par Adriana Costa Santos et Naïké Garny

Cette analyse met en relief les spécificités du mode d’agir citoyen en termes d’accueil et d’hébergement. Au point que l’expérience engrangée par les initiatives citoyennes d’accueil ont pu influencer les pratiques gouvernementales.

printbutton1. Créer des liens face à la violence

Trois mille corps forment une chaîne humaine. Une main attrape l’autre, les pieds fermement ancrés sur terre. Trois mille corps forment un cordon, au départ de la Gare du Nord de Bruxelles jusqu’à encercler le parc Maximilien. Ce cordon se ramifie et s’étend à l’intérieur du parc. Trois mille corps en bouclier, rassemblés en moins de 48 heures suite à l’appel de la Plateforme Citoyenne passé sur les réseaux sociaux, pour empêcher une intervention de police. Trois mille corps créent une toile de solidarité pour protéger d’autres corps que l’État avait décidé de réprimer, pourchasser, enfermer, expulser. C’était le 21 janvier 2018.

Depuis quelques années, le Parc Maximilien est devenu un lieu historique et symbolique de la défaillance de la politique migratoire belge et des mobilisations solidaires en réaction. L’Office des Étrangers ayant pris ses quartiers juste à côté, il a vu émerger un camp de réfugié.e.s lors de la crise de l’accueil de 2015 et a vu naître la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés. Lorsqu’à l’été 2017 quelques centaines d’exilé.e.s se retrouvent dans ce même lieu en transit, dans l’impasse imposée par la politique migratoire européenne, le gouvernement belge adopte un traitement policier et réagit à leur présence par des rafles, des quotas d’arrestations et des places supplémentaires en centre fermé[note 1], visant leur déportation vers le pays d’origine[note 2] ou le pays “Dublin”[note 3]. Des bénévoles s’y rassemblent à nouveau pour pallier aux manquements d’accueil et apporter une aide matérielle. Ils et elles y sont témoins des nombreuses actions policières et leur réaction à l’urgence laisse place à la réaction au danger que celles-ci représentent pour les exilé.e.s. Les citoyen.ne.s accueillent sous leur toit des hommes et des femmes poussé.e.s dans la précarité par les violences d’État. Dans l’urgence, les un.e.s et les autres se rencontrent et tissent des liens de confiance et de solidarité.

Ces nombreuses violences - administratives, policières, symboliques, politiques - génèrent de l’indignation, qui se meut en action humanitaire et amplifie la mobilisation solidaire. Si les citoyen.ne.s découvrent la souffrance et la pénibilité des chemins d’exil, ils et elles sont également témoins du fait qu’elles sont exacerbées par la politique migratoire belge. Et, par là constatent et subissent la criminalisation de leur action solidaire.

En 2018, Anouk Van Gastel, journaliste belge et citoyenne hébergeuse, est citée avec d’autres citoyen.ne.s devant le tribunal correctionnel pour avoir hébergé des personnes migrantes, tou.te.s accusés de trafic d’êtres humains[note 4]. Au palais de justice à Bruxelles, pendant que les manifestant.e.s crient à l’extérieur que la solidarité n’est pas un crime, Anouk s’adresse à la juge pour expliquer son action humanitaire. Le jeune garçon qu’elle hébergeait avait déposé ses empreintes dans un autre pays européen, explique-t-elle, ce qui fait qu’une fois une demande d’asile déposée, il se verrait probablement forcé par la Belgique de retourner dans ce pays, étant donné l’application stricte du règlement de Dublin par l’Office des Étrangers. Au-delà de la tangible criminalisation des solidarités que cette scène démontre, elle illustre la compréhension progressive et concrète du droit des étrangers, mais aussi des enjeux politiques derrière une telle criminalisation. La “crise des réfugiés” semblait être d’abord et avant tout une crise politique, de refus d’accueil, de précarisation d’hommes et de femmes dont les droits fondamentaux étaient bafoués, dont la “dissuasion” par la violence était la norme et la priorité, plus que le droit à l’asile et à l’accueil.

