande valeur éthique, et qu’elle est forcément complexe et multiple. Dans ce texte écrit à la première personne, je vous propose une analyse autoethnographique[NOTE 1] des paradoxes de l’alteractivisme tels que je les vis. Il ne s’agit pas vraiment d’un témoignage, pas non plus d’une analyse à la troisième personne, mais de quelque chose qui se situe entre les deux : une analyse d’un phénomène dont je suis moi-même actrice et qu’il s’agit de considérer avec un certain recul.

Dans la manière dont je mène ma vie, je considère que je suis engagée, c’est-à-dire que j’estime avoir fait des choix plutôt marginaux et longuement réfléchis : mon compagnon et moi vivons en habitat léger, en dehors des réseaux d’eau et d’électricité, nos enfants font école autrement et nous essayons de produire, de cueillir nous-même ou d’acheter à des petits producteurs la plus grande partie de notre nourriture. Ces choix sont liés entre eux par les valeurs que nous tentons d’incarner : un refus de dépendre majoritairement des grosses industries et des banques, une affinité particulière avec les plantes et la terre, la conviction que le changement social se fait principalement par des initiatives locales. Cela ne nous empêche pas d’avoir une voiture, de compléter nos armoires avec des produits de supermarché, ou encore de faire appel à une pelleteuse pour creuser une tranchée.

Il y a là quelque chose. Quelque chose qui dérange, qui chatouille ; et si l’on veut bien rester dans le thème de ce mois qui est « Tenir », on peut dire qu’il s’agit ici d’un tiraillement entre « ce qui nous tient » et « ce à quoi l’on tient » ou ce par quoi on voudrait être tenu. Comment contribuer à un changement tout en étant pris par les contraintes du monde tel qu’il est ?

Comme le dit si bien Latour à propos de « ce qui nous tient » :

La question ne se pose plus de savoir si l’on doit être libre ou attaché, mais si l’on est bien ou mal attaché (…). Seuls m’intéressent et me rassurent ceux qui parlent de substituer des attaches à d’autres, et qui, lorsqu’ils prétendent défaire les liens morbides, me montrent les nouveaux liens salvateurs (Latour, 2000)

Il ne dit point, dans ce texte-là du moins, ce qu’il en est lorsque les liens qui nous attachent nous tirent de deux côtés opposés. C’est de cet écartèlement que j’aimerais vous parler, de la manière dont je le vis, des situations dans lesquelles il prend forme, et, si l’on veut bien arrêter ici la métaphore des « attaches », de la manière de donner sens à tout cela.

Comment avec un pied dans deux modèles vivre en cohérence avec ses idées ? C’est une question que je me pose souvent et qui m’est souvent posée par d’autres. Il arrive régulièrement que certains, charmés par notre version de « la petite maison dans la prairie », déchantent pour peu qu’ils voient le quad qui nous permet de ramener nos courses en hiver ou les pâtes de production industrielle. Comme si, parce que l’on cherche à se détacher de l’industrie et à se rapprocher de la forêt, on ne pouvait que vivre complètement affranchis « du système », vêtus de peaux, à construire une cabane précaire grâce à des outils qu’on aurait nous-même fabriqués de pierre et d’os.

Au contraire, je pense que tout alteractivisme implique forcément d’avoir « un pied dedans, un pied dehors » (quoi que dans des proportions qui peuvent varier et qui ne sont pas forcément de l’ordre de 50/50), ce qui produit nécessairement des frictions. C’est ce que dit Emeline de Bouver à propos du « militantisme existentiel »:

Ces militants font face à une double injonction : d’une part, contribuer par leur volonté et leur action à transformer les rapports de force et, d’autre part, contribuer par leur détachement, leur lâcher-prise et leur transformation personnelle à créer une nouvelle culture, un espace propice à l’émergence d’un nouveau rapport aux autres et à la nature. (de Bouver, 2016)

Cela fait écho à ce que disent Geoffrey Pleyers et Brieg Capitaine à propos de l’alteractivisme :

L’alteractivisme place la relation à soi, l’expérience vécue et la cohérence entre les pratiques et les valeurs du mouvement au cœur de la conception de l’engagement et du changement social. L’engagement fait la part belle à la subjectivité, à la créativité, à la transformation de soi, à l’expérience et à l’expérimentation. La démocratie y est conçue comme une revendication adressée aux dirigeants politiques mais aussi et surtout une exigence personnelle, une valeur qui doit s’incarner dans ses pratiques et dans sa manière de se relier aux autres. (Pleyers, 2016)

