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EDITO du 3 Octobre 2018

Entrer en résistance

Dans une édition précédente de cette newsletter, nous avons mis en évidence la nécessité vitale et urgente de ré-habiter des espaces communs[1]. Les immigrants vers l’Europe tentent d’habiter les espaces précaires que nous leur laissons « camps, campements, parcs, trottoirs, lieux d’enfermement, bateaux à la dérive ». Dans l’ouvrage collectif « Entre exil et Asile, l’hospitalité en question[2] », les auteurs donnent la parole aux citoyens qui leur viennent en aide en les hébergeant notamment, et risquent des condamnations et de lourdes peines[3].

La magie du langage totalitaire opère, on va « mettre de l’ordre » mais quel est ce désordre auquel on fait face ? Devant l’« immigration illégale », les « absents », les « décrocheurs », les « sans emplois », « les non rentables », la domination généralisée de l’économie sur la vie, la désobéissance civile s’organise. Elle subvertit les outils les plus attractifs, se loge dans les squats, les ZAD, et rassemble par l’indignation et le jeu. Dans son article « Gamification de la désobéissance civile, quand le jeu suscite l’engagement », Béatrice Bosschaert dévoile comment les mécanismes du jeu favorisent l’engagement.

Parfois, l’action citoyenne, par définition volontaire, se voit instrumentalisée au nom de l’employabilité. Pour que l’engagement volontaire reste un outil d’émancipation et contribue à libérer de nouvelles voies d’action pour les jeunes en mal d’avenir plutôt qu’à les enfermer sur le marché labyrinthique de l’emploi, il est important, comme le rappelle Delphine Huybrecht, de baliser le champ du volontariat dit « de compétences ».

Les travailleurs sociaux, eux aussi, résistent et développent leur pouvoir d’agir. De nouveaux dispositifs apparaissent, comme le Step forward. Celui-ci qui permet à des jeunes adultes de se construire, grâce à un abri, une transition positive vers l’âge adulte. Alice Couleuvrat interroge l’adulescence de ces jeunes et la compare à la sienne.

S’il est un lieu où se croisent tous les défis sociaux actuels, c’est l’école. L’école, creuset de la société de demain, et, paradoxalement, vecteur d’exclusion sociale. Dans son article, Bruno Uyttersprot nous montre à quel point certains enseignants entrent en résistance face à la coloration managériale du « pacte d’excellence ». De fait, les critères d’évaluation externes, véhiculés par les avis comparatifs de l’OCDE soumis eux-mêmes à des logiques purement économiques, ont pris le pas sur les critères internes émergeants des acteurs.

Pourquoi restreindre de plus en plus la liberté pédagogique de l’enseignant en encerclant son horizon par des objectifs prédéfinis à atteindre? Pourquoi analyser le décrochage scolaire uniquement à la lorgnette des statistiques de l’absentéisme des élèves ? Pourquoi mettre en œuvre des moyens coercitifs qui font uniquement diminuer ces statistiques, comme cela a été fait pour les chiffres du chômage, sans se poser la question du sens donné par les acteurs eux-mêmes à ce phénomène? Pourquoi refuser d’aborder ces questions de manière systémique et renvoyer les responsabilités aux écoles les plus fragiles dont les chiffres déplaisent? Pourquoi ne pas prendre le temps de restaurer avec les acteurs eux-mêmes, sur le terrain, l’autorité tant nécessaire à la pratique pédagogique ?

A la marge du système scolaire, l’absentéisme des enseignants est souvent plus important que celui des élèves et finit par le provoquer. Les plus nouveaux, les plus enthousiastes, subissent le découragement des plus anciens. En ce moment de rentrée, posons-nous la question : que devient face aux exigences administratives croissantes, l’accueil des publics ?

Entrer en résistance, c’est continuer à poser les questions qui fâchent, à décoder le vocabulaire dominant, contribuer à ré-ouvrir l’horizon humain, accepter les rencontres incertaines, partager des émotions, créer de l’empathie avec toutes les parties prenantes, aborder avec les acteurs le versant obscur des décisions politiques imposées.

Selon Hannah Arendt, la dé-sol-ation des camps de concentration est consécutive au sentiment d’avoir perdu un sol commun. Ne nous lassons pas de tout mesurer à l’aune de ces monstrueux lieux de relégation que nous ne cessons de recréer un peu partout, innocemment.

Pour Le GRAIN, Véronique Georis

[1] Georis V., Contre le triomphe des tyrannies, habiter le social. Pouvoir d’agir et « terrains de vie » avec Bruno Latour, LE GRAIN, Juin 2018.

[2] Berthelot G., Georis V., Grossi, A. Entre exil et asile. L’hospitalité en question, Couleur Livres, 2018.

[3] Douze personnes sont actuellement poursuivies pour avoir hébergé des migrants. Elles risquent jusqu’à 10 ans de prison pour trafic d’êtres humains. Leur procès s’ouvrait le 6 septembre dernier à Bruxelles.

quiNous sommes un collectif pluraliste d’acteurs de terrain, de praticiens-chercheurs en sciences humaines et de pédagogues spécialisés dans la construction d’interventions, d’analyses et d’outils permettant d’une part de mieux comprendre les réalités et enjeux contemporains des rapports sociaux et, d’autre part, d’influer sur ceux-ci dans une visée d’émancipation pour tous.

Par notre travail, nous souhaitons pointer et comprendre les mécanismes qui empêchent l’émancipation et, à contrario, ceux qui la permettent ou la favorisent en mettant en débat une diversité de points de vue, en analysant des discours et des pratiques, en se mettant à l’écoute des terrains du social et en privilégiant une approche pluridisciplinaire. lire la suite

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