MainTenir le lien malgré la distance.

Le travail (social) réinventé en temps de pandémie, entre nouvelles normes sociales et injonctions paradoxales

Béatrice Bosschaert, décembre 2020

Déraciné de ses habitudes professionnelles, chacun réinvente son quotidien. Nous sommes aux premières loges pour observer le changement social, la création de nouvelles normes. Tous, nous avons l’impression de vivre un moment historique, une aventure collective pour le meilleur et pour le pire. Les uns sont sous les projecteurs, les autres se sentent invisibles, incompris. Observons ensemble quelques conséquences collatérales des choix de société que nous faisons actuellement ou qui sont faits pour nous (parfois à notre insu).

printbuttonPour certaines professions, les activités se sont accélérées. Les soignants sont débordés. Les enseignants sont mis à rude épreuve entre les inégalités scolaires exacerbées par les mois de confinement et le port de masques qui menacent leurs cordes vocales. Les commerces dits « essentiels » sont pris d’assaut, générant de nouvelles pratiques. Les commerçants, les centres médicaux, les éducateurs se voient obligés de faire la police, de contrôler les flux, de vérifier la désinfection des mains, le port du masque.

Un phénomène de décentralisation du contrôle et de la régulation qui, normalement, est une responsabilité de l’Etat via ses forces de l’ordre, apparait au grand jour. Ce mécanisme de privatisation des missions régaliennes – qui, par définition, ne devraient pas être déléguées - est en fait à l’œuvre depuis longtemps dans de nombreux secteurs.

Lors de notre colloque “Entre exil et asile” d’avril 2019, par exemple, était mise en lumière la problématique des conducteurs de bus à qui on demande de contrôler les papiers de leurs passagers sous peine d’être tenus pour responsables de transporter des migrants illégaux. C’est le même mécanisme qui amène les pouvoirs publics à déléguer le contrôle des objectifs (sociaux, environnementaux, en termes d’emplois…) auxquels il s’est engagé, en exigeant des opérateurs qu’ils prouvent leur impact en la matière avec moult indicateurs en tous genre (mise à l’emploi, nombre de repas distribués…). On observe que, mine de rien, des glissements s’opèrent et dans le contexte actuel, on se demande plus intensément si cela va durer.

Pour d’autres professions, la vie trépidante s’est arrêtée. Leur restaurant, leur salon de coiffure restent portes closes. Désœuvrés, ils tournent en rond et s’inquiètent pour leur futur. C’est particulièrement éprouvant de dépendre d’une décision politique pour pouvoir travailler et donc pour pouvoir nourrir les siens. C’est une expérience de grande dépendance pour ces « petits » indépendants. A Liège, Alysson Jadin, la jeune coiffeuse qui venait d’ouvrir son salon, n’a pas supporté qu’on lui coupe ainsi les ailes et a préféré nous quitter.

Derrière cette détresse extrême se cachent de nombreuses victimes collatérales des mesures sanitaires qui n’ont pas toujours ce retentissement médiatique. Nombreux sont ceux qui souffrent en silence, qui vivent cette crise en serrant les dents, le ventre vide. Ce sont les plus précaires, ceux qui n’ont pas de réserves financières, pas de filet social. Ces victimes d’un système profondément injuste le sont encore davantage dans cette situation de crise.

Les services sociaux et les associations de soutien aux plus précaires sont aussi débordés mais on en parle moins. Cette crise sanitaire révèle la précarité de leurs moyens et leur dépendance à la disponibilité de bénévoles souvent âgés. Conscients de l’impact de la fermeture de leurs services sur leur publics, certains font de la résistance. Ils s’organisent comme ils peuvent.

Ils font, par exemple, appel à leurs proches pour remplacer les bénévoles afin de maintenir un service minimum, d’offrir à manger, d’assurer une présence pour ceux qui n’ont pas de famille, pas de réseau.

D’autres, travaillant dans des résidences pour enfants placés ou personnes handicapées qui ne peuvent pour le moment plus rejoindre leur famille les week-ends, se logent sur leur lieu de travail pour permettre une continuité de service et ce, souvent au détriment de leur propre vie familiale.

Si de nombreux travailleurs sociaux de première ligne se démènent pour maintenir un semblant de normalité et d’humanité dans leur pratique professionnelle, ils sont parfois interpellés par des injonctions qui les obligent à poser des actes absurdes, bafouant leur éthique professionnelle.

