par Esther Napoli

Mon ethnographie s’intéresse aux parcours de trois migrants installés au Royaume-Uni et de leurs hébergeuses belges. Dans un premier temps, mon texte abordera « l’avant » Angleterre et le parcours des hébergés jusqu’au Royaume-Uni. Dans un second temps, il évoquera le parcours des hébergeuses : quelles sont les raisons qui les ont poussées à s’impliquer ? Quel impact cela a eu sur leur vie privée et professionnelle ?

printbuttonPar cet article, je souhaite montrer comment se passe la vie en Angleterre pour les personnes qui ont été hébergées par des familles belges. Pour ce faire, je me suis rendue en juillet dans différentes villes du Royaume-Uni afin de rencontrer d’anciens hébergés. J’y ai rencontré Dejen, Yonas, Nader et Hagos. Pour diverses raisons, ils n’ont pas souhaité répondre à une enquête en tant que telle. Pour certains, les images de réfugiés à la télé en disent déjà long sans qu’on doive en rajouter.

C’est pourtant ces images qui ont mobilisé les hébergeuses que j’ai rencontrées. Afin de poursuivre mes recherches, je décide d’interroger des hébergeuses qui ont rendu visite à leurs anciens hébergés. Je rencontre Nadine, Sabine et Bérengère qui ont été touchées par des images, diffusées en 2017, qui appelaient au soutien des bénévoles pour l’hébergement de migrants.

Les parcours avant d’atteindre le Royaume-Uni

J’ai fait la connaissance de Dejen et d’Hagos à quelques mois d’intervalle en 2019 en Belgique. Tous deux essayaient de passer en Angleterre depuis le parking d’Ipsum. Ils sont venus pendant plusieurs mois, le temps d’un week-end chez ma maman et moi.

Avant d’arriver en Belgique, ils sont passés en Italie où ils sont restés quelques mois. Ensuite, Hagos se rend en France où il fait une demande d’asile pour laquelle il reçoit une réponse négative. Il décide en 2019 de venir en Belgique pour tenter sa chance pour l’Angleterre. Il passera quelques mois au parking d’Ipsum et quelques weekends chez ma maman. En octobre 2019, il réussit à passer en Angleterre.

Dejen avait, quant à lui, introduit une première demande d’asile au Luxembourg qui n’a pas abouti. C’est pourquoi, il est venu en Belgique pour « try UK ». Il a un oncle déjà installé en Angleterre qui lui conseille de venir. Pendant son séjour en Belgique, ma mère et moi, nous avons essayé de l’informer sur le fait qu’il pouvait demander l’asile en Belgique car il est mineur. En février 2020, Dejen a réussi à passer en Angleterre.

Dejen et Hagos ont obtenu leurs papiers en 2021. Avec eux, je reste en contact via Messenger. Et après deux ans de discussions téléphoniques, je décide de leur rendre visite. Ils sont devenus comme des frères, une complicité s’est créée.

Cependant, ils n’ont pas souhaité répondre à mes questions. Dejen trouve que « nous sommes amis » et il ne souhaite pas me raconter certains passages de sa vie.

Yonas, qui me racontera son parcours en Suisse sans que je ne pose aucune question, sera réticent à faire un entretien. Il a déjà raconté son histoire en Suisse, en Allemagne et au Luxembourg, pays dans lesquels il avait introduit des demandes d’asiles qui ont été déboutées. Je lui explique que j’aimerais faire connaitre son histoire et son parcours pour que les gens sachent ce que d’autres vivent. Yonas n’y croit pas : « Cela ne marchera pas. Tu sais, les gens regardent le journal parlé. Ils savent déjà ». Il ajoute : « Je ne crois pas. Tu sais, on ne peut pas tout changer. Il faut accepter la vie comme elle est ».

Grâce à Hagos, pendant mon séjour en Angleterre, je fais la connaissance de son ami, Yonas et de son cousin, Nader. Ils vivent tous les trois dans la chambre d’Hagos en attendant de trouver mieux.

Yonas est arrivé en Suisse à l’âge de 16 ans où il fait une demande d’asile. Il faisait « un apprentissage en installateur sanitaire ». Lors de sa seconde interview, son avocat semblait confiant : « J’avais une bonne histoire » dira-t-il. Pourtant, après cinq ans passés en Suisse et deux essais négatifs, il reçoit un ordre de quitter le territoire. Yonas quitte la Suisse sans avoir fini sa formation. Il fait une autre demande d’asile en Allemagne et ensuite au Luxembourg. Cependant, à chaque fois, Yonas reçoit un ordre de quitter le territoire. Il décide alors de partir pour la Belgique afin d’essayer de passer en Angleterre. Il y reste quelques mois avant de passer en Grande-Bretagne. Yonas attend sa seconde interview. Ensuite, je fais la connaissance de Nader. Il est en Angleterre depuis 2018. Il a ses papiers en 2019. Il est assez impressionnant. Il est très grand et son bras droit est entièrement tatoué. 

