Retour sur le moment solidaire

entre luttes pratiques pour l’accueil des exilés et naissance d’un mouvement inédit

par Xavier Briké et Laurent Gilson

Entre les années 2014 et 2018, au plus fort de ce qu’il convient bel et bien d’appeler la « crise de l’accueil » consécutive au durcissement des politiques migratoires – nationales comme supranationales – en Europe, de nombreuses initiatives locales de solidarité avec les exilés voient le jour dans les grandes villes mais aussi dans les villages, au point de dessiner un formidable élan de solidarité à caractère transnational.

Parce qu’ils sont infiniment complexes et multiples, la modélisation socio-psychologique de ces parcours d’engagement nous apparaissait comme une entreprise inévitablement réductionniste. C’est pourquoi nous avons plutôt tenté, au travers du livre « Migrations : du mépris aux mobilisations solidaires »[note 1], avec notre collègue Chloé Allen, d’en interroger les contours, les imaginaires et les ressorts à partir de différentes enquêtes ethnographiques conduites au sein de « haut-lieux » des routes migratoires tout au long de ce « moment solidaire ».

printbuttonA cette occasion, nombreuses sont les personnes qui, initialement présentes pour « donner un coup de main » en hébergeant une personne ou en participant à une distribution de repas, ont amorcé une véritable inflexion dans leur trajectoire de vie sans le soupçonner. Une rencontre en amenant une autre, beaucoup d’entre elles se sont en effet rapidement retrouvées happées dans le vaste mouvement de résistance qui essaimait alors sur le Vieux Continent, au point parfois de voir leur quotidien radicalement transformé par ce nouvel engagement.  

Sur base du terrain, et donc au plus proche du vécu des personnes impliquées, il nous importait ainsi de faire trace d’un épisode de solidarité historique – assurément encore en cours – qui fera date dans les esprits, tant par la violence de son contexte d’émergence, que par l’espoir qu’il charrie dans son sillon.

Au réveil de solidarités multiples

L’année 2015 sera marquée par une intensification des mouvements migratoires vers l’Europe concomitants à un renforcement des mesures sécuritaires aux frontières de l’espace Schengen allant de pair avec une recrudescence des violences étatiques à l’égard des exilés, en particulier au sein des lieux d’encampement et à leurs abords (le Parc Maximilien à Bruxelles, la Jungle de Calais, le pont de Vintimille, le camp de la Chapelle à Paris etc.). Mais à rebours des discours agitant les peurs et attisant les haines qui fleurissent sur la scène publique, des milliers de personnes se pressent pour soutenir – aux frontières et dans les gares – les rescapés des conflits armés qui minent le continent africain et le Moyen-Orient (notamment Syriens, Soudanais, Afghans, Nigérians etc.), ainsi que celles et ceux qui fuient des persécutions protéiformes ou des situations socio-économiques de dénuement. De tous les âges, ils ont été déracinés par la guerre, les violences, la misère, et contraints à fuir leurs territoires vers des lieux sûrs. Leurs conditions, leurs histoires, leurs expériences vont frapper les imaginaires et semer les assises de résistances citoyennes d’une ampleur inédite.

Si le traitement médiatique et politique des parcours d’exilés a souvent contribué à nourrir la peur de l’étranger, il a également pu faire naître des envies de « faire quelque chose ». Ces désirs d’engagement, jusqu’alors principalement réservés à des personnes idéologiquement sensibles à la « cause migratoire » ou impliquées dans les sphères associatives et caritatives, vont ainsi progressivement s’étendre à des populations ordinairement éloignées des mouvements de mobilisation. Des réponses pragmatiques – telles que les nombreuses formes de soutien direct aux personnes exilées (hébergement, récoltes de vêtements, maraudes, accompagnement dans la demande d’asile etc.) – vont contribuer à démystifier les altérités de ces voyageurs migrants, de façon à ouvrir la voie à de nouvelles fraternités. Se construiront, dès lors, à l’appui de ces rencontres et de ces expériences, des savoirs de vécu pour celles et ceux, citoyens, militants ou professionnels, qui ont pu entendre les récits de ces naufragés tout en vivant à leurs côtés.

