Yolande Verbist, LE GRAIN, novembre 2021

Un jour de mars 2020, covid oblige, les écoles ont été fermées et cela a duré 3 mois. Dans une petite école comme la nôtre, qui accueille 50 enfants âgés de 3 à 13 ans ayant des « troubles du comportement », c’est à dire des enfants qui ont des difficultés dans le lien à l’Autre, il a fallu inventer…  Au travers de ces recherches créatives, nous (re-)faisions, en creux, l’expérience que si l’école est au service des individus, elle est surtout un collectif ! Ce collectif donne sens, consistance et plaisir aux apprentissages. Il en est le cœur et nécessite un vrai travail pour pouvoir jouer son rôle !

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printbuttonLa fragilité liée à l’isolement

En mars 2020, on en parlait déjà beaucoup de ce virus, la tension montait, les angoisses aussi, l’autre devenait un risque !  Nous avons pourtant été surpris lorsque nous avons dû fermer l’école. Puis, la période de fermeture a été prolongée, il nous est clairement apparu qu’envoyer du travail ou des devoirs aux enfants, que ce soit par courrier ou par internet, était un non-sens. Ce dispositif serait inefficace en termes d’apprentissage et comportait un risque important d’augmentation des tensions dans les familles. C’était donc inimaginable. Ne rien faire était aussi impossible !

Nous avons dès lors envoyé des jeux et des activités, « pour les occuper » demandaient les parents. Et, comme tant d’autres institutions, nous avons téléphoné et pris des nouvelles de chacun, semaine après semaine, en temps de vacances ou d’obligation scolaire. Il s’agissait seulement de se dire bonjour, de se rappeler qu’on existait les uns et les autres, de se rassurer et se dire qu’on allait bien. Parfois aussi de se soutenir quand la situation devenait plus difficile.

Ahmed, lors de notre premier coup de téléphone, après quelques jours de confinement nous disait : « Tu me téléphones ! Tu ne m’as pas oublié ? » L’école fermée, pensait-il ne plus exister pour nous ? Cela nous a questionnés. Quel regard portait-il sur la relation tant à l’école qu’à nous ? Il est vrai qu’il venait d’arriver et que le lien que nous avions tissé n’était pas encore très fort, de là à penser qu’on puisse l’avoir oublié…

Notre étonnement fut parfois grand, par exemple lorsque nous avons appelé Pierre le jour de ses 13 ans. Il était 15h, il était devant « son » ordinateur en pyjama, il n’a pas levé les yeux vers le GSM de sa mère alors que nous (directeur, assistante sociale, instituteur) lui souhaitions un bon anniversaire. Il ne nous a pas regardés. Le lien social était déjà si difficile pour lui avant le confinement, la crise sanitaire l’avait-elle enfermé encore un peu plus ? Il nous a dit après, que cela l’avait pourtant touché qu’on lui téléphone. Amin (5 ans) s’est caché, trop effrayé de nous voir à l’écran. Pour atteindre Philippe (13 ans) il a fallu essayer de nombreuses fois, à des heures très différentes. Il dormait toujours. Ses difficultés à se contenir avaient repris le dessus tant physiquement (énurésie, encoprésie) que psychiquement (crise de colères, retrait). Il ne voulait voir personne.

Petit à petit, il est devenu évident qu’il fallait proposer autre chose que du « travail » et des appels téléphoniques individualisés. Qu’allions-nous trouver comme dispositif qui soit lié aux apprentissages - c’est notre fonction-, et qui donne envie d’être en lien ?  L’école n’a-t-elle pas cette triple fonction de permettre aux enfants d’apprendre, d’être en lien et de devenir sujet et citoyen ? 

ak2 yol2Rester en lien

Nous avons alors travaillé à mettre deux projets en place. En collaboration avec le Service de promotion des lettres de la Fédération Wallonie Bruxelles, nous avons proposé des ateliers d’écriture. Des écrivains jeunesse ont proposé pour chaque classe, une rencontre par semaine - sous forme d’atelier d’écriture - durant 4 semaines. Il ne s’agissait pas d’une obligation, juste une invitation. « Un vrai écrivain ? Qui écrit des livres ? des vrais livres ? Et on le rencontrera après ! C’est vrai ? Il ne nous connait même pas et il fait cela pour nous ! » questionnaient Fabrice et ses parents. Comme si cette proposition les rassurait : c’est bien vrai : on existe ! On fait partie d’un collectif, et il y aura un après.