Or, dès qu’il est mis en pratique, tout projet de transformation sociale comporte des contradictions. Ou, du moins, des tensions qui apparaissent comme des contradictions si on ne les replace pas dans le contexte plus large d’une transition entre un état du monde et un autre. A l’articulation entre les infrastructures du monde tel qu’il est actuellement, d’une part, et un monde qui correspondrait davantage à certaine valeurs, d’autre part, s’élaborent des pratiques en quelque sorte anachroniques. Les unes contraintes par un monde que l’on n’a pas encore quitté, les autres pionnières d’un monde que l’on cherche à faire advenir. D’autres encore se déploient dans la friction entre les deux.

Je pense que les actions que nous menons doivent être pensées comme les plus justes possible, dans le délicat équilibre entre volonté de changement et respect de soi. Par exemple, contrairement aux idées reçues, ce courant qu’on appelle « permaculture » ne consiste pas à faire la part belle aux plantes et aux méthodes naturelles et manuelles sans prendre en compte les limites (et les forces) du cultivateur. C’est ce qu’on appelle la « zone 00 ». C’est ainsi que l’on voit, par exemple, Damien Dekarz, un jardinier-maraîcher célèbre pour sa chaîne Youtube, se justifier de l’usage d’une pelleteuse afin de creuser une mare pour favoriser la biodiversité sans pour autant s’épuiser à la creuser à la pelle.

Evidemment, cela suppose que l’on soit dans un modèle où l’on accepte de faire confiance à la responsabilité et à la conscience de chacun, ce qui n’est pas sans poser de nombreux problèmes – et cela n’empêche pas de s’accorder sur quelques principes moraux de base.

Malheureusement, les pratiques « entre deux mondes » (j’utilise la voiture alors que je prône le vélo, il se bat pour la biodiversité mais il utilise une pelleteuse) prêtent très volontiers le flanc à la critique et ce pour plusieurs raisons. Je pense, par exemple, à notre incapacité à penser le monde sans le capitalisme malgré tout ce qu’on lui trouve de défectueux (cela a été merveilleusement décrit par Pignarre et Stengers dans « La sorcellerie capitaliste »). Piégés par un mode de pensée excluant, on se voit privés de penser des alternatives : « Vous voulez améliorer les conditions de travail ? Mais alors vous forcez les entreprises à délocaliser ! ». Dès lors, toute personne qui tente d’en sortir est considérée avec dédain. Une autre raison tient au fait que nous jugeons principalement les autres sur leurs actions, n’ayant pas d’accès à leurs intentions, ce qui nous fait les juger plus sévèrement que l’on ne se juge soi-même.

Une autre encore tient à ce que les psychologues appellent « réduction de la dissonance cognitive », qui est la tendance que nous avons à avoir des valeurs qui sont concordantes avec nos actes, aussi contraints soient ceux-ci. Etant, par exemple, contrainte d’avoir une voiture et de passer 3h par jour sur les routes parce que travaillant loin du domicile et des transports en commun, une personne peinera à être en faveur d’un monde sans voiture, même si ce monde impliquerait forcément des changements structurels, comme un travail plus accessible et plus flexible, une augmentation de l’offre des transports en commun, etc. Si l’on veut un monde plus juste, probablement nous faut-il apprivoiser ce mécanisme qui nous empêche de viser d’autres valeurs que celles qui nous piègent actuellement.

En tout cas, malgré la conscience que nous avons de ce qui ne va pas (socialement – je pense aux inégalités sociales ou aux bullshit jobs, par exemple – comme écologiquement – la destruction de la biodiversité, le réchauffement climatique), il semble que nous mettons plus d’efforts à attaquer ceux qui essayent de sortir de cette spirale infernale, plutôt qu’à nous joindre à leur élan. Pourquoi s’adonner à un tel mépris plutôt qu’en tirer des leçons, à chercher ensemble ? Il est tellement plus facile de déconstruire que de construire... C’est vrai au sens littéral, mais c’est vrai aussi en ce qui concerne la critique et la pratique.