2. Approche citoyenne et modes d’agir spécifiques 

Des dizaines de milliers de citoyen.ne.s se mobilisent avant tout pour héberger, ensuite pour transporter, pour accompagner à l’hôpital, à l’école, à l’Office des Étrangers, pour informer, en cherchant à se renseigner à leur tour, pour suivre une demande d’asile, pour chercher un.e avocat.e et pour répondre aux multiples vulnérabilités qu’ils et elles constatent sur le terrain. On protège des corps, on rencontre des humains, on nomme des personnes, on crée des liens.

La mobilisation solidaire prend alors une ampleur inattendue, la Plateforme Citoyenne évolue et se structure, avec un soutien progressif des autorités politiques locales et régionales. Au sein d’une articulation entre le pouvoir politique, des institutions publiques et des organisations humanitaires[note 5], les citoyen.ne.s prennent une place et un rôle dans l’organisation de projets pilotes et de nouvelles approches de l’action publique en réseau. La mission que se donne la Plateforme se structure alors autour de deux piliers principaux: l’action concrète et, au travers de l’implication des citoyen.ne.s dans celle-ci, le changement d’attitudes et de représentations autour des enjeux migratoires, afin de créer une société plus hospitalière[note 6].

Sur le terrain, les citoyen.ne.s déploient des réponses adaptées aux besoins d’accueil des exilé.e.s en Belgique, réagissent aux constats émanant de leur proximité avec ces dernier.ère.s et développent des modes d’agir en cohérence. Ils et elles réinventent l’accueil d’urgence qui se meut en accompagnement, en ponts, en liens. 

L’approche citoyenne en matière d’accueil trouve notamment une expression marquante dans le projet de la Sister’s House, projet d’accueil, d’information et d’accompagnement pour femmes en migration, qui propose un hébergement et un suivi psycho-médico-social qui tient compte des spécificités liées aux parcours migratoires des femmes. Au départ d’un petit projet d’hébergement collectif mené par des citoyennes bénévoles, la création de liens de confiance et la rencontre des besoins spécifiques des femmes migrantes pousse à une réflexion autour de l’approche genre dans l’accueil, venant questionner les logiques dominantes dans le secteur[note 7]. Aujourd’hui le projet Sister’s House s’est vu octroyer un financement par la Région de Bruxelles et dans cette reconnaissance matérielle et symbolique, l’évolution et la professionnalisation du projet portent les fruits de la réflexion des citoyennes autour des besoins spécifiques des femmes migrantes.

3. De la création de liens de confiance, à la reconnaissance de nouvelles approches d’accueil

Au départ d’une action concrète de mise à l’abri, les citoyen.ne.s découvrent les méandres de la politique migratoire, au sein de ces espaces où l’État pratique la répression plutôt que l’accueil, un traitement policier des arrivées de personnes, des territoires de non-droit. Ils et elles se dressent en bouclier comme lors de la chaîne humaine, en fil conducteur, comme dans l’accompagnement d’une demande d’asile. Si la démarche initiale visait à protéger “du froid, de nos rues et de nos lois”, elle permet aux citoyen.ne.s de prendre conscience, de se politiser, de développer une compréhension complexe du sujet et de formuler des réponses adaptées, en créant des ponts avec les structures existantes pour ouvrir l’accès à des droits.

Ces modes d’agir spécifiques à la mobilisation auprès des exilé.e.s mettent en avant le besoin de créer des liens, d’autant plus quand ils et elles constatent l’effet de la violence d’État dans leur méfiance vis-à-vis des sociétés d’accueil[note 8]. Les liens, les ponts, les poignées de main sont alors revendiqués comme des éléments essentiels à l’accueil des exilé.e.s et à leur intégration saine dans la société belge.

