Quand le collectif soigne

Tosquelles et l’Atelier couture

Véronique Georis, LE GRAIN, Septembre 2021

A la suite de l’article nommé « l’Errance enseigne » présenté dans le numéro zéro d’Akène, je tente de rendre compte succinctement de deux entretiens parlants au sujet du « faire soin  en collectif ». Le premier, avec le psychiatre et psychanalyste François Tosquelles, présenté dans un film réalisé en 1989[1], le second mené par mes soins au cœur de cet été avec Gwendoline, soignante bénévole. Curieusement, ces deux entretiens à distance temporelle de 30 ans permettent de rediscuter les  pratiques d’accueil soutenues par la psychothérapie institutionnelle.

printbuttonPar son caractère d’expérience commune, l’actuelle pandémie de coronavirus favorise différents apprentissages collectifs. Le confinement forcé nous a paradoxalement rappelé ô combien l’Humain est un être de relations. Le virus a tué dans les maisons de repos mais les chiffres parlent d’eux-mêmes, la principale cause de mortalité des plus de 75 ans est, de manière générale, l’isolement, et beaucoup d’entre eux, privés de visites au cours de l’épidémie, se sont laissés glisser.

Le syndrome de glissement

Initialement décrit par un gériatre français en 1956, ce syndrome touchant majoritairement les plus de 70 ans se caractérise par un état de grande déstabilisation somatique et psychologique, avec une évolution rapide et critique. Souvent marqué par un refus à l’alimentation, le syndrome de glissement intervient après un évènement traumatique, que ce soit sur le plan physique ou psychique, comme l’isolement imposé par la pandémie de Covid-19.

Les familles, privées du corps escamoté des défunts, peinent à  entreprendre un travail de deuil. Une leçon en émerge : au-delà du bien-être matériel des résidents, les maisons de repos devraient pourtant avoir pour objectif principal l’excellence des relations humaines.

Quelles peuvent être les caractéristiques de telles communautés soignantes, en maison de repos où beaucoup de personnes âgées sont diminuées, mais également au sein des services d’hébergement  et d’action en milieu ouvert, au bénéfice d’enfants issus de familles fragilisées et de toute institution humaine qui a une fonction d’accueil? L’idée du « ravaudage » du social, évoquée par Bruno Latour[2] dans son livre « Où suis-je ? », fait écho à la question célèbre de la psychothérapie institutionnelle, « qu’est-ce que je fous là ?[3]» Il s’agit de revenir aux gestes de base afin de réparer le tissu largement endommagé. 

Faire soin grâce à la vie sociale

Le mode d’émergence de la psychothérapie institutionnelle, en réaction aux dommages causés par l’hôpital psychiatrique lui-même, nous renseigne à ce propos. Cette manière de faire soin grâce au collectif a été définie dès 1952 comme l’« utilisation thérapeutique de la vie sociale dans laquelle baigne le patient, quel qu’il soit »[4]. La psychothérapie institutionnelle est née progressivement au cours de la guerre civile espagnole et ensuite au cœur de camps concentrationnaires en 1939, dans le Sud de la France, où les républicains espagnols s’étaient réfugiés. Les deux entretiens dont je fais état ici, décrivent l’un sa naissance et le second la manière dont elle se perpétue à travers le temps comme un art presqu’ordinaire.

Exilé lui-même en France après la guerre d’Espagne et devenu étranger à son propre pays, François Tosquelles[5], psychiatre et psychanalyste d’origine catalane, décrit, avec sa langue rocailleuse, les liens entre le contexte socio-historique, son analyse marxiste de la société et son intuition d’une autre manière de soigner, au cours d’un entretien filmé (« Une Politique de la Folie », France 1989[6]).

Etre étranger pour mieux rencontrer l’autre

ak1 ver2François Tosquelles avait découvert la psychiatrie enfant en suivant son père médecin psychiatre au sein de l’hôpital.  Il parlait couramment catalan mais aussi un castillan déformé- comme pour mieux en souligner l’étrangeté et perçu comme la langue de l’oppresseur. Les hiérarchies sont remises en cause dans cette Espagne en guerre civile où, dans le même temps, les réfugiés qui fuient le nazisme rejoignent Barcelone. La Catalogne, en pleine affirmation nationale, est devenue un lieu de résistance. Tosquelles nous explique comment il a saisi l’opportunité de se rendre plus efficace en tant que thérapeute dans ce contexte socio-historique.