Dans le même temps, de nombreux volontaires s’organisent partout en Europe. Dans leur sillon les rejoignent des collectifs informels, des groupements militants, des acteurs associatifs, des collègues ou des voisins touchés par leurs propos et leurs expériences. Bien qu’ils soient issus de catégories sociales différentes et qu’ils présentent des visions politiques hétérogènes (voire parfois antagonistes), ils embrassent cependant un même intérêt, humain et solidaire, générant des carrefours d’initiatives originales. Ces personnes vont s’activer collectivement sur divers fronts de lutte et selon des modalités d’implication variables : des travailleurs provenant des secteurs de l’humanitaire ou du psychosocial hébergent des personnes migrantes, tandis que des citoyens se considérant volontiers comme « apolitiques » et ne soutenant habituellement pas « l’accueil » des personnes migrantes en viennent à s’impliquer de façon plus appuyée aux frontières, dans des campements ou encore dans la sphère privée. Symétriquement, des interventions humanitaires s’érigent dans l’urgence, redoublant de créativité comme de pugnacité alors que, au même moment, des trajectoires dites « plus radicales », qui entendent venir en aide aux exilés coûte que coûte, se dessinent aux marges de la légalité et dirigent explicitement leurs mobilisations contestataires à l’encontre des institutions. De plus en plus de citoyens deviennent réfractaires aux décisions prises par les dirigeants des États membres – en matière de politique migratoire – lors des conseils européens qui se sont succédé durant cette période, de même qu’à l’échelle nationale, comme en témoignent les nombreuses manifestations de soutien, les campagnes revendicatives, les actions symboliques qui prennent place dans les grandes villes européennes et s’adressent tout particulièrement aux gouvernements nationaux.

Ainsi, des centaines de milliers de personnes vont s’insurger et s’impliquer dans des réponses à la fois « humanitaires »[note 2] et « politiques », qui visent à offrir aux migrants – par des actions provisoires, souvent spontanées mais toujours concrètes – un accueil digne. Cette « hospitalité en actes » [Gourdeau, 2019] se traduit par des réponses immédiates aux besoins fondamentaux, et se poursuit par des luttes contre les dispositifs sécuritaires et les imaginaires empreints de racisme, qui fabriquent toujours plus d’exclusion, de violence, de précarité et d’exploitation autour de la figure de l’étranger.

S’impliquer à défaut de réponses institutionnelles adéquates

Pour beaucoup de ces volontaires, leurs actions viennent répondre aux carences des pouvoirs publics et s’envisagent dès lors comme une transition vers une prise en charge ultérieure par des institutions étatiques. Les implications individuelles seront le plus souvent soutenues par des collectifs qui organisent des ponts entre les hébergeurs et les hébergés. Ils assurent un tant soit peu l’intendance, la collectivisation de savoirs, ou des bonnes pratiques ; ils prennent en charge les aspects logistiques attachés aux actions qui gagnent en popularité et en régularité ; ils développent une activité de plaidoyer à l’intention de la sphère politique. Peu à peu, de véritables organisations citoyennes voient ainsi le jour, déployant du même coup des pratiques inventives qui enrichissent les dispositifs associatifs et les réponses institutionnelles apportées aux personnes requérant l’asile. Si des formes d’hospitalité se structurent et bénéficient de soutiens d’associations de terrain et parfois des pouvoirs publics, d’autres prospèrent dans les marges et se revendiquent – par ailleurs – indisciplinées, indociles, désobéissantes ; bref, aux prises directes avec des modes opératoires et des idéaux qui se confrontent au pouvoir étatique. En outre, des bénévoles témoignent d’une volonté de rester à l’écart de toute forme de leadership dictant leur « faire hospitalité ». Dans leurs rangs se mobilisent de plus en plus d’hommes, de femmes (surtout) et de familles entières, d’horizons sociaux extrêmement variés. Ils amplifient ensemble, au travers de réseaux virtuels et d’actions quotidiennes, des réponses qui donnent à voir les déficiences des politiques publiques. Tous demandent d’entendre, avec humanité, les besoins et la détresse de ces migrants. Ils enjoignent les représentants politiques à prendre leurs responsabilités en élaborant des perspectives tangibles et durables pour empêcher les violences déshumanisantes dont les personnes en exil font l’objet.