Je pense à cette assistante sociale en train de mettre un avis sur la porte du CPAS, invitant les bénéficiaires à appeler pour prendre un rendez-vous. Encore faudrait-il que celui ou celle qui lira cet avis comprenne le français, sache le lire et dispose d’un téléphone pour contacter cette administration. Or, l’aide apportée ici représente le dernier filet de solidarité pour ceux qui n’ont pas d’autre moyen de subsistance. Les gens qui y recourent ne cherchent pas à acheter le superflu, mais juste à survivre. Il ne devrait pas y avoir de tels obstacles à l’accès à l’aide sociale ! Même en temps de pandémie… surtout en temps de pandémie !

Je pense à ces travailleurs de rue qui, au quotidien, essaient de nouer une relation de confiance avec les jeunes « hors-pistes » et qui aujourd’hui se voient obligés de faire respecter des mesures sanitaires. Ce qui les place dans un rôle de gendarme et crée une distance physique et psychologique avec les ados. Ils sont conscients des souffrances psychosociales qu’endurent ces jeunes, privés de leurs espaces de vie, de leurs lieux de sociabilité. Leur métier se transforme, ils s’adaptent comme nous tous. Mais au risque, parfois, d’en perdre le sens.

Je pense à l’aide-soignante qui accompagne les derniers instants d’une pensionnaire de la maison de repos qui n’a pas eu de contact avec le monde extérieur depuis des mois. Elle ne peut même pas la toucher pour lui témoigner un peu de chaleur humaine.

Je pense à cet éducateur qui a appelé une ambulance pour emporter à l’hôpital un résident handicapé dans un état critique et qui s’est vu refuser le transport car l’hôpital manque de lits et doit faire des choix. Dans notre monde régi par le néolibéralisme, il comprend qu’une vie ne vaut pas l’autre. Il enrage devant l’injustice et se sent impuissant.

Je pense au Samu social qui souhaiterait tant offrir des chambres aux sans-abris pour les protéger du froid et qui se voit obligé de distribuer des « attestations de non hébergement » pour éviter aux habitants de la rue de se voir sanctionner par la police pour non-respect du couvre-feu.

Je pense à ces associations de soutien aux travailleurs du sexe qui les voient sombrer dans une très grande précarité, leurs revenus ayant du jour au lendemain disparu et leur clandestinité ne leur permettant pas d’avoir accès à la sécurité sociale. Ceux et celles qui travaillent encore aujourd’hui sont à la merci de clients violents qui leur demandent des prestations dégradantes qu’ils/elles ne peuvent refuser, s’ils veulent manger.

Je pense aux psychologues ou aux pair-aidants qui accompagnent des personnes dans leur parcours de sevrage. L’anxiété ambiante ne les aide pas à se défaire de leur assuétude et, cerise sur le gâteau, le confinement a permis aux dealers de développer une livraison à domicile. Alors… lorsque ces derniers connaissent l’adresse de leurs « clients », il ne leur reste plus qu’à se poster devant chez eux. C’est encore plus difficile qu’avant de résister à la tentation… Un travail de longue haleine, voire un combat, est mis à terre en si peu de temps.

En outre, beaucoup d’équipes se sont aussi vues amputées de leur locomotive. Les fonctions de coordination sont assignées à résidence car considérées comme pouvant se faire à distance. A la maison, dans leur bocal, les chefs-éducateurs, les coordinateurs d’équipe font ce qu’ils peuvent pour soutenir leurs troupes en prise avec des réalités professionnelles bousculées par les mesures. Certains accueillent même des nouveaux, des stagiaires qu’ils n’ont jamais vu, qu’ils ont recrutés à travers un écran. Difficile d’évaluer à distance, encore plus difficile de suivre et d’intégrer un nouveau lorsqu’on est soi-même absent au quotidien.

Enchaînés derrière leur PC, ces coordinateurs ont un peu de mal à se plaindre des maux de dos ou des maux de tête que le distanciel leur impose. Certains aimeraient retourner « au front », d’autres le font, bravant les interdits.

La distance imposée par la crise sanitaire est un révélateur de nos fonctionnements. Sommes-nous prêts à prendre des risques pour les autres ? Comment recomposons-nous notre identité professionnelle avec ces nouvelles contraintes ? Osons-nous refuser des injonctions qui mettent à mal le sens et l’essence de notre travail ?

