Des mobilisations discrètes

« Accueillir, c’est résister »

par Sophie Djigo

Témoigner pour rendre visible l’engagement militant des personnes qui accueillent les exilés victimes de la violence d’Etat à Calais et ailleurs.

printbuttonEn octobre 2016, l’État français entreprend de détruire le bidonville tristement nommé « la jungle » dans la zone industrielle de Calais. Près de 11 000 exilés y survivent dans des conditions rudimentaires pendant leur transit à la frontière franco-britannique. A l’issue de l’évacuation, des centaines de personnes sont déplacées par bus, dans des centres d’accueil de l’ensemble du territoire français, et ce afin de réviser leur projet migratoire.

Les agents de l’OFII[note 1] leur proposent de demander l’asile en France, alors même que nombre d’entre eux ont déjà été déboutés de l’asile[note 2] ou sont des dublinés[note 3]. Pour les autres, ceux qui restent, aucun dispositif d’accueil, aucune mise à l’abri n’est prévue. L’objectif politique est sans équivoque : débarrasser Calais de la présence des migrants clandestins.

Une traque policière se met dès lors en place : les exilés sont chassés de Calais, leurs effets personnels sont raflés et détruits à la déchetterie, leurs chaussures sont confisquées, leurs téléphones, cassés. Les campements de fortune où ces personnes en transit tentent de survivre et de se cacher sont démantelés à un rythme toujours plus effréné : chaque semaine, puis deux fois par semaine, puis toutes les 36 heures. La violence d’État aboutit effectivement à une diminution du nombre des migrants qui restent : entre 1500 et 2000 personnes demeurent, majoritairement de jeunes hommes, seuls capables de supporter les conditions de dénuement et de violences policières qui règnent désormais à Calais.

A Calais, c’est une police d’État présente en nombre et en permanence, dotée d’un armement substantiel, des dispositifs de surveillance partout et de hautes technologies. Face au potentiel de violence d’État, comment se mobiliser en tant que citoyens pour faire valoir le respect de la Constitution et des droits des exilés ? Comment agir pour se défendre ou pour défendre une politique d’accueil respectueuse de la dignité des personnes en transit ? Bien sûr, les citoyens solidaires utilisent des moyens classiques : manifestations, sit-in ; mais cela a peu d’effet. C’est d’une autre manière, plus discrète et mieux organisée, que se déploie la résistance à la politique violente de l’État.

« Accueillir, c’est résister » est la devise du collectif Migraction59 qui rassemble des citoyens volontaires pour contrer la politique anti-migrants en ouvrant leurs portes à ceux qui sont chassés, estampillés d’« indésirables ». Chaque week-end, le collectif organise un accueil de répit à destination du public spécifique des exilés en transit, qui circule entre les frontières. Ces personnes ne visent pas à s’installer sur le territoire français, plutôt à passer illégalement en Angleterre dans l’espoir d’un accueil et d’une meilleure intégration. Cette forme d’accueil a été co-construite avec les exilés eux-mêmes, en fonction de leurs désirs et de leurs besoins : un répit de 48h pour retrouver des forces et l’énergie nécessaire afin de repartir et de retenter sa chance. Ceux qui le souhaitent sont conduits par des chauffeurs volontaires au départ de Calais jusque chez leur « familles d’accueil » dans tout le Nord-Pas de Calais.

Du point de vue du collectif, les personnes engagées ne sont pas des bénévoles, mais des volontaires ou des militants, c’est-à-dire des membres qui utilisent l’action d’accueillir comme un outil de lutte politique. Cette lutte s’inscrit en résonance avec le double discours politique ambiant : d’une part, le discours xénophobe qui répète qu’ « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », considérant implicitement la présence migratoire comme un poids, au mépris de l’apport économique, socio-culturel et démographique qu’elle constitue en réalité. D’autre part, le discours fasciste adressant aux citoyens solidaires l’injonction suivante : « Puisque vous aimez tellement les migrants, prenez-les chez vous ! ». Migraction59 s’offre ainsi de faire la preuve par l’exemple que l’on peut accueillir les exilés et que c’est même quelque chose que l’on fait déjà.

