Céline Lambeau, Le GRAIN, Décembre 2020

La crise Covid19 bouscule nos modes de vie, rendant difficile voire interdit ce qui était évident… et parfois possible ou évident ce qui semblait difficile (faire une pause, prendre du temps pour soi et sa famille, sortir tous les jours, s’interroger sur le sens de ce qu’on fait). Rares sont les personnes que la crise sanitaire n’interpelle pas en un espace ou l’autre de leur identité : corps, sociabilité, sentiment d’utilité, parentalité, scolarité,… Et nombreuses, celles qui  cherchent à quoi se « tenir » en attendant une suite dont la nature n’est pas claire.

Pour comprendre ce qui en jeu dans le fait de « tenir bon » en pareille situation, la présente analyse rapporte le témoignage d'une « maman solo » sous pression à cause d’une relation tendue avec le père de ses enfants et examine sa volonté de rester une « bonne » maman au prisme de la philosophie et de la psychanalyse.

printbuttonPremier confinement, second confinement… Longues semaines de vie en sur-régime pour les uns - tous les travailleurs assurant des missions vitales : soigner, nourrir, nettoyer. Longues semaines de vie en sous-régime pour d’autres, interdits de scènes, de salles, de comptoirs, de cuisines. Et entre eux, des millions d’apprentis télétravailleurs, parfois devenus en même temps professeurs particuliers de leurs propres enfants confinés… Projetés sans préavis dans un monde différent, nous vivons une succession de déséquilibrages et rééquilibrages, individuellement et collectivement. Et nous cherchons comment tenir la distance dans le sur-régime, le sous-régime, le télétravail imposé, la parentalité-enseignante, l’isolement… Bon gré mal gré, en attendant que « ça » s’arrête, que revienne une « normalité » … dont justement la crise souligne douloureusement les limites.

Un de mes amis posait cette question à ses propres amis en novembre dernier : « Comment faites-vous pour préserver votre santé mentale ? ». Milieu très cultivé tendance alternative, Ils répondirent musique, jardin, lecture, musique, jeux, musique, balades, cuisine. Musique encore. Et aussi « nous ne sommes pas à plaindre… tant d’autres souffrent vraiment, alors que nous avons la chance de bénéficier d’un jardin et d’un salaire complet… ».

Quelques-uns évoquèrent cependant des expériences passées, nettement plus dures pour eux que ces deux confinements, et plus exigeantes en termes d’obligation de « tenir  bon ». Un divorce très conflictuel, un conjoint sombré dans la maladie mentale, une entreprise vacillante, une thèse à écrire, un enfant gravement malade. Il semble que les déséquilibres soudains ne soient pas si rares, dans la vie des individus. En deçà et au-delà du confinement 2020, la matière à creuser pour comprendre ce que signifie « tenir » abonde, en réalité. Comme le vécu de cette maman :  

« Tenir », ça me renvoie immédiatement à mon expérience de maman solo - un rôle dans lequel j’ai le sentiment de devoir « tenir » depuis dix ans. Pas à l’égard de mes enfants, car notre vie monoparentalisée n’a pas été et n’est pas une épreuve quotidienne que j’aurais été tentée d’abandonner. Que du contraire : me retrouver très soudainement seule avec deux enfants en bas-âge a plutôt précipité en moi une capacité à la légèreté ! Lâcher du lest, relâcher le niveau d’exigence, me pardonner des approximations et des imperfections éducatives. Brosse à dents négligée, repas sain boudé : choisir d’en rire, de fermer les yeux, de remettre à demain, de proposer un brossage intermittent ou une malbouffe ponctuelle. Pour être bien ensemble maintenant, puisque le temps nous est compté, puisque c’est toujours dans seulement quelques jours qu’ils repartent « chez l’autre ».