La guerre civile remet en question l’ordre bourgeois, elle guérit même certaines psychoses, il y perçoit moins de névroses. Il décide de soigner là où le mal s’est déclenché, de soigner les médecins plus que les malades qui existent très peu. La guerre civile s‘oppose à la stabilité du monde petit bourgeois, les médecins ne sont plus tout puissants. Pour lui, il faut quitter l’idéologie bourgeoise individualiste ; un bon citoyen est incapable de faire de la psychiatrie, car celle-ci comporte une anti culture.

En France, François Tosquelles continue, au cours de son chemin d’exil, à transformer son métier de psychiatre, il écoute les inflexions de voix, l’accent, la musique des mots, qui, dit-il, comptent plus que le contenu de la parole. Le psychiatre doit rester étranger, au besoin faire semblant de l’être. Cette question de l’étrangeté de la langue se pose avec plus encore d’acuité en France, où après avoir mal parlé castillan, il revendique le parler mal français, la nécessité d’un effort de familiarité sur le plan du langage non verbal pour mieux comprendre l’autre.

Quand on évoque le passé parfois on est misérabiliste cependant tout le monde doit faire le point de sa vie un jour, même si l’histoire est toujours déformée ; la sincérité est peut-être le pire des vices. Dans le silence, j’écoute les associations, les déconnages, je déconne à mon tour avec mes souvenirs personnels. Je remplis mon ventre, et de temps en temps je produis une petite interprétation. (Tosquelles)

Une nouvelle communauté thérapeutique en marche

Sur le front de la guerre civile en Espagne déjà, il avait compris que les psychiatres craignaient les « fous », il avait initié une nouvelle manière de faire la psychiatrie. Après avoir recruté, dans ce monde bouleversé, des avocats, des curés, des peintres, des hommes de lettres, des « putains »… Il les transformait en infirmiers et infirmières. Il nous raconte qu’en deux mois, ils devenaient des soignants extraordinaires. Il ouvre un autre service du même type, en France, dans le lieu concentrationnaire où il a atterri et où des personnes de toutes origines se rencontrent.

En 1940, il arrive à Saint Alban. Alors qu’il est médecin chef, il y est payé comme infirmier adjoint.  Ses collègues français se sentent coupables de n’avoir pas mieux soutenu le mouvement républicain espagnol. En pleine période pétainiste, avec Lucien Bonnafé notamment, ils font de l’hôpital Saint-Alban un lieu ouvert de rencontres et de confrontations autour de la psychanalyse et du surréalisme. On y retrouve une diversité de malades et de réfugiés, dont des résistants et certains personnages devenus célèbres comme le poète Paul Eluard, le philosophe des sciences Georges Canguilhem (Canguihlem, 1943[7])….

Les réunions qui s’y vivent mettent en chantier le monde de l’asile,  guérissent la vie.  Sans la guerre, déclare Tosquelles, il n’y aurait pas eu Saint-Alban. Il faut un barrage, un obstacle, un conflit face à l’oppresseur, afin de sortir de la stagnation de la vie normale, une résistance qui permet de vivre. Cette résistance est constituée d’une confluence d’histoires et de personnes très différentes, étrangers, communistes, religieuses, de la variété des malades autant que de leur entourage de soignants soignés.

Convertir les fonctionnaires publics

La psychothérapie institutionnelle s’est fondée dans l’asile vétuste d’un département déshérité, sur le pari de soigner les psychotiques avec les concepts de la psychanalyse. L’objectif avoué du thérapeute est d’aider les « fonctionnaires » d’une idéologie, religieuse, communiste, à devenir ce qu’ils sont. Tosquelles définit son métier comme l’acte de « convertir quiconque en ce qu’il est réellement, au-delà du paraître. » La guerre devient une opportunité de sortir des murs pour les religieuses, les gardiens. Les malades cherchent à manger, organisent le marché noir. Il devient possible d’enlever les barreaux, de combattre les habitudes, les corporatismes, chacun peut décider, les malades et les soignants acquièrent la parole. La recherche de la survie devient elle-même un moyen de soin.

Quelle appellation donner à ces lieux d’accueil ?

ak1 ver3Tosquelles répond : « L’asile est le mot juste. Il faut traiter l’hôpital, combattre les hiérarchies, faire l’apprentissage du respect réciproque, donner un droit de circulation et d’échange, élaborer un agencement complexe, un collectif où les malades ont un rôle. »

Il n’est pas nécessaire de rester, de vivre avec les malades, comme en amour une seule rencontre peut suffire, il faut se séparer, se différencier, aller ailleurs, pour rencontrer.

