Au CEFA d’Ixelles-Schaerbeek, on forme de futures recrues du secteur non marchand

Comment, mieux que par des acteurs de terrain, mettre en évidence les atouts de la formation en alternance dans un métier tel que celui d’agent·e d’éducation ?

Bien décidées à clarifier cela, nous sommes parties à la rencontre de trois personnes ayant, par leur parcours, développé une expérience – sinon une expertise – dans ce domaine.

Julie Boghe tout d’abord, psychologue de formation, professeure de cours techniques dans la section ; Aurore Devos ensuite, éducatrice spécialisée de formation, qui depuis un an, suite au départ de sa prédécesseuse Geneviève, a repris ses fonctions d’accompagnatrice et enfin Geneviève Lardinois, agrégée de l’enseignement secondaire inférieur section enfance inadaptée de formation. Geneviève était à l’origine du projet de création d’une section « agent·e d’éducation » au sein du CEFA Ixelles Schaerbeek. Suite à cela, elle a été, durant sept ans, accompagnatrice dans la section. Avant de passer fièrement, il y a tout juste une année, le « flambeau » à Aurore, suite à une réorientation professionnelle.

Il nous a semblé intéressant d’imaginer une interview croisée entre ces personnes. Les questions sont posées par Geneviève et les réponses données par Aurore et/ou Julie.

Quels sont les avantages pour un·e jeune qui veut se former au métier d’agent·e d’éducation, de choisir l’alternance ?

A : Le principe même de l’alternance est de permettre un apprentissage par la pratique. Le·la jeune vit des expériences de terrain sur une durée assez longue (deux ans), grâce aux stages qui font partie de son quotidien. Les cours théoriques se retrouvent comme illustrés par ce qu’il ou elle constate sur le lieu de stage. Des allers-retours entre théorie et pratique sont possibles :
c’est très enrichissant.

Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue le profil particulier de la formation d’agent·e d’éducation : il peut s’exercer dans toutes sortes de milieux,
avec différents publics potentiellement très diversifiés : personnes handicapées, aide à la jeunesse, personnes âgées, adultes en difficulté ou présentant des assuétudes, accueil extrascolaire, services de proximité…

Les jeunes qui choisissent d’apprendre en alternance le métier d’agent·e d’éducation ont la possibilité d’approfondir la connaissance du sous-secteur qui stimule le plus leur intérêt.

Si néanmoins, après avoir expérimenté le travail avec un certain type de public, il se rend compte que ce n’est pas ce qu’il croyait, la possibilité existe d’en discuter au sein de l’école, en équipe, pour savoir si le problème se situe au niveau du choix d’option ou du sous-secteur.

En effet, les jeunes gardent, tout au long des deux années, la possibilité de changer de sous-secteur, sauf si c’est la relation d’aide en elle-même qui pose problème. Dans ce cas, l’approche sera autre.

En tant que prof de pratique, j’ai un rapport à la réalité. Le plus de l’alternance, c’est le contact direct avec les personnes en besoin (crèches, écoles, maisons de repos…) parce qu’il y a des choses qu’on ne peut pas apprendre sur papier, comme l’empathie, la communication non verbale… C’est le côté hyper enrichissant du terrain. Les jeunes viennent dire ce qu’ils ont appliqué, ils disent ce qui s’est passé, on peut en discuter…

A : Je pense la même chose, on parle de travail avec des humains ! On ne peut pas s’entraîner avec des mannequins, les expériences vont enrichir le parcours professionnel du jeune. On fait continuellement des liens entre théorie et pratique. On n’a pas cette profondeur d’analyse dans l’enseignement professionnel ou technique sans alternance, où on fait des stages de deux ou trois jours d’observation.

J : La partie théorique accompagne, moi je leur donne un maximum d’outils, et j’espère qu’ils vont s’en servir… ils prennent ceux qu’ils préfèrent.

Aurore, toi qui as eu l’occasion de travailler dans le secteur Marchand et non marchand qu’est-ce qui différencie les employeurs ?

A : J’accompagne aussi des jeunes qui se forment à la coiffure. Dans les entreprises classiques, prendre des jeunes en stage est fort ancré dans les mœurs, et systématique. Les coiffeur·euses, par exemple, font systématiquement appel à des jeunes de l’alternance. Dans ces petites entreprises commerciales, on attend d’eux qu’il·elles soient rapidement opérationnel·les ; il·elles sont immédiatement mis·es dans le bain, la rentabilité doit venir vite, il·elles sont directement considérés comme des ouvrier·ères ou des employé·es traditionnel·les.