Bien sûr, les actions peuvent-être maladroites et empreintes de contradictions. Mais c’est normal et inévitable ! L’humilité est essentielle. Il ne s’agit pas, il ne peut pas s’agir de prétendre que l’on sait mieux que les autres ce qu’il faut faire, et je suis persuadée que ce qui nous permettra de nous en sortir, ce sont justement la pluralité, notre capacité à coexister dans la diversité, et notre faculté à accepter le paradoxe, la nuance, la complémentarité et la friction. C’est inévitable, et c’est aussi ce qu’il y a de beau dans l’humanité (comme le dit Douglas Rushkoff, ce conférencier américain qui défend la valeur de l’humanité face au courant transhumaniste).

Vouloir éviter cela ? En plus de perdre cette belle complexité, non seulement cela rendrait le changement hors d’atteinte (qui, parmi ceux qui désirent vraiment un changement, seraient prêts à se vêtir de peaux ?) mais en plus cela implique de ne plus faire société. Or, pour ma part, si je veux un changement, ce n’est pas d’abord pour moi-même ; c’est parce que j’ai besoin de me dire que la manière dont je vis a du sens, parce qu’elle ne sape pas la possibilité, pour d’autres, de vivre aussi – qu’il s’agisse aujourd’hui des victimes de notre surconsommation, ou qu’il s’agisse, demain, de nos propres enfants.

Je ne suis pas de celles ou de ceux qui se construisent un bunker ; j’ai toujours préféré parler de résilience et d’autonomie plutôt que de survie et d’autarcie. Je n’ai pas décidé de « démissionner » de la société, je veux contribuer à la rendre meilleure, que ma vie ait du sens à une échelle plus large. Je n’ai pas la prétention de dire que ce que je fais changera le monde ou que je fais mieux que d’autres. Mais j’essaye de me demander, pour chaque action : « Est-ce que cela a du sens ? Est-ce que cela est éthique ? Quelle est la meilleure alternative ? » et de trouver un équilibre entre justice sociale (ce qui est bon pour les autres) et faisabilité (ce que moi je suis capable de faire et de tenir à long terme, en respectant mes limites et mes besoins).

En partageant avec vous mes réflexions, je ne cherche pas à défendre un « modèle », mais à montrer qu’il est possible non seulement de faire autrement, mais aussi de s’épanouir dans cette quête. J’ai envie, par ailleurs, de vous dire que sortir du cadre ne nous condamne pas à vivre dans les sacrifices, le manque et l’opposition (autrement dit, dans la négation), qu’on peut vivre « pour », qu’au contraire, on peut y gagner au change, pour peu que l’on trouve ce qui nous correspond. C’est là tout le propos, par exemple, des « décroissants », des défenseurs de la « sobriété heureuse » ou de l’« abondance frugale » dont je rejoins certaines valeurs.

En termes de changement social, je pense qu’il est important d’allier un militantisme radical, révolutionnaire, à un militantisme « de l’intérieur », plutôt réformiste ; d’avoir des espaces en marge où peuvent se penser d’autres règles du jeu, mais qu’en même temps, « en attendant », que les règles du jeu soient améliorées dans l’intérêt du plus grand nombre. Travailler dans l’éducation permanente c’est un peu ma manière d’être sur le second de ces deux plans, de militer « à l’intérieur du système », et pas seulement à créer une oasis dans les marges certes inspirantes mais en abandonnant à leur sort ceux qui sont « dedans » et qui n’y trouvent pas d’épanouissement.      

 NOTE

[NOTE 1] « Qu’est-ce qu’une bonne autoethnographie? Selon Denzin (1997), dans un premier temps l’écriture doit être bien conçue et capable d’être respectée par les critiques littéraires aussi bien que par les scientifiques du domaine social (Denzin, 1997, p.200). Deuxièmement, une bonne autoethnographie doit être émotionnellement invitante tout en présentant une auto-réflexion critique des interactions sociopolitiques de l’auteur (Ellis, 1998). Pour être crédibles et pour offrir une bonne histoire, le chercheur tout comme le texte doivent être des «I-witnesses» convaincants. Il ne s’agit pas de simplement s’exposer dans ses écrits. L’exposition de soi dans ce que le chercheur a de vulnérable doit nous amener dans des endroits où nous ne serions pas allés autrement. Ce qui distingue l’autoethnographie des autres approches autobiographiques, c’est qu’elle transcende la pure narration de soi pour s’engager avec davantage de profondeur dans l’analyse culturelle et dans l’interprétation. » (Dubé, 2016. L’autoethnographie, une méthode de recherche inclusive).