Céline Lambeau, LE GRAIN, Septembre 2021 

Céline Lambeau rencontre une psychologue art-thérapeute à propos d’une  pratique artistique proche de l’art brut, que celle-ci s’est auto-administrée, sous supervision externe, à des fins exploratoires à une période où la pratique professionnelle brûlait excessivement ses ressources.

printbuttonLa crise Covid a mis en lumière comme jamais le corps professionnel des soignants, tous métiers confondus. Infirmiers, médecins, aide-soignants, psychologues et thérapeutes de toutes tendances ont vu exploser une demande de soins difficile à rencontrer dans le cadre des confinements successifs et de la restriction des contacts en vis-à-vis. Et nombre d’entre eux ont été confrontés à la double contrainte de tenir bon pour les patients tout en se préservant eux-mêmes de l’effondrement. Une période propice au questionnement pour certains, comme Nathalie Jamaer, psychologue et musicothérapeute, qui y a revisité la nécessité de se faire soin à soi-même pour pouvoir rester soignant.

Je la rencontre à ce propos dans son cabinet liégeois : une jolie pièce intime, peuplée d’êtres en tissu et d’instruments de musique. Tout au fond, un immense gong aux reflets d’or fait écho à un peuple de bols chantants de toutes tailles, disposés sur la table basse, les étagères, le piano, ou à même le sol. 

D’elle, je connais déjà les photos de notre quartier, saisies quotidiennement, en séries évolutives. Et les tableaux réalisés au pastel, partagés tous les soirs en ligne depuis des mois, avec une constance admirable. Je connais déjà son humour acéré, qui la fait dégainer perruque, boa ou marionnette- pianiste pour des vidéos loufoques quand les décisions de nos dirigeants en pleine crise covid sont par trop absurdes. Et encore sa synesthésie[1], qui à tout moment peut l’emmener sans préavis en voyage multisensoriel… ou en migraine pour un parfum ou un son trop prégnant.

Nathalie est une soigneuse qui connaît la souffrance et la nécessité de prendre soin de soi pour rester capable de faire soin à l’autre : le syndrôme d’Ehler-Danlos, source de douleurs musculaires chroniques handicapantes, l’amène à réajuster périodiquement son temps de travail, pour maintenir un équilibre entre les activités qui consomment l’énergie vitale et les activités qui la rechargent.

Au moment de notre rencontre, elle sort d’une semaine de travail art-thérapeutique engagé avec des objectifs exploratoires sur proposition d’un ami, expert en accompagnement depuis trente ans, qui l’accompagne et supervise le travail.

Nathalie, tu vas nous parler d’une pratique d’art-thérapie que tu as employée pour toi-même. Comment l’idée de ce travail t’est-elle venue ?

Il s’inscrit d’abord dans un contexte personnel : celui des douleurs chroniques, dues au syndrôme d’Ehler Danlos, qui accompagnent ma vie depuis des années avec plus ou moins d’intensité selon les périodes. Habituellement, je pratique mon métier de thérapeute malgré ces douleurs mais début 2020, elles ont atteint une ampleur telle que j’en ai interrogé le sens. Il est apparu que la pratique thérapeutique m’épuisait excessivement. Je devais impérativement revoir l’équilibre de mes journées pour survivre à ça. Et la solution, je la connaissais : ajouter beaucoup de créativité, renforcer ma pratique artistique - déjà présente quotidiennement en temps normal.

Connaissais-tu les raisons de cet épuisement ?

ak1 cel2C’est simple : l’année 2020 a été extrêmement éprouvante pour tout le monde, surtout pour ceux qui étaient déjà en difficulté. Et pour les soignants…  La crise covid a bousculé les lignes : des patients en souffrance modérée ont basculé dans des problématiques  beaucoup plus profondes, des difficultés  psychologiques sont devenues psychiatriques… Ma pratique de thérapeute est devenue encore plus exigeante qu’à l’accoutumée, et mon besoin de créativité s’est accentué d’autant.

Peux-tu décrire brièvement tes pratiques artistiques habituelles ?