4. Au croisement des modes d’agir et de la politisation, l’importance des liens

De toutes ces expériences, l’importance donnée à la création de liens dans les pratiques d’intervention sociale et dans la gestion de la politique migratoire semble être une donnée fondamentale. Face à l’hostilité de la répression organisée par le gouvernement belge, les citoyen.ne.s investissent le terrain de l’accueil et le revendiquent “humain”, partagent leurs toits et s’engagent dans la défense des droits des personnes migrantes. L’engagement personnel participe de ce que Bertrand Ravon qualifie de souci du social, « caractéristique des actions publiques qui se déploient dans des contexte d’inquiétude non dénués d’affects et d’engagements personnels »[note 9]. Aux marges du travail social institutionnalisé, cette mobilisation citoyenne d’hospitalité s’invente des formes d’engagement et d’accompagnement qui dépassent les limites du bénévolat ou de la charité traditionnels, mais aussi celles du militantisme classique de protestation morale[note 10].

La méfiance et la peur que l’approche dite “dissuasive” de l’État provoque dans les corps et esprits des exilé.e.s, est contrebalancée avec des relations de confiance et de solidarité développées avec les citoyen.ne.s. Par leur action, les citoyen.ne.s prennent une place prépondérante dans l’accueil et l’intégration des exilé.e.s, tout en continuant de revendiquer un accueil organisé par l’État, en conformité avec ses engagements internationaux. Les dits “migrant.e.s en transit” deviennent alors des “demandeur.euse.s d’asile”, créent des attaches avec la Belgique hospitalière et s’informent sur leurs droits, pour ensuite espérer s’intégrer durablement en obtenant le statut de réfugié.e. Les hébergeur.euse.s et les bénévoles participent à mettre en valeur l’importance des liens et de la rencontre humaine dans les décisions prises pendant le parcours migratoire.

La prise en compte des liens avec le pays d’accueil va à contre-courant de la logique européenne et intrinsèquement présente dans le règlement de Dublin III, qui traite la répartition des demandes d’asile en Europe de façon mathématique, suivant des quotas et des besoins de répartition de cette “charge humaine” que représentent les demandeur.euse.s d’asile dans les discours et dans l’esprit de la loi[note 11]. Suivant son application stricte, la Belgique stigmatise les “dubliné.e.s”, en dénonçant “le shopping de l’asile”[note 12], sans tenir compte des violations de droits humains qui ont lieu dans certains des pays européens d’arrivée qui les poussent à se déplacer, sans tenir compte de l’importance des liens dans la prise de décision de s’installer, dans l’intégration future et dans les objectifs de cohésion sociale.

Paradoxalement à la rigidité du renvoi systématique, nous assistons aujourd’hui à un exemple d’organisation européenne autour de la guerre en Ukraine qui contredit elle aussi cette logique dominante dans la dernière décennie. Lors du déplacement de millions de réfugié.e.s ukrainien.ne.s, les mouvements intra européens sont encouragés, afin de permettre aux individus de s’installer dans les pays où ils et elles ont des attaches ou des raisons autres de vouloir vivre, et aux États limitrophes de ne pas être débordés. Cette nouvelle volonté politique d’accueillir s’appuyant également sur l’hébergement citoyen qui fut jadis “l’outil” de résistance, met en valeur l’importance du développement d’un réseau social auprès des populations locales pour assurer une intégration durable, apprendre la langue ou entrer sur le marché du travail. Les modes d’agir citoyens qui ont par le passé pu être dévalorisés et même criminalisés, sont aujourd’hui pris en compte dans la stratégie fédérale de gestion de cette nouvelle crise[note 13].

Là où les fondateurs.rices de la Plateforme citoyenne de 2015 prônaient une reprise complète de l’accueil par les agences fédérales et une vocation de l’action citoyenne à s’éteindre afin de ne pas “remplacer l’État”, une nouvelle génération de citoyen.ne.s mobilisé.e.s revendiquent l'idéal démocratique, en se créant une place dans la définition des termes de la politique migratoire. Ils et elles se politisent et repensent l’accueil à la lumière de ce qu’ils et elles constatent sur le terrain. L’action solidaire et spécifique à la mobilisation citoyenne nous apprend la valeur des liens et vient s’ajouter et s’articuler aux droits.