De nombreuses formes d’intelligence solidaire vont ainsi se déployer. À un niveau local mais aussi multi-situé, des actions spontanées opèrent là où des institutions ne se sont pas encore organisées ; où l’aide sociale demeure non ajustée aux contextes et aux besoins. Des initiatives naissent de l’indignation et sont portées par des élans de justice. Au fil du temps et à la croisée de valeurs communes, elles se construiront en réseaux d’appartenance et visibilisent les mécanismes de relégations qui frappent les personnes migrantes. Les citoyens solidaires s’informent des réalités de l’exil, se rencontrent pour discuter des difficultés présentes et des perspectives futures ; ils se trouvent ainsi transformés par les rencontres avec ces personnes. Si bien que l’intimité du foyer devient un lieu de politisation accélérée : les rapports entre hébergés et hébergeurs construisent des convictions humanistes qui participent à insuffler des désirs de lutte. La mise en commun de ces expériences entre hébergeurs génère des slogans, des contre-discours, des contre-modèles sociétaux, des utopies qui prennent consistance dans la quotidienneté de l’hospitalité ainsi que dans les rassemblements.

Des nouveaux enjeux pour comprendre les mobilisations ? 

Aujourd’hui, dans le domaine des migrations, analyser les pratiques et les « formes d’agir » nécessite de repenser les catégories interprétatives et les outils conceptuels, car les engagements, bien qu’interconnectés par le numérique, sont devenus protéiformes et mouvants. Bien plus, ils répondent à de nouveaux imaginaires et désirs de changements au sein de franges de la population qui ne sont usuellement pas toutes actives dans les mouvements sociaux. C’est pourquoi nos ethnographies ne visent pas uniquement à étudier les « carrières militantes » [Fillieule O., 2001] de quelques personnes mais s’emploient plutôt à interroger les points de bascule collective qui ont précipité un engagement « en situation ». D’où la nécessité de vivre sur nos terrains avec nos enquêtés afin de saisir combien les enjeux des migrations tels qu’ils se déploient à l’échelon local peuvent affecter très rapidement des parcours au demeurant éloignés de toute forme de militantisme. De surcroit, ces nouveaux « engagés » présentent des trajectoires singulières, allant d’une implication forte qui se manifeste uniquement « au coup par coup » (aider au passage de frontière lors d’une rencontre fortuite sur une route par exemple) à une participation plus régulière « en coulisses » (gérer un stock de vêtements en vue de leur distribution à des exilés), en passant par des bifurcations successives vers un mode d’engagement plus radical comportant une part de confrontation directe avec les institutions.

Irréductiblement plurielles, ces nouvelles implications évoluent toujours vers de meilleures compréhensions des contextes dans lesquels sont décidées les politiques migratoires, ainsi que des enjeux qui y sont associés. C’est que la cohabitation avec les personnes exilées donne à mieux comprendre les conséquences de ces décisions sur les parcours de vie. De sorte qu’un nombre croissant de citoyens prennent connaissance des inhumanités infligées aux personnes en migration, et ce au sein même de leur propre pays. Qu’il s’agisse de la non-prise en compte de leurs situations de vulnérabilité (traumatismes liés à leur vécu antérieur ou à leur chemin d’exil, sans-abrisme, difficultés à faire valoir le regroupement familial etc.), des traques policières dignes de régimes semi-autoritaires ou encore des entraves administratives favorisées par la bureaucratisation des organes liés à la migration qui conduisent à leur mise au ban. Forts de ces constats, dans la plupart des pays européens, des habitants ouvrent leurs portes pour protéger la vie des personnes migrantes en les sortant de leur anonymie et du hors-champ politique dans lequel elles ont été reléguées. Ce faisant, leur hospitalité présente d’emblée un caractère politique.