L’action du collectif est une forme de mobilisation qui a ses particularités, déterminées par l’adaptation à la fois à la politique gouvernementale, à sa force de frappe ainsi qu’aux conditions de vie extrêmement difficiles que subissent les exilés. Elle prend en compte aussi bien les nécessités de la lutte politique à des fins de changement, que l’urgence de soutenir les personnes vulnérables dans les campements à Calais. Sa nature peut sembler ambiguë et suscite parfois des malentendus : l’accueil pourrait ressembler à une forme de secours, dans une logique humanitaire. Cependant, il n’en est rien. L’éthique du collectif s’est construite à rebours de l’asymétrie qui est au cœur de l’humanitaire et de la relation aidant/aidé. Elle implique une vigilance à l’égard des postures coloniales ou d’autorité au sein de la relation d’aide.

Pour le collectif, l’objectif est de transformer la société, c’est donc un objectif politique. Il s’agit de défendre une autre vision de l’immigration, une révision du statut de la clandestinité, un modèle social orienté vers le multiculturalisme et l’accueil, qui exigerait une toute autre politique. Loin de l’urgence, cet objectif s’inscrit dans une longue durée et change le rapport au temps que peuvent avoir certaines formes de solidarité plus ponctuelles. Accueillir devient non plus seulement un acte, mais une pratique. Plus encore, rejoindre le collectif implique de réformer sa façon de vivre et d’adopter un mode de vie hospitalier. Par là même, l’hospitalité militante rejoint les formes traditionnelles et anthropologiques de l’hospitalité.

L’avantage de l’accueil est aussi de procéder en constituant tout un réseau de citoyens solidaires, déployés à l’échelle de toute la région, en connexion avec d’autres solidaires dans tout le pays et dans toute l’Europe. Par exemple, le collectif Migraction59 est en lien étroit avec la plate-forme d’hébergement belge, a fortiori dans la mesure où les invités sont parfois les mêmes, qui circulent de part et d’autre de la frontière. La mise en place de ce réseau correspond aussi au choix de la non-violence. Car dans le contexte de Calais, la question se pose de savoir comment lutter de manière non-violente face à la violence d’État ? L’accueil est une réponse, à la fois pratique constructive, créatrice de liens et pacifique.

Ainsi le réseau essaime dans toute la région, à l’abri des regards, dans la sphère privée des foyers. Pourtant, l’action de Migraction59 n’a rien de clandestine. Mais elle réorganise les terrains de lutte, faisant de la maison, royaume du privé, un nouveau terrain de lutte collective. Il est assez ironique de constater que des activités traditionnellement genrées et socialement méprisées, comme le fait de cuisiner, de nettoyer sa maison, de préparer une chambre... sont revalorisées par l’hospitalité militante et se voient même requalifiées en actes politiques. Les tâches domestiques deviennent des moyens de lutter contre la politique anti-migrants en accueillant les exilés chez soi. Le collectif annule la division historique du travail entre les tâches politiques et publiques réservées aux hommes et les tâches domestiques privées dédiées aux femmes. Il n’est pas anodin qu’un bon nombre de militants soient des militantes, étant donné que ce type d’action leur est plus accessible, pour des raisons liées aux dispositifs sociaux et politiques de nos sociétés, que d’autres formes de mobilisation.

Cependant, la tactique du réseau a aussi ses inconvénients, en particulier celui d’invisibiliser la mobilisation des citoyens accueillants. Anonymes et discrets, œuvrant « à la maison », leur action est rarement reconnue. La difficulté est alors de rendre cet engagement visible, essentiellement par les médias, pour faire exister la parole des accueillants dans le débat public.

A propos de l'auteure

Sophie Djigo est philosophe et militante, fondatrice de Migraction59.


[note 1] L’Office français de l'immigration et de l'intégration.

[note 2] Ils ont déjà fait une demande d’asile auprès de l’OFPRA en France et celle-ci a été rejetée.

[note 3] Leur première prise d’empreinte a été effectuée dans un autre pays. Conformément au règlement Dublin II, les exilés ne peuvent faire une demande d’asile que dans l’État où leur première prise d’empreintes a été réalisée.

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