Seul l’État fédéral est en mesure d’octroyer des droits d’émancipation sociale, des papiers, une possibilité de mener une vie digne comme celle à laquelle tout.e citoyen.ne en Belgique devrait pouvoir aspirer. Les solutions citoyennes soutenues par les gouvernements régionaux permettent de pallier l’absence de droits permettant cette émancipation, mais elles montrent également des voies alternatives à une politique migratoire concentrée sur la répression, la dissuasion et le renvoi systématique des demandeurs.euses d’asile dans d’autres pays européens, jusqu’à l’épuisement. L’une n’est pas vouée à remplacer l’autre, mais elles ont besoin de coexister pour une politique migratoire digne des engagements internationaux de la Belgique et des objectifs de cohésion sociale que les régions se donnent - l’accueil des réfugié.e.s ukrainien.ne.s n’a fait que le confirmer dans la pratique.

L’État fédéral doit pouvoir s’emparer des approches de l’accueil développés par les citoyen.ne.s et les organisations de la société civile et les accompagner de l’octroi de droits, permettant de sortir les hommes et les femmes en migration de la boucle de précarité à laquelle le statut de sans-papiers les condamne. Les citoyen.ne.s ont fait preuve d’organisation, de structuration et d’anticipation aux crises de l’accueil que le gouvernement provoque par des politiques inhumaines et inefficaces. Depuis plusieurs années, le mouvement citoyen mobilisé dans cette lutte se réinvente, se spécifie et réajuste ses manières de faire. Il réfléchit, se structure et affûte son action dans une volonté de créer des ponts, de tisser des liens et d’alimenter son plaidoyer. Mais il n’oublie pas le rôle de l’État et ses attentes envers nos dirigeant.e.s sont aussi élevées que ses idéaux.

A propos des auteures

Adriana Costa Santos est doctorante en Sciences Sociales et Politiques au Césir de l’Université Saint-Louis.

Naïké Garny est coordinatrice adjointe de la Sister's House et des hébergements collectifs de Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés.


[note 1] RTBF (2018), Migrants en transit: la politique de Theo Francken est critiquée de toutes parts,consulté le 01.04.2021.

[note 2] En septembre 2017, Theo Francken, alors secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, rencontre une délégation soudanaise dans une opération d’identification des ressortissants qui séjournent illégalement en Belgique (RTBF, 2017).

[note 3] UE 604/2013. Le règlement de Dublin III détermine selon différents critères l’État membre responsable de la demande d’asile. En général, celle-ci doit être introduite dans le premier pays d’entrée dans l’Union européenne. (voir dans le Journal officiel de l’Union européenne)

[note 4] Bruxelles: l'arrêt dans le dossier dit "des hébergeurs de migrants" sera prononcé mercredi (rtbf.be)

[note 5] Un exemple marquant de ce réseau d’action publique est celui du HUB humanitaire. (voir Le hub humanitaire de la gare du Nord déménage au Port de Bruxelles (msf-azg.be))

[note 6] Voir la mission de la Plateforme citoyenne (bxlrefugees.be)

[note 7] voir l’article Pour ses deux ans, la Sister’s House déménage, avec les femmes et leurs espoirs (axellemag.be)

[note 8] MyriaDoc 10 : La Belgique, une étape vers le Royaume-Uni (myria.be)

[note 9] Ravon, B. (2008) Le souci du social, Thèse d’habilitation en sociologie, Université de Lyon 3, p. 10.

[note 10] Deleixhe, M. (2018) Quand l’hospitalité politise. Le cas de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés à Bruxelles. Congrès de l'Association Belge de Science Politique, ULB, Bruxelles.

[note 11] Le règlement de Dublin - FAQ (cire.be). Janvier 2021

[note 12] voir l’article Maggie De Block enterre le “shopping de l'asile” (7sur7.be)

[note 13] Vertongen, Youri et Costa Santos, Adriana (2022) L’accueil des réfugié·es ukrainie·nes en Belgique. La Revue Nouvelle, n/6 2022.

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