Au cours de cette expérience, exilés et hôtes se découvrent en mêlant leurs quotidiens, leurs histoires et croyances, leur sentiment profond d’appartenir à un monde commun qui ne cesse pourtant de multiplier les clivages et, en conséquence, de hiérarchiser la valeur accordée à la vie de chacun. Dans un foisonnement de rencontres, au sein des foyers, dans les parcs, les gares, les squats et les centres d’hébergement, émergent des relations oubliées [Berthelot G., GeorisV., Grossi A., 2018] le « don comme système social », une approche alternative aux « appareils politico-administratifs » telle que nous la conceptualisait le sociologue québécois Jacques T. Godbout [Godbout, 2013]. Pour de nombreux citoyens, l’engagement de proximité devient source de conscientisation, d’une responsabilité morale à nourrir face à l’immobilisme du politique. Dans ce sens, le contact avec le terrain leur ouvre de nouvelles clés d’analyses et de compréhension de la situation migratoire, au point de précipiter des actions contestataires immédiatement dirigées contre le politique. Les réactions citoyennes au projet de loi sur les visites domiciliaires, initié en début d’année 2018 en Belgique, sont un exemple frappant d’opposition, par la communauté des hébergeurs de migrants, à cette initiative visant à autoriser la police à pénétrer dans les domiciles en vue d'arrêter une personne en séjour irrégulier. Ces résistances souterraines, tantôt révélées, souvent invisibles, se tissent dans l’ombre des familles, de membres d’une communauté, d’un collectif ou encore entre habitants d’un même quartier. À l’image des mouvements « alteractivistes », c’est « dans l’articulation et la fertilisation réciproque entre la vie quotidienne et le politique, entre le monde d’Internet et celui des places publiques, entre les réseaux sociaux et la convivialité des espaces militants qu’émergent des subjectivités politiques, de nouvelles formes de citoyenneté et les acteurs des mouvements sociaux d’aujourd’hui » [Pleyers et Capitaine, 2016]. 

En se moquant des frontières entre les pays, entre les villes et les zones rurales, entre les âges et les appartenances identitaires, ces mobilisations, qui semblent ne pas connaitre d’essoufflement malgré leurs évolutions, donnent à saisir les fruits d’une résistance plurielle, dissidente des politiques menées à l’égard des personnes migrantes. Les récits de ces pratiques contestataires offrent une compréhension de nouvelles formes d’agir citoyen qui demain s’étendront à d’autres injustices. Le combat pour une meilleure application de la Convention de Genève rejoint ainsi la lutte pour l’abolition des formes de domination et d’aliénation que représente, pour certains, le continuum entre les frontières, l’Etat-Nation, le (post)colonialisme et le capitalisme. 

© Anja (cocoparisienne)« Si faire preuve de solidarité occasionne bien souvent des ennuis, voire des dangers, ce sont ces personnes qui offrent aujourd’hui le réel visage de l’hospitalité en Europe » [La Cimade, 2018]. Les résistances sociales aux politiques migratoires ont longtemps fonctionné localement, et rarement à plus grande échelle qu’un Etat membre. Mais depuis le début des années 2000, certains mouvements comme par exemple Migreurop s’institutionnalisent au niveau européen et vont au fil du temps trouver des alliés au parlement européen [Fischer, Hamidi, 2016 ; Monforte, 2010]. Aujourd’hui, ils tissent à l’international, au travers de réseaux virtuels et d’actions concrètes, des réponses qui donnent à voir les inconsistances flagrantes des réponses politiques en matière de migration. Par conséquent, les luttes migratoires contemporaines donnent à voir une formidable mobilité : les groupes présents aux frontières et dans les camps sont en contact ; ils s’informent, s’inspirent et se soutiennent mutuellement dans leurs combats. Il n’est d’ailleurs pas rare que certaines personnes, voire des initiatives entières (cuisines solidaires, groupes médicaux, collecte de dons etc.), se délocalisent afin de se rendre dans les lieux où le besoin se fait sentir. En d’autres termes, les groupes mobilisés se nourrissent d’un imaginaire collectif transnational qu’ils ne cessent d’enrichir par l’approfondissement de leurs relations de collaboration, mais aussi d’amitié.