La « société malade de la gestion » que dénonce de Gaulejac[NOTE 1] atteint, avec la gestion de la crise du coronavirus, un paroxysme. L’incitation à l'investissement illimité de soi dans le travail comme source principale de réalisation et de reconnaissance, l’injonction à l’efficacité, la course à la productivité se distillent aussi dans le travail social. Ce climat de compétition généralisé met le monde sous pression.

Hartmut Rosa[NOTE 2] décrit très bien cette impression que la machine s’emballe, que la vie s’accélère. L’injonction culturelle à avoir une vie remplie d’expériences enrichissantes et les possibilités techniques qui ouvrent plus largement le champ des possibles nourrissent l’envie d’en faire toujours plus. Or, précise Rosa, cette accélération n’est viable que si les institutions restent stables. La déconstruction actuelle des institutions et des régulations (privatisation des services publics, désynchronisation entre la finance et l’économie réelle, hyperinflation législative, déstructuration de la famille, flexibilisation et dyscontinuité des carrières professionnelle, désinvestissement dans les infrastructures collectives…) sape les bases d’une accélération future, de la possibilité de prolonger une logique de progrès. Cette déconstruction progressive est le ferment des crises actuelles et à venir.

Malgré les difficultés rencontrées par la mise en place de mesures sanitaires, il est difficile d’imaginer ne pas se soumettre aux contraintes car les travailleurs sociaux sont pris entre d’une part, des gestionnaires qui doivent rendre des comptes et pour ce faire installent un système contrôlant, et d’autre part leur public qu’ils ne peuvent, éthiquement, pas laisser tomber. Ils se sentent comme la variable d’ajustement sur laquelle on peut tirer sans vergogne. Avec de Gaulejac, interrogeons nos pratiques de gestion du travail social : pourrait-on repenser la gestion comme « l'instrument d'organisation et de construction d'un monde commun où le lien importe plus que le bien »

Cette année 2020 est un tournant pour notre humanité. Nous vivons tous ensemble une aventure collective au niveau mondial. On est tous conscients de l’aspect inédit de la situation. Nous sommes suspendus aux décisions venant d’en haut mais nous sommes aussi tous responsables de la manière dont on les applique. Plus que jamais, nous sommes en train de voir les normes sociales se construire. Nos vies sont rythmées par des mesures sanitaires qui se serrent et se desserrent.

Certaines normes nous sont imposées, d’autres se gèrent dans l’interaction. Lorsque le port du masque n’était pas imposé mais suggéré, nous étions à l’affût de signes nous indiquant si les autres souhaitaient nous voir masqués ou non. Comme le décrit si bien Jean-Claude Kaufmann[NOTE 3] dans sa sociologie des seins nus sur les plages, nous sommes tous « des petits fragments de conformité ». Notre regard crée le « normal » et stigmatise le « bizarre ». Nous apprenons vite ce qui est toléré ici et interdit là. Lorsqu’il n’y a pas de règle officielle, on traque les comportements des autres pour identifier les règles officieuses. « A partir du moment où tout le monde le fait, ça fait tache de ne plus le faire ». Mais nous sommes aussi conscients que chacun a sa part de liberté dans la pression sociale qu’il/elle exerce sur soi et sur les autres dans le respect de ces normes.

Comment gérons-nous l’injonction à l’efficacité ? Dans beaucoup d’organisations où le travail collectif était de mise, où les décisions se prenaient en concertation, les difficultés amenées par la réorganisation incessante des modes de fonctionnement charrient une rigidification des relations hiérarchiques. Les décisions « tombent » sur les travailleurs, imposées par une direction qui se révèle tout à coup plus autoritaire. Prises entre les injonctions des conseils de sécurité et les risques financiers, les organisations vivent un état d’urgence où le temps de la concertation n’a plus de place, où la participation des travailleurs est balayée au profit du tout à l’efficacité

Il est primordial de continuer à prendre soin de nos collègues, de nos publics… De maintenir le lien malgré la distance, de tenir et de s’adapter sans perdre les valeurs qui nous servent de boussole.

NOTES / REFERENCES

[NOTE 1] Vincent de Gaulejac, La Société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Le Seuil, Paris, 2005.

[NOTE 2] Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, Paris, 2017.

[NOTE 3] Jean-Claude KAUFMANN, « Corps de femmes, regards d'hommes : Sociologie des seins nus sur la plage », Pocket, 1998.