*Honoré de Balzac

David Besschops, LE GRAIN, Mars 2021

Comment vivons-nous cette situation très particulière et, pour la plupart d’entre nous, inédite, qu’est l’épidémie  ?
Le numéro précédent de notre revue portait le thème «  Tenir  ». Comment tenir ses engagements, en de telles circonstances  ? Le feuilleton continue, avec, cette fois, le témoignage très personnel d’un artiste.

printbuttonCadrer et développer un écrit investiguant une thématique de cette amplitude encourant le risque de m’enfermer dans des propos auxquels l’incomplétude prêterait un caractère, si pas sectaire, péremptoire, je me suis contenté de réagir de façon embryonnaire, porté par un idéalisme un peu narquois, en embrassant quelques-unes des résonances que la question a provoquées en moi.

Tenir, donc… Sans doute il y a-t-il une dose d'arbitraire dans la répartition des volontés. De fait, par ses curieuses ramifications et des soubassements familiaux friables, ma vie s’est organisée depuis le début autour d’un concept voisin  : résister  ! Tenir semblerait une déclinaison du verbe résister. La transposition de ce leitmotiv, au travers de ses successives conjonctures, conformant grosso modo mon existence.

Exemple burlesque  : n'étant le dépositaire d'aucune révélation, je n'ai par conséquent rien de sublime à préserver. Je n'ai même pas la chance d'être un illuminé. Néanmoins, «  si bien savoir tenir »  m’a maintenu un temps dans la croyance que ça pourrait être un sésame pour l’immortalité. J’en suis un peu revenu. Suite à la dévitalisation d’une dent, j’ai pris conscience que si mon corps me lâchait morceau par morceau, il pouvait également fiche le camp d’un seul tenant. Une relativisation qui confère depuis lors à ce « tenir  » un petit air Précieuses Ridicules.

Quant à la démarche artistique, une fois qu’elle m'est tombée sur le paletot, par hasard, je le précise, mon sort a été scellé. Et il n'a jamais plus été question de faire marche arrière.

Pourtant, les fées ne s'étaient pas attardées sur mon berceau. Pas plus que je ne suis né avec une cuillère en argent dans la bouche. Disqualifications sociales qui auraient dû me décourager d’emblée d’envisager tout autre carrière que la survie. Si cette hérédité m’a contraint d’exercer des professions sordides dans des pays qui peinent à figurer sur les cartes, je me suis toutefois toujours cramponné à mon projet d'écriture. Même à l'époque où je bossais comme manutentionnaire, j'étais galvanisé par la volonté de dépasser le pilonnage des circonstances. Assister à la débandade des illusions de mes collègues me rendait encore plus hargneux et toujours moins disposé à céder devant ce que d'aucuns nomment la réalité et que moi je considérais comme l'adversité. Aujourd’hui encore, plus la roue me broie, me brise, m’éparpille et plus, à force d’artefacts et de bricolages, je me duplique et me métamorphose. Pour caricaturer, je déclarerais que plus je suis malmené et plus je me m’épanouis. Il ne me manque plus qu’à être efficacement redistribué pour me convertir en pain de chaque jour. Qu’on le veuille ou non, chacun finira par m’avoir dans son assiette ou dans son estomac.


Plus sérieusement, à mes yeux l'inconformité constitue un préalable de la démarche artistique. Celle-ci n'ayant ni pour but ni pour moyen une intégration sociale. Dans cette logique, le peu de crédit accordé à la fonction et la précarité, sa sœur de lait, qu'elle soit économique, relationnelle ou sociétale, par certains dehors, en l'isolant des groupes dominants, peut être un facteur favorable à la création. Car tenir, dans le chef de l’artiste, n'est-ce pas avant tout résister aux phénomènes d'acculturation et de réduction à l’insignifiance du quotidien productiviste  ? Tenir n’est-il pas consubstantiel de la posture  ? Bien entendu, cela entraîne une kyrielle de compromissions avec la réalité et ses instances légales (il serait malpoli de les énumérer ici). Saurait-il en être autrement  ? L’artiste n’est-il pas, par définition, celui qui tient tête, et dans sa tête  ? Qui ne tient qu'à un fil, certes, mais ne lâche jamais la rampe.

J’ai la naïveté de penser que pour créer quoi que ce soit, à partir de rien ou de l’ordinaire, et j'entends le verbe créer dans le sens le plus radical et autoritaire qui soit, l’impératif premier à tout accomplissement est de couper court à certains principes de rationalité. Sans quoi, le découragement peut rapidement araser toutes prétentions. Conserver et nourrir une pensée, une inflexion interne particulière, les distorsions de son champ perceptuel, s'avère une gageure dans une société où la condition sine qua non de la reconnaissance d’une individualité est de se rendre immédiatement identifiable. C’est pourquoi, selon moi, une démarche artistique un tant soit peu audacieuse et intelligente ne saurait s'affranchir d’une insularité minimale. Se creuser un aparté silencieux au sein du vacarme de la foire aux mots d’ordre, n'accorder point une importance excessive au désir, à la frustration ou aux atermoiements des autres, voilà, en ce qui me concerne, une définition envisageable de TENIR. Notons que j’entretiens une défiance d’animal en voie d’extinction vis-à-vis de tout ce qui ressemble de près ou de loin aux engouements de la collectivité. Car par des tours de passe-passe émotionnels, et bénéficiant de l'indéfectible soutien de l'industrie du marketing, ceux-ci affichent ouvertement leur intentions de grands contaminateurs. Ceci étant écrit, bien que je n’aie pas encore atteint un âge vénérable, je peux affirmer sans m'en glorifier ni rougir que, malgré l’émoussement de certains angles, je maintiens presque intacte la tension qui caractérise mes rapports avec la réalité.