Les témoignages des hébergeuses

En Belgique, grâce à une connaissance, je rencontre Nadine, Sabine et Bérengère. Sabine est une amie de Nadine qui était présente lors de mon entretien avec Nadine. Elles sont toutes trois très impliquées dans l’hébergement, certaines s’estiment même « trop » impliquées. Elles ont vu leur vie professionnelle et privée se chambouler. Bérengère a dû arrêter le mi-temps avec son mari architecte, car son engagement prenait trop de place : « Je n’avais plus le temps ».

Pour Nadine, le fait d’héberger des personnes a remis tout en question : « Ça a fait exploser toutes mes valeurs et ma famille ». Son implication a créé des tensions avec certains membres de son foyer : « Certains de mes enfants ne comprennent pas toujours mon engagement. Donc, je n’en parle pas ». Nadine a mis du temps à trouver le bon équilibre entre l’hébergement et sa vie de famille : « Ça fait un an et demi que je freine ». Elle ajoute : « J’héberge parce que je peux le faire, parce que l’état ne peut pas le faire et parce que ça me plait ». Elle continuera d’héberger tant qu’elle peut le faire. Je sens qu’elle en a parcouru du chemin pour arriver à cette stabilité.

Elles ont commencé par héberger des personnes différentes et juste le temps d’un week-end. Puis, il y a eu des « fidèles ». Ensuite, elles me disent que l’hébergement s’est modifié. Elles hébergent désormais des demandeurs d’asile ou les personnes en procédure de Dublin en attente d’une place dans les centres d’accueil.

Sabine a quant à elle, décidé d’arrêter l’hébergement pour se concentrer sur l’accompagnement de ceux qui sont restés en Belgique : « Il est difficile d’héberger et d’accompagner ceux qui souhaitent rester ». Elle souligne : « Il y a un vide de l’accompagnement et donc ça retombe sur les hébergeurs ».

Bérengère s’occupe, en particulier, des personnes envoyées en centres fermés, car « il y en a qui se sont vite fait arrêter ». C’est d’ailleurs devenu sa particularité. Tout au long de notre entretien, elle regardera son téléphone. Elle suit « en direct l’expulsion d’une dame iranienne ».

Bérengère est celle qui m’a le plus impressionnée. Elle ne s’arrête jamais même pendant ses vacances, elle continue de répondre aux demandes. Bérengère me confie qu’elle ne peut pas arrêter son implication sinon elle ferait un burn-out : « J’ai toujours des demandes et je dois y répondre. Je ne supporte pas de savoir qu’il y a des gens qui dorment dehors ».

La vie en Grande-Bretagne

Dejen est arrivé à l’âge de 17 ans en Angleterre. A notre rencontre, il est devenu adulte. Il a 19 ans. Dejen habite à Daford une petite ville à 45 minutes au sud-est de Londres. Dejen s’y est installé, il y a deux ans, pour faire des études d’électricien, car « il y a un bon collège ». En plus de ses études, Dejen travaille comme livreur pour une grande enseigne de livraison de plats à domicile. Il aime ce travail parce qu’il gagne plus d’argent et il peut décider de son horaire de travail.

Dejen vit dans une petite maison non loin du centre-ville. Il partage la maison avec un autre garçon. Sa maison est payée par le gouvernement pendant deux ans ainsi que ses études, « c’est une maison temporaire » me dit-il. D’ailleurs, il n’y a pas de décoration personnelle, y compris dans sa chambre.

Ce sont surtout les hébergeuses qui m’éclairent sur la situation des mineurs en Angleterre. Bérengère me dira que les filles qui sont arrivées mineures « s’en sortent bien, car elles sont scolarisées ». Sabine souligne que les mineurs sont mieux suivis en Grande-Bretagne qu’en Belgique : « En Angleterre, on les accompagne pour trouver un logement. Des assistants sociaux leur envoient des annonces de logement ».  

La situation des adultes est autre : « C’est plus difficile pour les gars adultes. Ce fut le cas pour Hagos. Ses débuts en Outre-Manche furent un peu difficiles. Il a été logé dans un hôtel[note 1] à Belfast. Il ne parlait pas bien l’anglais et la communication avec les anglophones était compliquée. Il m’appelait, souvent, le soir, afin que je puisse l’aider à faire ses devoirs.