Pour exemple, en juin 2017, plus de 150.000 personnes descendent dans les rues de Barcelone, affichant leur aspiration à accueillir des migrants dans leur ville en soutenant une relocalisation des personnes exilées dans l’attente de solution, en Grèce ou en Italie. A la même période, répondant au mouvement des « Communes hospitalières », lancé en septembre de la même année par le CNCD-11.11.11, des collectifs de citoyens se mobilisent pour que leur commune (municipalité) s’engage concrètement à améliorer l’accueil et le séjour des personnes migrantes : « Villes-refuges, villes sanctuaires, villes solidaires, villes d’asile, villes rebelles, les qualificatifs sont aussi nombreux que les degrés d’hospitalité qui vont de l’affichage médiatique à une réelle politique municipale qui crée les conditions d’un accueil digne des exilé⋅e⋅s. Et quand les municipalités se montrent également hostiles à l’égard des migrant⋅e⋅s, il arrive que les citoyen⋅ne⋅s prennent le relais, faisant fi des menaces, de la pression policière ou du climat xénophobe, parfois pour parer à l’urgence humanitaire, parfois pour favoriser une réelle cogestion fondée sur l’autonomie. Ces expériences multiples d’hospitalité et d’activisme local montrent que l’humanité peut l’emporter sur la fermeté, n’en déplaise aux gouvernements » [Gisti, 2017].

L’hospitalité en privé

En novembre 2014, un jeune couple allemand, Mareikee et Jonas, accueillaient chez eux un jeune demandeur d’asile malien. Ils lanceront rapidement la plateforme « Refugees Welcome » (Flüchtlinge Willkommen), que certains appelleront le Airbnb des réfugiés. Aujourd’hui, le réseau Refugees Welcome International propose d’échanger un logement privé avec une personne migrante - afin de lui proposer un logement sain, un environnement stimulant et l’apprentissage rapide d’une langue – contre la rencontre d’une culture différente et l’aide d’une personne dans une situation difficile. Le site propose de mettre en contact la personne qui s’y inscrit avec un migrant et de faire la demande à des amis et à des connaissances de financer le loyer, par micro-dons, pour une année.  Une plate-forme, née dans l’urgence, permet de réaliser un crowdfunding. En s’autofinançant sur base participative, la toile du réseau Refugees Welcome International s’étend dans de nombreux pays tels que la France, l’Autriche, les Pays-Bas, l’Espagne, la Pologne, la Grèce, la Suède, l’Italie, la Roumanie […] sur base de financements participatifs.

L’initiative sera reprise en France via le réseau numérique d'accueil Singa, au travers de son projet  « comme à la maison » (CALM) qui propose d’accueillir une personne sur plusieurs mois en favorisant d’une part une « intégration » rapide, un accueil digne, loin des camps et de la « vie » en rue.  L’association Utopia 56 organise pareillement en France depuis 2017, et en collaboration avec l’ONG Médecins Sans Frontières depuis 2018, la mise en contact des migrants avec des hébergeurs. Ils proposent les conventions « Utopia 56 – Accueillons - Médecins sans frontières » souscrivant à garantir un hébergement décent, un accueil bienveillant et un soutien de la personne l’exilée « dans ses démarches administratives, de santé et d’apprentissage de la langue française »[note 3]. De nombreuses associations mettent en lien les familles et les personnes déplacées. Elles proposent des projets à des publics « spécifiques », comme par exemple les mineurs non accompagnés, ou encore pour des personnes en demande d’asile non hébergées par le Dispositif National d’Accueil (programme JRS Welcome).

Le projet In My Backyard bien connu à Amsterdam permet de mettre en place des solidarités et d’héberger des migrants à l’échelle d’un quartier. Ces groupes cheminent indépendamment et organisent des évènements individuels ou en association avec d’autres groupes. Les familles, couples ou célibataires qui s’y engagent témoignent des conséquences positives sur le vivre ensemble au sein des quartiers. Certains groupes vont privilégier la recherche de logements pour les réfugiés dans leur quartier, d’autres organisent l’accueil chez l’habitant. À Paris, l’association Quatorze a réinventé le concept sous la forme de logements en tiny houses : de petites maisons de moins de 20m², faites, le plus souvent, en matériaux naturels, sont mises en place dans les jardins. Elles permettent d’accueillir en maintenant une certaine intimité pour les uns, alors que pour d’autres, ces alternatives ouvrent leur espace habitable à davantage d’invités. D’autres initiatives individuelles consentent à aménager des caravanes, chalets de jardin ou tentes pour protéger momentanément leurs invités des dangers de la rue ou des menaces d’arrestation. Des nombreux propriétaires de logements communautaires ou d’habitats groupés ont également coordonné leurs actions et ciblé leurs projets sur l’accueil de demandeurs d’asile ou migrants sans papiers ni logement.