Quelles que soient les conditions d'existence et l'usure que celles-ci infligent, cent fois sur le métier remettre son ouvrage n'a jamais été une sinécure. Au-delà d'une organisation matérielle, voire relationnelle, le domaine créatif requiert des dispositions émotionnelles et physiques, une discipline mentale et une opiniâtreté hors du commun (au propre plus qu’au figuré), la mise sur pied de réceptacles des matières premières, assortis de dispositifs d’assimilation, de synthèse et de transformation. Car pour mener la démarche vers une extraterritorialité de la pensée, il s'agit bien de s'extirper du ronron des normalités qui nous bercent. Créer, même si cette définition est de plus en plus galvaudée, ne signifiant pas touiller de façon ostentatoire dans la marmite aux référents culturels, pour finalement servir l’habituel brouet, amalgame des penchants du moment. À l’inverse, c'est l’opportunité de s’enraciner en soi, en archi-soi, la fausse modestie tournant à plein régime, répulsif contre la tentation d'une affiliation trop rapide.

Ici, je trouve essentiel de ne pas mettre tout le monde dans le même panier. Je différencie une activité artistique qui découle de l’apprentissage long et lent d’un panel de techniques, je me réfère notamment aux musiciens d'orchestre – et il existe bien d'autres secteurs où l’artiste met sa passion, son courage et son abnégation au service d’une collégialité – de l’accomplissement que je qualifierais de façon un peu ironique d'alchimique, des artistes se consacrant dans la solitude ou l’autisme à une quête quasi philosophale. Cette formulation semblera un tantinet moqueuse mais vu qu’elle englobe aussi mon positionnement, je puis me la permettre. Dans ce cas de figure, la solution demeure une position en retrait du monde. Ce qui est rendu particulièrement difficile par l’induction d’au moins deux raisons  :

- En premier lieu, l’hyper vigilance et le présentisme obstiné des réseaux médiatiques et sociaux. Pour aussi frivoles soient-ils, il suffit de leur prêter quelques minutes d’attention pour être intubé aux préoccupations, diktats ou censure qui alimentent et parasitent notre journalier... Il faut louvoyer obstinément pour échapper à ces tours de Babel des intégrismes. Et prendre l’habitude de faire la sourde oreille aux aspects les plus humains, souvent les plus corrupteurs, de ses semblables  : besoin de conformité, de partage, de compréhension, de rompre l’isolement, etc. Des qualités souvent plébiscitées mais qui nuisent à la réalisation de mon projet.

- Ensuite, nous vivons à une époque où un artiste qui ne s'investit pas idéologiquement, en public pour le moins, qui ne prend pas fait et cause pour une urgence environnementale ou pour une opinion en vogue, peut être discrédité pour ce qui sera considéré par son «  public  » comme une forme de désengagement moral, d'arrogance ou de prétention. Je me souviens d'un chanteur qui, il y a quelques années, se targuait de vouloir : « Défendre le beau ! », au détriment d’une allégeance à l’un des combats évoqués ce soir-là sur le plateau de télévision. Quantité de fans s’en trouvèrent outragés. Ses paroles rapidement confondues avec sa personne, on le taxa de narcissique et cetera.

«  Dénoncer, sindigner, militer  », une trilogie contemporaine dont il convient de ne pas faire totalement abstraction sous peine d’être couronné d’insuccès.

Il l’apprit à ses dépens.


Dans ma jeunesse, je n'aurais jamais imaginé un artiste sondagier, un artiste avide de recevoir de son public des indications sur la direction à donner à son travail. Se mouvoir au gré des vivats me paraissait davantage le rôle du bateleur que celui de l’artiste. Ce dernier consacrant un pourcentage non négligeable de son énergie à déterminer lui-même les exigences sur lesquelles il se calibrerait. Maintenant, il plaît que l’artiste soit un humaniste  : il accueille et il recueille  ; sa création est un sourire bienveillant ; il entretient une relation vaguement putassière avec son entourage. Si d’un côté je trouve assez drôle qu'il soit possible de confondre l'artiste avec un bienfaiteur de l'humanité, ces connivences de mauvais aloi me sont bien plus pénibles que n’importe quelles circonstances économiques vu qu’elles deviennent progressivement la norme communicationnelle de tout qui a la prétention de briser son anonymat.