Le but d’Hagos est de se rendre au Soudan dans quelques mois afin d’y rejoindre sa femme. Son projet lui demande beaucoup de sacrifices. Il accepte de faire des jours de travail supplémentaires. Il loge avec Nader et Yonas dans la même chambre dans une maison déjà partagée avec neuf autres hommes. Il me raconte qu’il n’a pas d’autres options : « Je n’ai pas trop le choix. Je travaille beaucoup, mais la vie est chère en Angleterre et mon travail est juste à côté. Et puis je veux faire venir ma femme en Angleterre ».

Lors de mon séjour auprès de lui, il est pourtant fier de me montrer sa chambre. Il refuse que je me rende dans un hôtel pour ne pas les déranger, car « nous sommes frères ». Il ne veut pas que j’aille dans un hôtel, parce que « si tu fais ça, ce n’est pas de respect. Tu es comme une sœur pour nous ». Pour lui, il est normal que je dorme dans sa chambre, car il avait été hébergé chez nous auparavant.

Le problème de la langue est également évoqué par les hébergeuses : « Certains restent fort entre eux, surtout ceux qui ne font pas d’études … Ils ne progressent pas dans la langue ». Nadine ajoute : « En Angleterre, ils ont peu de contact avec des anglophones et c’est chaud pour eux ».

Sabine va encore plus loin : « Pour certains, à leur arrivée en Angleterre, il y a comme une sorte de décompensation à cause du stress qu’ils ont accumulé, le stress d’être en suspens et de ne pas avoir de papier. Et jusqu’à leur arrivée, ils étaient, d’une certaine façon, maitres de leur vie. Après, ils sont institutionnalisés. On leur impose des règles à suivre et c’est dingue pour eux. C’est un système qui ne tient pas compte de leur parcours ».

Yonas est, par exemple, fatigué de sa situation et fragilisé par celle-ci. Cela fait neuf ans qu’il a quitté son pays sans obtenir les résultats espérés. Il espère que cette fois-ci, il aura une réponse positive : « C’est ma dernière chance ».

Nadine relativise : « Tous ceux que j’ai rencontrés arrivent à faire leur trou, je ne dis pas qu’ils sont heureux ». La plupart font « des petits jobs ou travaillent pour d’autres réfugiés ». C’est le cas pour Hagos, Yonas et Nader. Ils travaillent pour une grande entreprise d’alimentation anglaise. Ils préfèrent travailler de nuit, car ils sont payés plus s’ils travaillent la nuit.

Nadine aussi, a bénéficié de cette reconnaissance qu’ont les hébergés envers leurs hébergeurs. Elle fut logée par ces anciens hébergés lors de ses derniers déplacements : « Ils sont très reconnaissants et veulent montrer qu’ils savent se payer des trucs. Avant, j’étais gênée, car avant il n’avait pas de papiers, mais c’est leur fierté de montrer qu’ils peuvent s’acheter des choses ».

Comme les autres bénévoles, elle remarque qu’il y a auprès de leurs hébergés une sorte de « nostalgie du parking et des familles belges, surtout les premiers mois de leur arrivée ». Leurs familles belges leur manquent. Bérengère ajoute : « En Angleterre, Il n’y a pas de famille comme en Belgique, ils disent qu’ils veulent venir en Belgique rendre visite à leur famille belge ».

Nader me dit aussi, tout comme Hagos, que les personnes en Angleterre n’aident pas comme ceux en Belgique. Il m’explique qu’il est difficile de rentrer en contact avec Home Office[note 2] par téléphone : « Car quand ils voient que tu appelles avec un numéro de téléphone [GSM], ils ne répondent pas ». C’est pourquoi, il essaie depuis deux jours de se rendre au Refugee Forum, qui facilite la communication entre les réfugiés et les Home Office.

Le lien entre les familles belges et les hébergés est donc important. Nadine a décidé, par exemple, de « rester en contact avec ceux qui voulaient rester en contact avec moi ». Elle ne voulait pas créer « un lien de dépendance avec eux ». Certains liens se diluent avec le temps, d’autres se renforcent. Pour certains, elle est devenue comme une maman : « Ils me demandent des conseils pour tout. Ce sont des petits trucs de maman ».

A propos de l'auteure

Esther Napoli est Anthropologue de formation et formatrice FLE, Elle s’intéresse aux migrations et aux parcours migratoires. Elle a rédigé un premier article sur les mobilisations des familles d’hébergeurs, dans le cadre du certificat en santé mentale en contexte social (UCLouvain) et poursuit aujourd’hui son travail sur la vie des « migrants » en Angleterre.


[note 1] Un hôtel touristique réquisitionné par le gouvernement afin d’accueillir les demandeurs d’asile.

[note 2] Équivalent du CGRA en Belgique.

Akène 4AKhsCETAL cover183 1ak3 cover200 1ak3 cover200 1hs REZOcover 184 1akene2 cov200 1 1akene1 coverS 1cover AKmars2021small