Les « réponses » ont bien sûr été très variables d’un enfant à l’autre. Si Ben attendait « son » courrier le mardi matin en courant à la boite aux lettres et s’autorisait à jouer avec les mots, les sons et les images, Aya ne s’est absolument pas souvenue que nous lui avions envoyé des propositions d’écriture. Les parents de Fred ont été séduits par la proposition et ont soutenu leur fils dans le fait d’écrire, ensemble. Dans l’institution de Gégé, lui permettre d’écrire, l’accompagner dans une écriture « en atelier » semblait bien trop compliqué à organiser.  Jules et son éducateur référent se sont pris au jeu de l’écriture fiction et ont eu plaisir à raconter leur imaginaire et à le partager. Le covid et le confinement nous ouvraient la porte à une expérience de l’écriture comme lien à l’autre. Une occasion à ne pas rater !

Et pourtant nous avons eu l’impression que ce n’était pas suffisant, que cela restait encore trop individuel, que si cela créait un lien entre nous et une ouverture à un « après », ce lien était trop ténu. Nous avons eu le sentiment qu’il fallait recréer du collectif dans ce moment de confinement.  Mais comment ? Nous (re-)faisions, en creux, l’expérience que l’école est non seulement un lieu au service des individus, mais aussi un collectif ! Un lieu de vie où l’on apprend ensemble. Un collectif que chacun crée et par lequel il est « créé ».

L’AMO La Chaloupe avait mis sur pied une radio locale pour rester en lien avec « leurs » jeunes ; un petit contact et le projet était lancé. Les Moineaux passaient à la radio ! Chacun, enfant et adulte, était invité à préparer et envoyer un fichier audio : un petit mot, une chanson, le texte écrit pour les ateliers d’écriture, etc. De tous ces petits bouts d’histoires nous avons « fait » une émission radio où l’on pouvait s’entendre les uns les autres. La radio a été saturée par le nombre d’appels : tant d’auditeurs et tant d’appels ! De la chaleur, du rire, du plaisir, du lien et un sentiment d’appartenance !

Faire école

Cette crise sanitaire laisse apparaitre un aspect si souvent occulté dans la vie scolaire : pour que l’école soit un lieu d’apprentissage, de socialisation et de subjectivation, elle se doit d’être un lieu d’institution et de création de la collectivité humaine. Non un endroit, mais un lieu. Un lieu que l’on habite ensemble, un lieu où l’on apprend ensemble, où l’on fait des erreurs ensemble parce que « la vie c’est ce qui est capable d’erreur »[note 1] ! Un lieu d’apprentissage et d’expérimentation du lien social. En effet, qu’est-ce qu’apprendre à lire, écrire, calculer, si ce n’est apprendre à mettre en lien, à attacher et à détacher des lettres, des sons, des mots pour faire émerger du sens ? Apprendre à mettre ensemble des valeurs différentes, à transformer, évaluer, additionner, soustraire, multiplier et partager. Apprendre à comprendre le monde, à s’y mouvoir. Ensemble.

La crise climatique nous le rappelle : nous ne vivons pas dans un milieu, nous sommes une modalité de ce milieu. L’enfant et l’adulte sont des modalités de leur école, de leur classe, ils les changent, les modifient par leur présence, leur manière d’être et d’agir, tout comme celles-ci les transforment.

Et pourtant la crise sanitaire semble avoir renforcé la place des remédiations et des apprentissages individuels au détriment -et parfois au mépris- de la question collective. Comme s’il était urgent pour chacun individuellement de « rattraper les mois perdus », de rattraper « pour soi » la somme des connaissances non apprises. Pourtant, les jeunes disent et redisent l’importance d’aller à l’école, d’être en lien, d’abord, et c’est par là qu’ils peuvent apprendre.

Si les dispositifs gouvernementaux tentent aujourd’hui de prendre en compte la souffrance psychique individuelle liée au confinement, ils semblent avoir oublié l’importance du collectif comme support de l’apprentissage, de la construction du savoir, et de la santé mentale ! N’avons-nous pas entendu et lu que la solidarité c’était de rester chez soi ? Un peu comme si nous ne comprenions pas que la « désymbolisation du lien social, sa gestion purement technocratique, basée non pas sur sa valeur subjective, mais sa quantification en termes de coût et de rendement, confronte le sujet au Réel à l’état brut non médiatisé par une institution symbolique humanisante. (…) La facilité avec laquelle nos gouvernants ont sacrifié le lien social à travers les mesures sanitaires fait craindre que l’institution symbolique de la collectivité humaine se trouve aujourd’hui menacée ».[note 2]

ak2 yol3Protection et reconnaissance

Les deux sources du lien social, nous dit Paugam[note 3], sont la protection et la reconnaissance. Le monde de l’enseignement permet-il aux enfants, aux parents, aux enseignants et aux directions de se sentir protégés ? reconnus ? On sait pourtant l’effet domino que produisent des manques de protection ou de reconnaissance. De nombreux travaux ont étudié la manière dont ces manques se rejouent dans un groupe, amplifiés, sur les plus fragiles.