Les jeunes en formation d’agent·e d’éducation doivent faire leur stage dans des institutions du non marchand, où ça fonctionne tout à fait d’une autre manière. Les jeunes font le plus souvent la demande eux-mêmes, et ensuite, après avoir analysé leur candidature, les employeurs reviennent vers nous. Ils nous posent des questions et nous les informons ; un dialogue s’instaure.

Aurore, as-tu l’impression que le temps imparti pour le suivi du·de la jeune est différent selon que l’employeur est issu du secteur marchand ou non marchand ?

A : Dans la coiffure, les évaluations vont être moindres, on va être moins regardant sur les compétences transversales. Ils sont dans une logique de gestes techniques à savoir faire par année, car ils établissent des étapes claires en termes de progression du jeune.

Quand on suit des jeunes agent·es d’éducation, les évaluations prennent plus de temps, on se met autour d’une table, on réfléchit par rapport au·à la jeune.

Les compétences transversales sont des compétences qui peuvent être appliquées dans divers métiers et secteurs. Elles sont souvent considérées comme des compétences générales ou universelles.

Exemples : Communication, gestion du temps, travail en équipe, résolution de problèmes.

Dans la section « travaux de bureau », c’était pareil, les évaluations prenaient plus de temps, parce qu’on regarde plus en profondeur le savoir-être du·de la jeune, par exemple. Ce type de partenaire est plus soucieux d’analyser finement la progression des apprenant·es en termes de savoir être.

Au moment des évaluations, je me réfère aux programmes de formation. Je fais le point sur ce qui a été assimilé, pour réorienter éventuellement les tâches demandées au jeune… Il faut régulièrement re-baliser le parcours de celui-ci.

Souvent, ce sont les jeunes eux-mêmes qui demandent qu’on casse leur routine. Je constate que par rapport à ces questions, il y a souvent une facilité de discussion dans le non marchand qui est supérieure à celle des autres secteurs.

En quoi diriez-vous que les institutions issues du non marchand sont des lieux idéaux pour travailler les compétences transversales ?

J : Parce que ce sont des secteurs où les qualités humaines sont centrales ! Je dirais que les compétences transversales sont des compétences qu’on ne peut acquérir que sur le terrain. Un·e élève peut connaître la définition de l’empathie, ou la pyramide des besoins de Maslow par cœur, mais si tu ne sais pas le reconnaître en vrai ou savoir ce que tu dois faire sur place, le non marchand est la meilleure manière d’apprendre ou de savoir si tu as ou non ta place.

Comment travaillez-vous la capacité d’adaptation, la créativité, le sens de l’initiative durant les heures de formation ?

J : On part de leurs expériences, on débriefe, on échange sur le comment, pourquoi telle ou telle façon de réagir, quelles en auraient été les conséquences…

Le cursus de nos élèves inclut des ateliers de lecture dans le cadre d’un cours d’art. En cinquième, lors de la dernière épreuve de l’année, on emmène nos apprenant·es dans une école primaire et ils·elles doivent réaliser une animation -par exemple une activité artistique avec la classe. En sixième, en fin d’année on les emmène dans une maison de repos et on propose une animation artistique avec des personnes âgées. C’est l’occasion pour eux de montrer leur savoir-faire et leur savoir-être. Je leur demande également un carnet de stage et donc, trois fois par an, ils rendent un carnet présentant une activité qu’ils ont réalisée en stage, avec une auto évaluation. L’auto-évaluation est un élément important dans la formation du·de la jeune afin qu’il·elle s’évalue de manière pertinente et, si nécessaire, remette en question ses savoir-faire et être.

G : il faut essayer d’avoir vu le maximum du programme de formation sans qu’il soit systématiquement obligatoire qu’il se déroule sur un lieu de stage précis. On a donc essayé, par des ateliers, d’équilibrer le contenu afin que le jeune soit mis face aux essentiels à acquérir. Au fil des années, on a réussi à proposer un parcours qui a du sens et qui balaye un maximum d’éléments du programme pour permettre aux apprenant·es d’avoir à la fin de leur formation des compétences de base nécessaires pour travailler dans n’importe quel lieu.