A la base, c’est la musique : je suis pianiste depuis l’enfance. J’aurais pu aller loin dans le métier mais le syndrôme d’Ehler Danlos a rendu le jeu très douloureux. Je me tourne donc vers des pratiques qui sollicitent moins le système musculaire. Tous les matins, par exemple, je passe une demi-heure dans le bois tout proche de chez moi, où je prends des photos, en y cherchant la lumière. Je place cette lumière au centre - comme je partage ces photos en ligne tous les jours, j’observe qu’elle font du bien aux autres. Cette balade est un rituel de soin que je m’offre avant de recevoir mes patients en consultation.
Mais dans le cadre de la crise Covid, ce rituel n’a plus suffi. J’ai alors ajouté à mes journées un temps de création long en soirée : je réalise chaque soir un dessin, généralement au pastel, en m’isolant de tout. C’est une immersion complète dans un monde où dominent les arbres, la lune, les animaux. Je partage le dessin en ligne au terme de la soirée - et des gens l’attendent, tous les soirs ! Certains me disent qu’ils en ont besoin pour aller dormir…

Et qu’en est-il de cet autre travail artistique, dans lequel tu t’es immergée durant plusieurs jours, très récemment ?

C’est une démarche art-thérapeutique qui m’a été proposée par un ami, le Dr Gérald Ernst, chercheur engagé dans le développement de la connaissance de soi, qui propose une série d’exercices qui sont le fruit de douze années de recherches de sa part. Un de ces exercices consiste à réaliser un tableau de 60/60 comportant des éléments qui mobilisent directement l’inconscient du sujet, et ce à plusieurs reprises.

On observe ensuite la façon dont le tableau et ses éléments évoluent. Mon ami m’a suggéré de le faire en le couplant à la figure de l’enfant intérieur. Et j’ai choisi de faire cette démarche durant la semaine de la finale du concours musical Reine Elisabeth - dédié au piano cette année. J’ai ainsi réalisé soir après soir six tableaux, sous induction musicale, après un temps d’ancrage où je visualisais mon « enfant intérieur » en tâchant de sentir où était cette petite fille, comment elle ressentait les choses.

Mon objectif principal était d’observer l’effet que cela avait sur moi, pour éventuellement proposer cette démarche à des patients. Mais cela entrait aussi en résonance avec la nécessité de me faire soin à moi-même pour pouvoir rester thérapeute.

ak1 cel3Les résultats ont-ils rencontré tes attentes ?

Ils les ont largement dépassées ! J’ai même failli être submergée… A mi-parcours - après trois jours - le travail s’est révélé beaucoup plus chargé que je ne l’aurais imaginé. Alors que je visais un plus grand bien-être, c’était devenu très thérapeutique, bousculant et obsédant. J’en rêvais la nuit ! Je me vivais en serpent, coincé dans la toile… Cela ravivait des blessures anciennes, relatives à la carrière de musicienne que mes parents ne voulaient pas me voir engager. Le cinquième jour, j’ai vu ma kinésithérapeute (énergétique) qui a constaté que des choses avaient bougé dans ma colonne vertébrale. Et puis les douleurs dans mes mains sont parties : je pouvais rejouer du piano bien plus longtemps que précédemment…

A quoi attribues-tu cet effet ?

Cette méthode expérimentale est assez subtile et donnera lieu à un ouvrage conjoint avec le Dr Ernst dans les années futures. A ce stade-ci, pour moi, en tant que personne accompagnée par le Dr Ernst, dans mon ressenti, c’est la force de la créativité. Créer, c’est amener du mouvement, modifier l’état des choses. Cela permet une régulation des émotions, rarement accessible par la seule voie du mental. Il est vital de s’offrir de la créativité quotidiennement, pour survivre aux modes de vie très cadenassés de notre époque.

Je voudrais conseiller à tout le monde la méthode du Journal créatif, qui consiste à créer librement, tous les jours, en mêlant différents modes d’expression comme le dessin, l’écriture, le collage etc.  Les gens ont tellement besoin qu’on les aide à sortir de cette routine boulot-dodo qui est souvent devenue leur seule réalité du fait de la crise sanitaire.

Evoqué pour la première fois par Lucia Cappacchione en 1979, le « Journal créatif » est une méthode thérapeutique explorée et exposée par Anne-Marie Jobin, art-thérapeute québécoise, dans un ouvrage de 2010. La méthode consiste à mobiliser différents canaux expressifs (dessin, collage, écriture) dans une démarche d’expression quotidienne relevant du journal intime mais plus ouverte que ce dernier aux espaces non-langagiers de l’être. L’objectif est de favoriser une introspection créative, au service de la santé physique et mentale, de l’émergence et de la poursuite de projets personnels et professionnels. Animatrice d’ateliers de journal créatif depuis 1998, elle forme des professionnels à son utilisation depuis 2004, et a publié plusieurs ouvrages sur le sujet depuis 2002.