L’humain va d’un espace à l’autre, il est pèlerin, étranger, établit des relations avec l’inconnu, l’inhabituel. Quand on se promène, il faut des pieds, avoir une liberté de promenade, un droit au vagabondage, droit de construction/déconstruction. En marche, on doit savoir où on met les pieds. On ne marche pas avec la tête.

Quelles productions soutenir ?

L’art brut vient des malades, les productions spontanées sont vendues, favorisent les rencontres, les échanges, permettent de dépasser l’exhibitionnisme et d’aller vers les autres. Pour Tosquelles, il s’agit véritablement d’un exercice pratique d’autogestion, la rédaction d’un journal, trait d’union, est le lieu principal de la psychothérapie de même que l’atelier couture dans l’entretien qui suit.

Faut-il vivre avec les fous pour soigner ?

Les malades m’habitent, je les habite, la meilleure façon d’habiter est presque de se séparer.

Pour Tosquelles, comme pour l’interlocutrice qui va suivre, il y a, au centre du soin, une rencontre, une lutte permanente contre les tentatives toujours renouvelées de normalisation institutionnelle. Dans les années 50, la découverte des médicaments  tranquillisants a entrainé les médecins dans un piège. Ils se sont mis à faire l’impasse sur la relation, à considérer les malades comme des objets dont le médecin modifie les comportements.

Le médicament s’est mis à remplacer la relation ; on donne une pilule et le malade fait ce qui est attendu, ça coûte moins cher. Les médecins deviennent des bergers.

Pour Tosquelles, la clinique de Laborde avec Jean Oury et Félix Guattari est celle qui continue le mieux son œuvre. La psychothérapie institutionnelle a trouvé un relais dans de nombreux établissements de soin publics et privés amis et aussi un prolongement dans la pédagogie institutionnelle, sœur de la pédagogie du projet, initiée par Fernand Oury, le frère de Jean. 

Quels repères pour l’action sociale aujourd’hui ?

Un autre nom m’était apparu comme effet possible de cette boîte noire : pour que tout cela puisse fonctionner il faut de l’hétérogénéité.[8]

Le contexte mondial actuel n’est pas sans point de convergence avec celui de la pré-guerre et de la guerre 40-45. Différents observateurs en rendent compte[9]. Au cœur et en marge de nos villes géantes, de nos pays peureux, les lieux concentrationnaires se multiplient, camps de réfugiés politiques, économiques et/ou climatiques. Espaces où la vie se réinvente (Agier, 2011[10]). D’autres espaces moins tragiques, appelés « tiers lieux[11]» voient le jour grâce à l’occupation temporaire de friches industrielles, marchés, bâtiments abandonnés, tendant à les transformer à nouveau en espaces d’activités plutôt qu’en appartements de luxe, notamment à Paris et à Bruxelles (Corijn[12], 2019).

Quand leur vie ordinaire est réfutée, mise à mal, les êtres humains trouvent à se réinventer et les personnes en souffrance sont peut-être paradoxalement les mieux placées pour réparer le tissu social endommagé. Je rencontre Gwendoline, accueillante bénévole de 55 ans, au sein d’un lieu d’accueil de jour pour personnes psychotiques au cœur d’une grande capitale. Sans le connaître, elle s’avère être une continuatrice fidèle de l’initiative de Tosquelles et de ses collègues. L’art de faire s’est transmis grâce à l’invitation dont elle a bénéficié de la part de son propre psychiatre.[13]

Rencontre avec une artisane du social

Gwendoline a beaucoup bourlingué, pratiqué différents métiers d’accueil. Très sensible, elle a connu à l’âge de cinquante ans un épisode dépressif qui l’a amenée à être hospitalisée. Au départ  de toutes ces expériences, elle a développé un métier original du soin qu’elle offre par le biais de ses nombreuses compétences musicales, mais aussi de couturière et de peintre. Le lieu où elle pratique l’accueil à travers ces différentes disciplines s’est ouvert trois ans plus tôt, il devient progressivement un espace subsidié par les pouvoirs publics.

De son enfance en province, elle a gardé le sens de l’accueil.  Sa famille tenait un café et une épicerie dans un petit village. Elle a été choisie parmi sa fratrie pour  « faire le service » car ses compétences avaient été identifiées comme ressource par ses proches. Selon la culture familiale, les enfants n’avaient pas droit à la parole mais elle écoutait, observait silencieusement le monde autour d’elle. Issue du milieu catholique, elle était organiste à l’église et jouait aux baptêmes, mariages et enterrements. Elle prenait déjà concrètement soin, veillait sur la collectivité.