Y a-t-il des lieux d’insertion privilégiés davantage par les jeunes lorsqu’ils font une recherche personnelle ?

A : Les jeunes aimeraient beaucoup travailler dans les hôpitaux, ce qui s’avère difficile. Il y a peu de postes dédiés aux éducateurs -sinon en psychiatrie- mais ceux-ci sont réservés davantage aux éducateur·ices spécialisé·es de troisième année.

Les services résidentiels, les maisons d’accueil pour la jeunesse sont des lieux que les jeunes aimeraient découvrir, mais ils sont inaccessibles par manque de moyens de ces structures.

On essaye de pousser les jeunes à choisir un stage en fonction de leurs goûts. Chaque année, certains jeunes nous disent : je ne souhaite pas travailler avec des personnes âgées… Par la suite, ils se rendent parfois compte qu’ils adorent le contact avec la personne âgée. Dans l’autre sens, c’est le contact avec la petite enfance qui les tente, mais ils en reviennent souvent peu de temps après, car ils trouvent qu’ils en ont fait vite le tour.

On a vu ces dernières années des ASBL en difficulté financière : est-ce que le mouvement a l’air de s’amplifier ?

A : Le mouvement s’amplifie au niveau des maisons de repos : le changement de subvention au niveau de la FeBi[1]FeBi asbl est une organisation regroupant plusieurs Fonds de formation et Fonds Maribel fédéraux et bruxellois actifs au sein du secteur non-marchand (fe-bi.org rend les choses plus compliquées. De plus, les subventions par trimestre ne couvrent qu’une partie des dépenses pour l’employeur. Les subventions FeBi sont allouées à d’autres secteurs, mais ceux-ci ne sont pas intéressés par le profil d’agent·e d’éducation.

Le CEMôme collaborait avec le CEFA depuis quatre ans en engageant deux jeunes sous contrat subsidié. A un moment, le syndicat est intervenu en refusant l’engagement pour l’année scolaire suivante, affirmant que cela empêchait des travailleurs d’être engagés.

La possibilité existe aujourd’hui de faire travailler des agent·es d’éducation en crèche. Est-ce que le CEFA s’est saisi de cette opportunité de travailler davantage avec la petite enfance ? Si non pourquoi ?

A : On a eu de nombreuses demandes de la part des crèches, mais peu de jeunes se sont montrés preneurs.

Il faut différencier un·e éducateur·rice d’un·e puériculteur·rice et donc être attentif à comment les crèches vont accueillir les deux types de stagiaires et les différencier. Le/la jeune agent·e d’éducation doit pouvoir mettre l’accent sur le développement d’activités qui répondent aux besoins de l’enfant. Lors de l’évaluation, on observe si l’apprenant a pu mettre des activités en place et s’il fait cela en concordance avec les besoins de l’enfant. Cela demande de développer avec le·la tuteur·ice de formation et la direction un plan de formation clair et qui répond de manière précise aux attentes du métier d’agent·e d’éducation

J : Dans le programme de formation des agent·es d’éducation, une petite partie a toujours été dévolue au développement de l’enfant, de la toute petite enfance à l’âge adulte. En tant que formatrice, j’ai toujours jugé que c’était important. Certains élèves trouvaient que c’était trop exigeant… Avec le recul, je pense que c’était nécessaire vu le nombre d’endroits différents où ils peuvent être amenés à travailler. Travailler uniquement en crèche limite d’office les possibilités des jeunes. Actuellement, les crèches sont en pénurie de personnel, ce qui ne veut pas dire que demain ce sera encore le cas. Il est donc important que les apprenant·es agent·es d’éducation évoluent dans différents secteurs dans lesquels ils peuvent être appelés à travailler dans le futur.

Cela dit, si un jour la filière puériculture pouvait s’ouvrir au sein du CEFA, il est à parier qu’il y aurait une forte demande.

G : La création d’une filière pour former les accueillant·es d’enfants à domicile pourrait être également une piste à creuser pour le futur…

Comment et par qui les informations concernant les aides à l’embauche de jeunes en alternance sont-elles remontées vers les institutions ? Les institutions connaissent-t-elle l’APEF et la FeBi, sont-elles suffisamment visibles ?