Une lecture rapide du présent médiatique pourrait nous éclairer sur la déréliction dont souffrent les artistes visibles d’aujourd’hui. Alors que leur assimilation sociale leur augurait inamovibilité et pérennité il y a peu, ne voilà-t-il pas que lorsque la société ressent le besoin de s’ébrouer, elle les soustrait de sa hiérarchie de priorités  ? Artistes qui découvrent avec stupeur et effarement qu’en plus de lui appartenir de façon moins libre qu’ils ne l’auraient crus, en définitive ils n’officiaient qu’en tant qu’éléments facultatifs. Quelle déconvenue  ! Mais quelle ambivalence de leur part de briguer à la fois une reconnaissance intégrative et une exceptionnalité de rang… N’est-il pas légitime que si sombre  la société qui les a inclus, ils sombrent aussi  ?  

Par inclination pour les rapprochements contre-nature, j’ai tiré l’image suivante de mon chapeau. Dans certaines villes d'Europe, on a récemment distribué des tentes aux SDF. Admettons que le SDF est un artiste et avançons dans la métaphore. De mon point de vue, cette transaction pointe un des paradoxes fondamentaux du contrat social : appartenir ET mourir en tant qu’individualité versus appartenir OU mourir en tant que marginalisé.

Bien entendu, accepter une existence en dehors, à laquelle on tend la main quand elle le requiert, signifierait de la part de l’institution subsidiant une conduite très chrétienne des rapports humains mais encore un niveau élevé de tolérance vis-à-vis de ce qui ne lui ressemble pas. À mon sens, en tant qu'artiste, accepter une tente (bourse, résidence temporaire,...) sous-tend la conséquence implicite de perpétuer un nomadisme. C'est-à-dire un mode de vie peu en phase avec les lois actuelles de la cité. Par contre, s'établir à demeure (salaire, C.D.I, …) en son sein équivaudrait à une absorption mettant en péril son essence même. Car avec l’insertion de l'artiste va de pair un nombre toujours croissant (voire «  croassant  ») de protocoles et de codes d’entregent à respecter. Or, le rôle de l'artiste, en admettant qu'il en ait un, n'est pas celui d’entretenir ou de lustrer le cadre bienséant qui contient les vies ordinaires. Ce n'est pas non plus, à l’inverse, celui de bousculer la société de manière convenue (n'importe qui a la capacité de fatiguer une salade  : le geste est notoire  ; est-il artistique ?). Pourtant, de nos jours, l'artiste quémande de plus en plus souvent la place du fou ou du bouffon. Comme s'il s'agissait d'une sorte d’anoblissement…


Des critères d’exclusion, le milieu artistique n’en manque pas. Pourquoi chercher à se faire exclure ailleurs quand on peut être exclus par ses pairs  ? Parfois, l’iniquité d’un milieu est un facteur d’élection pour un autre. Je songe à cette artiste qui me racontait il y a peu qu'il lui est impossible d'exister dans le milieu de la poésie sans exacerber en priorité sa condition de femme. Se revendiquer d’une posture esthétique serait dans son chef une hérésie. Le pari de son admission s'établissant sur les «  symptômes poétiques  » imputables à l’épreuve inégalitaire des genres. Il ne faut ni être grand clerc ni vilement soupçonneux pour se rendre compte que nombre d'ostracisés s'engouffrent dans cette faille.


Je n'ai connu une solidarité véritable que dans les classes sociales les plus périphériques (sans doute idéalise-je rétrospectivement). Chez les artistes de rue, documentés peu ou prou et qui vivent dans des squats (pas d’angélisme  : même les clochards se battent pour avoir le meilleur « spot »…), la solidarité était concomitante de la survie. Notre point commun étant peut-être ce dévoiement de l’énergie motrice des origines au profit d’une aspiration créatrice. Avec eux, il n'était pas question d'évaluer ce qui était ou non à l’aune des manigances socioculturelles et politiques puisque la prétention n'était pas d'accéder à la société mais de transcender une condition ontologique. Ce qui était déjà assez incongru. Bien sûr, certains caressaient le rêve un peu sot de migrer vers une classe sociale supérieure. Leur main s’est usée à force de caresser… Pour le dire crûment, il aurait fallu un impresario qui flaire le coup de pub pour foutre un clodo sous les projos.


Pour paraphraser Cédric Demangeot, à qui je rends ici un hommage ému, dans un monde où toute manifestation de vie est systématiquement marchandisée, démontrer un défaut d’exploitabilité ou de rentabilité, ce pourrait être, si pas un gage de qualité, a minima l’espoir  d’une résistance, d’un matériau réfractaire ou moins coercible qu’à l’accoutumé.

Et puisque c’est par la fin que rien ne s’achève, je déclare ici que TENIR, c’est ROMPRE. Rompre avec un certain soi-même, impatient de la performativité pathogène du succès. Rompre avec toute création se vantant d’être autre chose que l’éventail des sutures d’une cicatrisation qui ne se réalisera jamais dans son intégralité.