La collaboration parentale post-divorcem, c’est une autre affaire. Je la vis depuis le début comme une épreuve de résistance, que le confinement a aggravée. Résistance à la tentation de répondre œil pour œil dent pour dent à cet ex-conjoint dont le ton, les actes, les déclarations, le silence sont comme autant d’agressions depuis qu’il m’a classée dans le camp des ennemis. Résistance à la tentation de lui dire tout le mal que je pense de lui, de ses parents, de sa paternité négligente toute tissée d’apparences, de chantage affectif et de beaux discours - et plus récemment de la légèreté sans scrupules avec laquelle  il m’a laissée seule en charge de nos enfants pendant trois mois, sous couvert de confinement. Résistance à la tentation de me venger, de lui envoyer à mon tour un avocat dans les dents pour qu’il découvre ce que ça fait. Résistance, surtout, à la tentation de m’approprier nos enfants, en l’écartant de toutes les façons possibles…

Pour résister à ces tentations, je m’accroche à ce que je veux être. Pas une mère et une « ex » aigrie, revancharde, aliénante. Plutôt une mère qui donne à ses  enfants la liberté d’être qui ils sont (les enfants de cet homme-là, aussi), d’aimer qui ils aiment (cet homme-là, aussi), de se construire ailleurs (là-bas, aussi). Parce que si je me donne le droit de lui voler ses enfants, qu’est-ce qui lui interdit de faire la même chose ? Finalement, c’est comme si je m’accrochais à mon « meilleur » moi-même pour réussir à les laisser vivre librement, eux…  

Frappée par ce bref témoignage, je décidai de le mettre en travail dans un échange réunissant un philosophe et un chercheur en psychologie. Avec une même question à tous deux : « que peut nous enseigner votre discipline quant à ce qui se joue dans le « tenir bon » de cette mère ? »

« Je suis ici face à une seule expérience subjective… », a commencé le philosophe, intéressé par la démarche mais peu familier d’une telle approche - car la philosophie vise l’universel, non le particulier. Nous avons alors opté ensemble pour une hypothèse de travail : cette envie de « garder les enfants pour soi » serait éprouvée par de très nombreux parents divorcés, et tenue en respect par l’immense majorité d’entre eux. Sur cette base, il a alors proposé deux lectures contrastées.

Si l’on demandait à Emmanuel Kant comment va faire un individu pour tenir bon, il pourrait nous répondre que l’individu tient bon s’il peut considérer que son action est la meilleure possible et qu’elle peut être posée de la même manière par autrui sans dégâts. Car chez Kant, c’est la raison qui se donne des raisons pour l’action. Il n’y a pas d’autre instance que le « Je » pour construire le sens de ce qu’on fait. On trouve un peu chez cette maman une mise en pratique de cette éthique kantienne qui dit « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse valoir comme principe d’une loi universelle ». Exprimé plus simplement, cela signifie : pour être sûr que ton action sois bonne, vérifie par la raison s’il serait acceptable que chacun agisse comme toi. Apparemment, cette maman solo a fait cet exercice : se demander ce qui arriverait si le papa agissait comme elle-même est tentée d’agir. Et le résultat, c’est qu’elle décide de ne pas céder à cette tentation. 

Un autre Emmanuel philosophe qu’on pourrait interroger ensuite, c’est Levinas, qui vient deux siècles après Kant. Son approche serait très différente, presque contraire de celle de Kant. Car Levinas dit que je ne suis pas l’unique source mon action : ce qui détermine le sens de mon action est déjà là avant moi. Il y a un universel qui me précède : ma responsabilité envers autrui. Dans la philosophie lévinassienne, je suis responsable d’autrui, c’est ce qui le fonde. L’autre me renvoie à ma responsabilité fondamentale dans la relation : je dois le tenir, le porter, mais en même temps me supporter pour pouvoir le porter, car il me revient de pousser l’autre vers la vie. On voit ça dans les mots de cette maman : elle tient bon dans cette responsabilité vis-à-vis d’autrui, et c’est à cause de cette responsabilité qu’elle tient bon : elle veut le bien d’autrui, et donc le bien d’elle-même pour pouvoir assurer le bien d’autrui.

Nous nous sommes arrêtés longuement sur cette idée curieuse - quand « je » tiens bon, ce ne serait pas (que) moi qui tiens bon, quelque chose préexisterait qui soutient mon action. Et c'est là que notre ami théoricien en psychologie est entré en scène pour préciser qu’on trouve déjà chez Freud cette idée d’un universel qui précède l’individu.