Ces quelques exemples ne recouvrent que quelques initiatives parmi des milliers, de taille plus ou moins importante. Ils montrent cependant combien des politiques d’hospitalité « par le bas » s’imposent lorsqu’elles font défaut au niveau étatique. Ils montrent également que la mise en œuvre d’actions concrètes émane de l’intelligence collective générée par un mouvement d’indignation et de solidarité. Bien entendu, il faut faire remarquer que ces projets répondent finalement aux manquements de l’Etat et ne permettent pas d’infléchir la politique migratoire autrement qu’en assurant des missions d’aide qui relèveraient normalement des gouvernements. Toujours est-il que ces élans de solidarité permettent des rencontres, fabriquent du lien, déploient des espaces de discussion, ouvrent des horizons sociaux nouveaux et, in fine, participent à générer du politique et à construire des trajectoires d’engagement toujours plus acérées et toujours plus nombreuses.

Protéger des violences

Pour les hébergeurs, la notion d’espace sûr (« safe space ») est fréquemment évoquée. Face à des personnes potentiellement vulnérables comme des femmes et des enfants, le concept parait évident. Mais pour tout individu qui en fait l’expérience, la vie à la rue est faite de tourments et de violences physiques et psychiques. Pour les personnes exilées, la crainte de l’arrestation policière est première, car nombre d’entre eux risquent l’enfermement dans un des nombreux centres de rétention (ou centres fermés en Belgique) que comptent les États européens. Une arrestation peut aussi mener à une expulsion, dans un pays de l’Union dans lequel ils ont laissé leur empreinte (pour les dublinés) alors qu’ils ont souvent éprouvé de nombreuses entraves aux passages des frontières : une hantise pour tous. À Bruxelles, l’initiative de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés est née, en 2017, d’une volonté citoyenne de s’opposer aux arrestations et aux intimidations policières. De fait, suite au démantèlement de la jungle de Calais, de nombreux exilés ont fui vers Paris et Bruxelles pour trouver refuge. Le gouvernement belge a alors mis tout en en place pour pousser les migrants à quitter la capitale. En face de l’Office des Etrangers - où sont enregistrées les demandes d’asile - dans le Parc Maximilien, se sont retrouvés de nombreux migrants régulièrement délogés de force par la police. Marjorie raconte l’origine de son investissement dans le mouvement citoyen : 

J’ai été touchée par la ‘crise’ migratoire en Belgique dès 2015, mais c’est surtout à partir de l’été 2017 que j’ai été révoltée des actions de la police : rafles, violence, … Les actions du gouvernement étaient honteuses et inhumaines, alors j’ai rejoint la Plateforme. A l’époque nous allions au parc tous les matins, très tôt, pour réveiller les centaines de personnes qui avaient dormi là et leur dire de partir car nous savions que la police allait arriver et les embarquer. Le sens de nos actions était direct et pragmatique : réveiller les gens, et tenter de les protéger de la police.

Un large mouvement solidaire va émerger et se construire autour de l’hébergement des migrants. Des centaines de familles ou personnes seules vont alors tenter de mettre en place des lieux d’accueil où l’on peut s’assurer de la sécurité des hébergés. Le parc Maximilien deviendra l’épicentre de résistances tentaculaires et inédites, étant donné qu’autour de l’hébergement, se sont articulées de multiples formes de réponses et d’engagements permettant l’organisation pragmatique d’hospitalités citoyennes largement adaptées aux besoins des personnes exilées. Plusieurs milliers de personnes ont dès lors proposé leurs services et leurs compétences au profit d’un accueil digne. En s’impliquant, chacune d’entre elles a de ce fait participé à l’élargissement d’un cercle de militants, chaque jour plus conscient des effets des politiques migratoires appliquées en Belgique et en Europe.