Toute faille dans l’attention au collectif, à l’ambiance et au respect de chacun (de l’état des bâtiments au harcèlement en passant par un diagnostic stigmatisant, un commentaire de la direction ou le haussement de sourcils d’un enseignant) fragilise les apprentissages. Toute non-reconnaissance ou non-protection d’un enfant, d’un parent, d’un enseignant ou d’une direction va se rejouer dans le collectif et participer à la fragilisation de celui-ci, et de chacun. Il va ainsi fragiliser aussi les apprentissages. Décrochage scolaire et social sont souvent liés, l’école y joue un rôle important. Nombre d’adultes, lorsqu’ils évoquent leur expérience d’école, racontent une expérience d’humiliation ou de mépris ! Les enfants et les familles que nous accueillons témoignent de ces « mêmes » expériences. À contrario, un collectif soutenant permet d’oser l’accrochage, il invite à la curiosité et l’école devient alors vecteur et support d’insertion et de résilience, elle joue son rôle d’ascenseur social et permet les apprentissages.

Si l’école se portait garante de la protection de chacun et de tous et participait à la reconnaissance de chacun et de tous, l’envie d’aller à l’école et la fierté d’apprendre et d’enseigner ne pourraient-elles renaître ?

De la haute-couture

Permettre à chacun d’apprendre -tant sur le plan cognitif que social- et de trouver une place nécessite de travailler en collectif et de travailler le collectif. Promouvoir un collectif support de l’apprentissage, un collectif qui donne sens aux apprentissages est le travail de l’école. Un travail sur le « faire équipe », « faire collectif ». Avec. Avec les adultes, les collègues, les professionnels de l’école et hors école, avec les parents, avec les enfants, avec les compétences de chacun, en les valorisant et les utilisant. Faire équipe pour faire école.

Ceci représente un vrai travail culturel. C’est faire du moindre événement, de la plus petite contrainte, de la question la plus banale une occasion de se soutenir, réfléchir et travailler ensemble[note 4] à partir des forces de chacun. C’est être ou tenter d’être dans cette perpétuelle disposition à écouter, oser, expérimenter, soutenir, permettre, essayer, ensemble.

Les outils sont très nombreux : Conseils de classe ou d’école, ateliers interclasses (toute notre école est concernée le jeudi), projets collectifs un peu fous à partir de l’idée de l’un ou de l’autre (faire un film, écrire un livre,…), boites à billes collectives qui se remplissent ou se vident par la participation de chacun, banc disponible dans les classes pour accueillir un enfant qui a momentanément des difficultés dans son groupe, tutorat, envoi d’un enfant en colère chercher le courrier à la boite aux lettres, aller montrer son travail bien fait à tous les adultes de l’école, gâteau d’anniversaire où l’on partage quelque chose de bon, aller voir un enfant à sa compétition de foot ou à son spectacle de breakdance, tous ces outils ont profondément modifié l’ambiance dans notre école. Apaisement et cohésion sont au rendez-vous depuis que nous n’excluons plus d’enfant. Ces outils ne sont pourtant que des outils. Ils ne permettront de « faire collectif » que s’ils se mettent au service du collectif et sont continuellement réajustés, accompagnés, pensés pour faire collectif, pour permettre de faire équipe, en y incluant chacun !

Le confinement a rendu visible l’importance du collectif à l’école. On le sait, le groupe peut être dur et destructeur. Mais, si l’on en prend soin, il peut être support des apprentissages et de la construction de soi, lieu de l’institution symbolique de la collectivité humaine.  Ce collectif permet alors de « faire école » et de se trouver une place dans le monde. C’est un travail de haute-couture qui mérite et nécessite d’être soutenu !

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A propos de l'auteure

Yolande Verbist est assistante sociale à l’école Les Moineaux, une école spécialisée qui accueille des enfants âgés de 3 à 13 ans qui n’ont pas trouvé de place dans l’enseignement ordinaire, leur comportement étant trop inquiétant, interpellant ou dérangeant. Elle est aussi anthropologue au CéRIS/UMons. Ses recherches portent sur ce qui permet de lutter contre la désaffiliation et ce qui soutient l’accrochage social.

Notes

[note 1] VIAL-DURAND, M. L’impossible au cœur du vivant. in « Cris, écrits et bricolages » Institutions n°67, 2021, p. 59

[note 2]  TYRANOWSKI R., De l’aliénation à la disrythmie généralisée  in « Cris, écrits et bricolages » Institutions n°67, 2021, p.83

[note 3] PAUGAM S., Le lien social, PUF, 2008

[note 4] Enseignants, enfants, parents, et tous les adultes qui travaillent avec l’enfant.