Comment penses-tu employer la démarche des dessins symboliques à l’avenir ?

Je me suis rendu compte que cet exercice de dessin est un travail mobilisable en art thérapie mais aussi en thérapie plus classique, pour travailler les traumas, ou prévenir la souffrance dans les professions relationnelles. L’ami qui me l’a proposé  l’emploie  dans plusieurs contextes chaque fois que c’est pertinent d’établir un dialogue direct avec l’inconscient et / ou d’éclairer des zones d’ombre qui représentent des freins au changement.

J’ai commencé à l’employer avec des enfants - encore par jeu, pour voir ce que ça donne. Si quelque chose apparaît comme assez figé, je leur propose de changer des éléments, de les mettre en mouvement. Je n’attribue pas de signification aux différents éléments a priori, et je n’en cherche pas non plus a posteriori. Le risque est grand de « plaquer » ces significations de manière artificielle, erronée, et d’y enfermer les patients. Le fait qu’ils composent avec ces éléments, les fassent évoluer de dessin en dessin est déjà le début d’un travail en profondeur dans bien des cas.

Mes différents rituels art-thérapeutiques m’ont aussi fait prendre conscience que je souhaiterais prendre soin des soignants avec l’art thérapie. J’ai développé spontanément des pratiques d’auto-soin au fil de ma vie, mais si seulement on m’avait appris ça dès mon entrée dans le métier… La prévention du burn out est quasi absente dans la formation initiale des psychologues. J’’ai découvert cette problématique lors d’un cours en ligne sur la musicothérapie ! Le sujet est pourtant vital : quand tu as envie d’annuler des patients, quand tu sens que la colère t’envahit à leur contact, le risque est très grand de trahir la déontologie et il est urgent d’agir. Je pense que l’art thérapie est une approche vraiment très adaptée pour résoudre ce type de situation.  

L’expérience art-thérapeutique menée sur elle-même par Nathalie relève d’une démarche qui était familière au psychiatre américain Milton Erickson : il s’agit, pour un soignant, de se confronter lui-même ou elle-même à de nouvelles méthodes en vue d’en évaluer l’efficacité, la pertinence, l’intérêt éventuel pour ses patients. Comme on le voit pour Nathalie, les effets peuvent être secouants pour le thérapeute, aussi formé fût-il ! La démarche est donc à mobiliser avec prudence et idéalement dans un dialogue avec un tiers lui-même thérapeute averti.

Milton Erickson (USA, 1901-1980) est un psychiatre et psychologue américain, connu pour ses travaux sur l’hypnose thérapeutique. Il cultivait la conviction que les patients possèdent en eux-mêmes les ressources nécessaires pour dépasser les difficultés et que le travail du thérapeute n’est pas de les « guérir » depuis une position surplombante : il s’agit plutôt de favoriser l’émergence de leurs compétences et de leurs possibilités d’adaptation. Souffrant des conséquences de la poliomyélite qu’il avait contractée à 17 ans, il expérimentait sur lui-même des protocoles de soins avant de les transposer dans sa pratique thérapeutique.

Nonobstant ces précautions d’usage, cette position de praticien-chercheur, qui se soigne pour guider l’innovation dans le soin à proposer aux soignants, est de celles que Le Grain aime à mettre en lumière, et l’expérience ici rapportée est particulièrement intéressante à envisager dans le cadre du développement du pouvoir d’agir des soignants. Ceux-ci pourraient y trouver matière à retracer des frontières entre leur pratique professionnelle, fréquemment génératrice de souffrance intériorisée, et leur intériorité qui précisément, doit pouvoir continuer à se déployer au-delà de l’espace-temps consacré à la relation thérapeutique, sous peine de brûler irrémédiablement les ressources personnelles indispensables à leur fonction. 

Notes

note 1 Phénomène neurologique (non pathologique) par lequel deux ou plusieurs sens sont associés de manière durable. Ex : association systématique entre un son et une couleur, un nombre et une position dans l’espace, etc.