Une idée que Freud aimait beaucoup, nous expliqua-t-il, et qui n’est pas bien reçue aujourd’hui, est celle d’une symétrie entre le développement de l’individu (l’ontogenèse) et celui de l’espèce (la phylogenèse). Il y aurait en chacun un héritage archaïque, quelque chose qui nous vient du passé, que nous possédons individuellement qui relève de la tradition et de la mémoire collective.  Freud n’a jamais abandonné cette idée que notre développement individuel est une sorte de répétition de ce que l’humanité a vécu durant toute son histoire.

Pour Freud, « tenir bon comme parent » pourrait être lié à ce patrimoine transmis phylogénétiquement. Le sentiment qu’ont beaucoup de parents qu’élever un enfant est très difficile, serait en fait une mémoire héritée : durant des dizaines de milliers d’années, garder un enfant en vie et en bonne santé fut pour les parents une véritable épreuve. Nous hériterions encore aujourd’hui de cette impression de traverser une épreuve même si c’est objectivement beaucoup moins ardu qu’avant.

Il s’agissait là, cependant, convint-il, d’une approche généraliste de la question de « tenir comme parent ». Pour le  témoignage spécifique de la maman solo du début, Winicott lui semblait plus pertinent, lui qui considère que la parentalité n’existe pas comme identité génétique, mais comme identité acquise, apprise tout au long du développement de l’enfant.

« Chez Winnicott, le désir d’avoir un enfant va au-delà d’avoir un enfant. L’enfant est l’incarnation concrète d’un autre désir, qu’il vient assouvir mais qui le dépasse toujours. L’enfant est toujours désiré en tant qu’enfant merveilleux, et l’amour, l’admiration, la fierté que l’on ressentirait pour lui sont ceux que l’on souhaite pour soi-même. Aussi, réussir dans le rôle reconnu et valorisé de parent, ça touche en réalité à notre narcissisme. Sous cet angle, si l’on arrive à tenir bon comme parent, c’est parce qu’en réussissant à bien élever un enfant, on fait du bien à l’image que l’on a de soi-même… »

Encore une idée curieuse, difficile à recevoir aujourd’hui fis-je remarquer à mes interlocuteurs, sans nier qu’elle entrait singulièrement en résonance avec cette maman accrochée à son « meilleur » soi pour repousser loin d’elle l’aigreur, la revanche et l’aliénation.

« Mais n’y a-t-il donc rien de purement donné, généreux, gratuit dans la parentalité ? osai-je. Les parents - ces êtres qui font tout ce qu’ils peuvent pour tenir quand c’est difficile - ne sont-ils pas poussés aussi par un désir « pur » de voir l’enfant pleinement heureux ? »

Si, bien sûr ! Se récria le philosophe. Nous pourrions encore aller visiter Derrida, Ricœur, Spinoza : on trouve chez eux une pensée d’un « tenir bon » qui est don total de soi. On touche là à la personne messianique, qui donne son être pour que l’autre vive. Un stade où le psychisme lui-même est dépassé... On est bien sûr dans une idéation, qui va très au-delà de l’expérience subjective des personnes réelles. Mais au fond, l’imaginaire qui sous-tend l’œuvre de ces trois philosophes s’enracine pour partie dans leur héritage : celui d’une tradition juive ou chrétienne, dominée par… la figure du père qui aime et guide ses enfants.   

Action guidée par la raison, universel qui nous précède, responsabilité envers autrui, don de soi… Je repensai alors à cette année 2020, qui vit des millions d’entre nous accepter de perdre temporairement une (bonne) part de liberté, de confort, de bien-être pour préserver autant que possible les personnes à risques et le personnel médical. Et ledit personnel médical aller bien plus loin encore, risquant jusqu’à sa vie pour continuer à soigner, quoi qu’il advienne. Non sans angoisse, colère, tristesse, et interrogations vertigineuses… Mais comme si ce qui nous fait "tenir" dans cette crise était une force collective qui nous dépasse : le désir profond de vivre et de voir l’autre vivre...