Sa grand-mère lui a transmis énormément de savoir-faire et de savoir-être, en effet, le café-épicerie, identifié comme tel par les habitants du village, était aussi un lieu d’accueil et d’écoute. Elle a noté la différence entre les manières d’être présent à l’autre de sa mère moralisatrice et celles de sa grand-mère empathique.

Elle a précieusement conservé en sa mémoire ces précieux apprentissages et tente souvent de rejoindre son « enfant intérieur » face aux écoles et  institutions qui ont tendance à gommer les individualités et forcent à « s’assagir ». Ce constat, réalisé au départ de ses expériences scolaires et professionnelles en milieu « sanitaire et social », l’ont amenée à fuir ce type d’institution. Elle s’engage à présent dans d’autres lieux au sein desquels chacun peut avoir sa place, peut s’investir, venir avec son savoir…. Des institutions qui accueillent la différence et la multiplicité de l’être humain.

Comme le psychiatre communiste catalan, Tosquelles, elle est détentrice d’un artisanat en opposition avec les règles sociales dominantes qui lui a été transmis. Elle remarque que la société vient s’imposer aux personnes, donne des étiquettes  telles que « malade »,  « allocataire social », « cadre », « ouvrier »…  Pour soigner, il faut aussi pouvoir dépasser celles-ci  dans l’accueil de l’autre afin de lui permettre de prendre une place émancipatrice.

Bien qu’elle continuât à douter d’elle-même, son psychiatre qui connaissait bien ses qualités artistiques a soutenu son engagement en tant qu’animatrice bénévole dans un centre d’expression et de créativité.

Parallèlement à cela, elle a souhaité collaborer à la création d’un espace. Cet  espace est né  du souhait de plusieurs partenaires du secteur psycho-social et culturel de décloisonner les institutions et d’accentuer leur porosité à la cité ainsi que de l’apport de bénéficiaires de soin qui se sont emparés de cette mise en mouvement.

L’accueil fait soin

Elle a élaboré sa propre vision du soin :

« Je n’utilise pas le terme « soigner », plutôt le terme d’oxygéner des strates. »

En tant qu’humain on est souvent dans la répétition.  On a des maux, on reste dans le schéma «  j’ai mal » et cela t’empêche de dire que tu vas mieux, bien.  Lorsque les organes ne sont plus alimentés en oxygène, ils s’atrophient. Or, il est nécessaire à leur fonction que ceux-ci soient irrigués.

Elle m’explique que c’est un réflexe animal, on frotte pour que le sang se diffuse quand on reçoit un coup, c’est un automatisme, il  faut être dans l’instant, l’instinct, devant une personne, qu’elle soit ouverte ou fermée.

Il s’agit d’ouvrir de petites fenêtres, on ouvre d’abord la porte d’en bas ou la fenêtre du sous-sol.

ak1 ver4Au centre du bâtiment (ancienne friche industrielle reconvertie temporairement) qui abrite l’espace d’accueil, se trouve une cour, qui permet les allées et venues, le contact avec le ciel. Un arbre protecteur, nommé « buisson ardent »,  protège les oiseaux qui viennent s’y abriter grâce à ses épines. Cette métaphore symbolise l’esprit du lieu, la protection de la communauté.

Cette cour crée l’ambiance : le lierre, également très symbolique et le chant des oiseaux à des heures précises, font échos aux vécus importants de son enfance. Elle veille à la propreté de ce cadre d’accueil, primordiale pour s’y sentir invité. Elle offre le café et tend à être disponible pour chacun, ancien ou nouvel arrivé.

Certaines personnes prennent une place de plus en plus importante dans l’organisation du lieu. Une dame, mutique, effacée, s’est ainsi mise à parler. Elle fait à présent l’accueil, elle ironise, aide.  « Là, c’est gagné ! »

En écoutant Gwendoline, à la suite du psychiatre Tosquelles, je réalise à quel point le travail thérapeutique s’inscrit dans l’acte de faire[14]: faire le service, faire l’accueil, faire soin, faire avec durant l’atelier couture. Il s’agit de pouvoir circuler d’un endroit à l’autre, respirer, et ces mouvements ne sont pas sans évoquer les gestes propres à l’art de la couture, tel le va et vient de l’aiguille autour de la déchirure du tissu.

L’Atelier Couture

Ainsi, pour Gwendoline, l’accueil c’est aussi  la couture… Un fil qui relie.