Parmi les nombreux enjeux de cette initiative, la protection contre les violences protéiformes qui frappent les exilés dans la ville constitue un impératif majeur. En octobre 2018, Médecins du Monde publie un rapport dont l’intitulé en dit long : « Violences policières envers les migrants et les réfugiés en transit en Belgique »[note 4]. Si vivre dans la rue comporte un grand nombre de risques pour l’intégrité des personnes, les exilés sont particulièrement touchés par des violences émanant de la force publique qui use (et abuse) de son statut envers des personnes qui ne disposent pas d’outils pour se défendre légalement. Les hébergeurs apparaissent donc comme une ressource indispensable. Ces initiatives se revendiquent d’un geste humaniste et contribuent à ériger un rapport de force avec l’Etat. Elles rendent patent le caractère mortifère de ses politiques à l’égard de populations étrangères éloignées d’un « nous » européen balbutiant ; politiques dont les violences expriment moins un « dysfonctionnement » ou des « bavures » que la vérité d’un dispositif qui fabrique de part et d’autre des frontières non plus des sujets politiques mais bien des objets de police. Le révélateur le plus dramatique de cette réalité étant sans doute la mort par balles de la petite Mawda lors d’une course-poursuite en 2018 entre des policiers et une camionnette transportant des exilés en situation d’irrégularité, mais il y aurait bien d’autres noms[note 5] à ajouter à ses côtés…

A propos des auteurs

Xavier Briké est anthropologue (LAAP – Laboratoire d’Anthropologie Prospective – UCLouvain), coordinateur du Certificat Santé Mentale en Contexte social (SSM Le Méridien – UCLouvain) et Maître-Assistant à la Haute École HELHA. 

Laurent Gilson est doctorant en anthropologie (LAAP – Laboratoire d’Anthropologie Prospective – UCLouvain) et photographe. 

Bibliographie

Berthelot G., GeorisV., Grossi A. (2018). Entre exil et asile : l'hospitalité en question, Couleurs Livres.

Fillieule, O. (2001). Propositions pour une analyse processuelle de l'engagement individuel : Post scriptum. Revue française de science politique, 51, 199-215.

Fischer, N. & Hamidi, C. (2016). Les politiques migratoires. La Découverte.

GISTI (2017),Villes et hospitalités. Plein droit 2017/4 (n° 115).

Godbout, J. (2013), Le don, la dette et l'identité.Homo donator vs homo economicus. Lormont : Le Bord de l’eau, Coll. « La Bibliothèque du Mauss » (1ère éd., 1998)

Gourdeau, C. (2019). L’hospitalité en actes. Quand des habitants viennent en aide aux migrants en transit à Ouistreham. Revue duMAUSS, 53, 309-321. La Cimade, Rapport d’activité 2018 (lacimade.org)

Monforte, P. (2010). Le secteur associatif face aux politiques européennes d'immigration et d'asile: Quels acteurs pour quels modes d'européanisation ?. Politique européenne, 31, 119-145.

Pleyers, G., Capitaine, B. (2016), Alteractivisme : comprendre l’engagement des jeunes. Agora débats/jeunesses, 73, 49-59.


 [note 1] Le présent texte est un remaniement de l’introduction du livre « Migrations. Du mépris aux mobilisations solidaires ». Si beaucoup de paragraphes ont été modifiés, certains passages ont été gardés à l’identique compte tenu de leur pertinence pour le présent article. Cf. Allen, C., Briké, X., Gilson, L., 2022, Migrations. Du mépris aux mobilisations solidaires. Louvain-la-Neuve, Academia, coll. « Transitions sociales et résistances », pp. 5-17. 

[note 2] Nous verrons plus loin la complexité à établir une catégorisation des actions. Didier Fassin (2012) témoigne dans son ouvrage « Humanitarian Reason : A Moral History of the present » des indébrouillables connexions entre l’aide humanitaire et le politique. A partir des témoignages sur lesquels se fonde nos réflexions nous pensons qu’il est préférable de soutenir une tendance à la singularité des approches de nos interlocuteurs.

[note 3] « Utopia 56 organise alors le voyage et l’accueil du migrant dans son foyer d’accueil et veillera à son bon accompagnement par la suite, qu’il s’agisse de ses démarches légales ou administratives, de sa santé, de son apprentissage de la langue etc. » - vu sur le site d’Utopia 56

[note 4] voir ‘Violences policières envers les migrants et les réfugiés en transit en belgique : enquête quantitative et qualitative’ (medecinsdumonde.be)

[note 5] Le livre aborde plus précisément cette problématique de la violence étatique envers les personnes racisées qui se réfléchit dans les politiques migratoires, et rend également hommage à ces hommes et ces femmes décédés dans des conditions scandaleuses.

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