A : les institutions n’ont pas forcément de visibilité par rapport aux aides à l’embauche même si ces dernières années, on a vu se développer une communication à ce sujet. Mais bien souvent encore, ce sont les jeunes eux-mêmes qui, suite aux contacts avec leurs accompagnateur·ices, sont amené·es à parler des aides qui pourront être accordées si l’employeur·euse fait le choix de les engager.

Le nombre de jeunes en demande de formation dans le domaine d’agent·e d’éducation est-il stable ou a-t-il tendance à augmenter ces dernières années ?

A : le nombre de jeunes souhaitant se former au métier d’agent·e d’éducation reste stable au fil du temps. Nous restons un des seuls établissements à proposer cette formation en alternance.

En conclusion

L’alternance offre aux apprenant·es la possibilité de se professionnaliser de manière progressive dans leur domaine de formation, en leur permettant d’acquérir des compétences pratiques sur le terrain, d’observer et d’apprendre en situation réelle, de prendre des responsabilités et de s’immerger dans le monde professionnel. Cette approche leur permet également de développer des compétences spécifiques liées au métier choisi, d’acquérir une expérience professionnelle significative, de renforcer leur identité professionnelle, de bénéficier d’un retour d’information et d’un suivi individualisé pour les accompagner dans leur évolution.

La confrontation directe avec le monde de l’entreprise offerte par l’alternance dans le secteur des services aux personnes permet aux jeunes d’approfondir leur compréhension des enjeux liés au choix de leur métier. Le dispositif met en évidence l’importance d’être authentique, de se mettre au service des autres, de prendre soin de leur bien-être, ainsi que de respecter les individus. Il facilite aussi la possibilité de déterminer rapidement si le domaine professionnel choisi correspond à leur identité et/ou aux objectifs qu’ils souhaitent atteindre.

Acquérir des compétences pratiques directement applicables sur le terrain, développer leurs compétences relationnelles et s’adapter efficacement aux diverses situations qu’ils rencontreront dans leur future carrière constitue également un avantage majeur.
En outre, cette approche les aide dans leur insertion professionnelle et leur permet de percevoir une rémunération pendant leurs études.

Par conséquent, l’expérience professionnelle acquise en alternance dans le secteur des services aux personnes représente un véritable tremplin pour l’insertion des jeunes sur le marché du travail. Elle enrichit leur curriculum vitae, développe leur réseau professionnel, ouvre des perspectives d’emploi, renforce leurs compétences et les aide à mieux se connaître, à s’adapter au secteur et à s’engager dans des missions sociales ayant un impact immédiat, donnant ainsi un sens à leur action.

D’un point de vue sociétal, l’alternance représente un levier important pour former une main-d’œuvre qualifiée et adaptée aux besoins spécifiques des entreprises du secteur des services aux personnes. En accueillant des jeunes en alternance, qui bénéficient d’une formation récente et d’une curiosité naturelle, les entreprises peuvent profiter d’un regard neuf et d’idées innovantes. Ces jeunes apportent une perspective et une réflexion différentes, pouvant stimuler l’innovation au sein de l’institution. De plus, cette approche de recrutement et de formation permet aux entreprises de renforcer leur image et leur engagement en matière de responsabilité sociale, en contribuant à l’insertion professionnelle des jeunes et au développement des compétences de futurs professionnel·les du secteur.

La collaboration intergénérationnelle favorisée par l’alternance est également un facteur clé dans la stimulation de l’innovation. Les échanges entre les jeunes en alternance et leurs collègues plus expérimenté.es permettent de combiner les savoir-faire et les expertises de chacun, favorisant ainsi l’émergence d’idées novatrices et la mise en place de projets.

On le voit, l’alternance dans le secteur des services aux personnes offre des avantages significatifs pour les jeunes en formation et pour les entreprises. En combinant théorie et pratique, cette approche permet aux jeunes de se professionnaliser graduellement, de développer des compétences pratiques et relationnelles essentielles, et de se préparer efficacement à intégrer le monde du travail. Pour les entreprises, l’alternance représente un moyen efficace de former une main-d’œuvre qualifiée, d’innover et de renforcer leur engagement envers le développement des compétences des jeunes.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 FeBi asbl est une organisation regroupant plusieurs Fonds de formation et Fonds Maribel fédéraux et bruxellois actifs au sein du secteur non-marchand (fe-bi.org

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