Grâce au groupe, même si tu ne viens pas avec ton vêtement fatigué pour le recoudre, tu te joins à l’autre et fais lien !

Elle me décrit clairement les accords entre la couture et le soin :

« En couture, on commence par faufiler, ‘faux-filer’ afin de maintenir deux pièces, de sécuriser la suite du travail. Ce sont des points longs, faciles à enlever, rien n’est encore définitif. C’est un confort technique, on peut laisser son ouvrage en suspens, ‘suspens’. Comme une façon de se raccommoder aux fils tissés du temps. »

« Je propose deux points de base : la reprise ou la modification. Soit on couvre un trou, soit on le coud, soit on le recouvre-, c’est un peu comme dans la vie, on peut mettre un pansement sur une blessure ou la laisser à l’air. L’accueil c’est la reprise de contact, la pièce cousue représente l’espace où cette reprise a lieu. Tu  viens avec ta blessure et tu t’installes. La customisation, acte d’enjoliver, modifie l’aspect. Mettre une fleur à côté du trou, parfois cela suffit, cela change la représentation du problème. »

Elle travaille à partir de ce que les personnes trouvent important d’amener. Celles-ci  peuvent venir avec un vêtement troué, telle une seconde peau à rafistoler.

Aujourd’hui la reconnaissance par les pouvoirs publics du lieu où elle travaille, la recherche de nouveaux moyens de financement, induit une forme de hiérarchie parmi les membres et fragilise l’accueil à bas seuil que cet espace propose. Actuellement l’aération se fait plus difficilement.

Rester à la portée de tous

Elle craint que tout change, comment préserver l’esprit initial de récupération tout en devant dépenser l’argent lié aux subsides obtenus ? Comment concilier le temps des membres, propre à chacun et celui des exigences politiques, de la rentabilité promue dans la société contemporaine ?

Au début, ce qui me plaisait, c’était la possibilité d’inclure l’autre d’une manière propre, d’offrir la possibilité à des personnes en difficulté de tous types d’accéder à un endroit. Un lieu « hyper high tech » peut-il répondre aux attentes ? Les aspects matériels, dans tous les milieux, impactent les relations. Comment ce type de petite structure peut-il exister aux côtés d’autres plus grandes, ayant pignon sur rue ? Il faut prouver qu’on existe pour exister…

Le risque est de casser la dynamique du don et du contre-don, de créer un déséquilibre entre salariés et bénévoles. Lorsque certains deviennent employés et d’autres non, on court le risque de la reproduction des modèles par des rapports au pouvoir qui diffèrent.

Par ses propos, Gwendoline rejoint les paroles, cités précédemment, du psychiatre réfugié en France au sujet de l’autogestion à l’hôpital Saint-Alban. Lieu où bien moins payé, non reconnu dans son statut de médecin en tant que réfugié, Tosquelles a été d’abord aidé par ses collègues parce que ces derniers se sentaient coupables notamment de ne pas avoir mieux soutenu les républicains espagnols, et finalement, s’est trouvé en partie effacé de l’histoire. Il en donne pour preuve l’acte hautement symbolique de destruction du cimetière de l’hôpital où étaient enterrés les corps de ses parents.

Aujourd’hui, la psychothérapie institutionnelle semble peiner reconnaître ses fondements liés aux résistances politiques, à l’ouverture de  lieux d’asile ou de refuge, aux rencontres impromptues entremêlées à des activités partagées, à l’écoute réciproque, aux apprentissages où chacun apprend de l’autre.

Je termine l’entretien avec Gwendoline en ouvrant avec elle la question de l’inégalité des statuts au travail. Comment être traité à l’égal d’autres salariés lorsque l’on a des interruptions de carrière, que l’on est un soignant, ancien soigné ou retraité ?

Customiser la vie sociale

Gwendoline, soignante bénévole, nous aide par le récit de son expérience à visualiser concrètement les observations de Tosquelles à propos du vagabondage nécessaire à la thérapie. Comme le psychiatre à son époque, elle constate que les attentes des pouvoirs en place pourraient anéantir la qualité de son approche thérapeutique, elle occupe à son échelle une posture de résistante face au discours dominant afin de pouvoir mieux accomplir son travail bénévole.

Elle nous invite à faciliter les allées et venues, à aérer, à donner à faire, recoudre, panser, enjoliver et à s’approprier les blessures, grâce à des actes d’accueil sans cesse renouvelés. Elle attire notre attention sur la nécessité d’ouvrir des espaces, libres d’accès en même temps que protecteurs pour les personnes fragilisées qui les fréquentent.

Paradoxalement, ces espaces d’occupation temporaire, comme les friches industrielles, les camps de réfugiés, au centre ou aux abords des grandes villes, réalisent sur les lieux mêmes des destructions économiques et écologiques autant que psycho-sociales, les conditions de nouveaux départs pour les individus et les collectifs citoyens.

Ecouter le chant des oiseaux sur les branches d’une aubépine, le phrasé d’un vis-à-vis, susciter une rencontre véritable, refaire le monde avec des collègues au cœur du désastre, reprendre ensemble le tissu social, le customiser, se l’approprier pour le transformer, le regarder autrement. Par cet art de fairela résilience s’ancre au cœur d’une activité relationnelle qui rend à l’individu son statut de sujet.[15]

Autant de matériaux à aborder en équipe autour de l’accompagnement des personnes en recherche de lieux au cœur desquels pouvoir d’agir et accueil se renforcent l’un de l’autre. La guérison naît par surcroît.

A propos de l’auteure

Politologue et ethnologue du monde contemporain, tisseuse de liens, d’actions et de mots, elle est à l’affût de l’inouï. Elle soutient le pouvoir d’action des personnes et des collectifs lors d’ateliers, d’interventions en institutions, de formActions et de labos participatifs.

Notes

note 1 DVD, François Tosquelles, Une politique de la folie, un film de Jean Claude Polack et Danièle Sicadon, réalisation de François Pain, Anabase, INA, La 7, 1989

note 2 Latour, 2021, Où suis-je ? , La découverte, Paris. En recherche de réponses face à la pandémie actuelle, Latour évoque l’affrontement entre les « extracteurs » et les « ravaudeurs », à la suite de son livre Où Atterrir ? Comment s’orienter en politique ?, la Découverte, 2017.

note 3 Célèbre question posée notamment par Jean Oury, qui signifie la remise à zéro, tout est à reconstruire tout le temps.

note 4 Ouvrage collectif, 2017 : Eduquer et soigner en équipe, Muriel Meynckens-Fourez, Christine Vander Borght, Philippe Kinoo. Comment travailler en équipe dans des institutions éducatives.

note 5 Tosquelles François, 2014, L’enseignement de la folie, DUNOD.

note 6 DVD, François Tosquelles, Une politique de la folie, un film de Jean Claude Polack et Danièle Sicadon, réalisation de François Pain, Anabase, INA, La 7, 1989.

note 7 Canguilhem, 1943 : Le Normal et le Pathologique, Quadrige, PUF. Ouvrage célèbre qui pose une question non encore résolue.

note 8 Jean Oury, Le collectif, Séminaire de Sainte Anne, Scarabée, 1986, champ social, 2005, p.16

note 9 Blanchart, Pascal. Les années 1930. Et si l’histoire recommençait ? Avec Farid Abdelouahab. Ed. De la Martinière, 2017. Les auteurs tentent de répondre à la question en partant des similitudes avec l’ambiance des années 30.  Aujourd’hui, le migrant, le musulman, le clandestin, sont les bêtes noires de nos sociétés de même que les politiques, mis à mal par les affaires et la méfiance des électeurs quant à leurs capacités de trouver des solutions aux problèmes actuels. Bien sûr l’histoire ne se répète jamais de façon identique.

note 10 Agier, 2011 : Le couloir des exilés, être étranger dans un monde commun, Edition du Croquant. Comment le monde se réinvente dans les camps de rétention.

note 11 A propos de l’utilisation de tiers espaces comme lieux d’innovation : Hugues Bazin (coord.), Recherche-action et écriture réflexive : la pratique innovante des espaces comme levier de transformation sociale, INJEP, coll. « Cahiers de l’action », no 51-52, Paris, 2018.

note 12 Corijn Eric, 2019 : Une ville n’est pas un pays, plaidoyer pour la révolution urbaine, Samsa, Bruxelles.

note 13 Pour des questions de confidentialité tous les noms de lieux et de personnes sont tus ou modifiés.

note 14 Rozier, Emmanuelle, 2014, La Clinique Laborde ou les relations qui soignent, ERES. Pour étudier en profondeur les caractéristiques d’un collectif soignant.

note 15 Diogène qui habitait dans la rue à l’intérieur de son tonneau, dit au puissant conquérant Alexandre qui passait devant lui, « ôte-toi de là,  tu me caches le soleil » (je suis le sujet de la quête, de la recherche.  (d’après Tosquelles, 2014, opus cité, p.21)