Le prologue …
L’ONG SOS Villages d’Enfants travaille au renforcement des familles en situation de vulnérabilité avec ses partenaires au Burundi et en RD Congo. Le but est de permettre à ces familles de subvenir aux besoins essentiels de leurs enfants. La stratégie d’intervention est de renforcer les familles mais aussi les communautés pour le bien-être des enfants. Par ailleurs, l’ONG met en place, depuis plusieurs années, une approche qui s’apparente à de l’empowerment, avec le renforcement des composantes comme la participation, l’autonomie des familles, le développement des compétences et de l’estime de soi. Elle souhaitait proposer un outil pratique pour soutenir l’intervention des travailleurs sociaux[1]Aider les familles à retrouver le pouvoir d’agir : le nouveau défi des assistants sociaux au Burundi (sos-villages-enfants.be) – consulté le 8 avril 2026 au sein des programmes d’aide aux familles.
Avec mon collègue formateur, Bernard Dutrieux, nous avons tout de suite répondu présents pour cette belle opportunité de transmettre l’approche du DPA-PC dans les collines du Burundi.
Adeptes depuis bientôt vingt ans d’une approche sociale centrée sur le pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, nous continuons de penser qu’elle s’avère encore et toujours une conception de l’intervention sociale efficace, respectueuse des personnes, des valeurs du travail social et de ses acteurs. Elle constitue également un levier essentiel pour restaurer la confiance, retisser des liens sociaux et soutenir l’intégrité de soi.
Le DPA-PC est une approche interactionniste et stratégique
Par approche, nous entendons qu’il ne s’agit pas d’une méthodologie qui serait fixée une fois pour toutes, mais qu’elle est souple par rapport aux contextes dans lesquels on se propose de l’appliquer. En outre, il serait réducteur de la considérer comme une méthode à appliquer alors qu’elle implique une adaptation de la posture et du positionnement de l’intervenant·e.
Interactionniste, en ce qu’elle est basée sur les interactions et la nature de celles-ci, entre un·e accompagnant·e et un·e accompagné·e (ou des accompagné·es, un groupe, un collectif).
Stratégique en ce qu’elle repose sur une conduite tout de même précise et qui suppose l’application de quatre axes, qui sont autant de passages, de points d’appui dont la conjonction constitue la singularité de l’approche
Transmettre l’approche DPA-PC au Burundi et en RDC …
En 2026, les choix politiques issus des paradigmes idéologiques à l’œuvre en Belgique accentuent les impasses dans lesquelles sont les ayants-droits. Ce sont des éléments du contexte belge à prendre en compte, mais qui en aucun cas ne s’avèreront des obstacles insurmontables pour permettre aux personnes d’agir sur ce qui est important pour iels ou la collectivité à laquelles iels s’identifient. Au contraire, ils renforcent la nécessité d’une approche qui reconnaît les savoirs expérientiels, les aspirations et la dignité de chacun·e.
Pour notre mission en RDC et au Burundi, nous avons accordé une attention particulière à la manière de transmettre cette approche, en adoptant une posture de formateur·rice « passeur »,[2]La posture du Passeur, n’évoque pas les escrocs qui sévissent dans les zones de conflits ou de fortes migrations clandestines. Celui dont il est question ici, est avant tout soucieux de permettre … Continue reading telle que la propose Yann Le Bossé. Il s’agissait pour nous d’éviter l’écueil d’une posture occidentale surplombante, marquée par l’héritage colonial, afin de favoriser une pédagogie multiculturelle, ouverte au dialogue et attentive aux savoirs situés, sans pour autant renoncer aux apports d’une pensée occidentale également nourrie par des auteur·rices africain·es. La conduite des journées de formation a ainsi constitué notre fil conducteur, avec des ajustements progressifs au fil des échanges avec les participant·es.
Retour d’Agnès Mawazo, intervenante sociale (SOS VE RDC) à Uvira :
« J’ai sincèrement apprécié la manière dont la formation a été dispensée. La posture des formateurs était particulièrement adaptée apportant un plus dans ma pratique professionnelle. J’ai notamment été très émue par la méthode pédagogique de Monsieur Bernard, qui a su utiliser des proverbes pertinents. Cela a rendu les concepts plus accessibles, prouvant une excellente compréhension de la manière dont les apprenants africains s’approprient les connaissances. L’échange professionnel entre formateurs européens/canadiens et intervenants sociaux africains est d’une importance capitale et très enrichissante culturellement. On apprend chaque jour, ces échanges permettent un enrichissement mutuel des pratiques professionnelles. C’est une excellente initiative d’échange. »
L’offre de formation de personnes-ressources pour le Burundi et la RDC s’est construite de manière collaborative, afin d’élaborer un programme de deux semaines ajusté au contexte des intervenant·es sociaux·ales des équipes de SOS Villages d’Enfants en RDC et au Burundi. Cette co-élaboration s’est déployée sur une période de six mois, d’août 2023 à février 2024. Avec Bernard, nous avons conçu cette formation en binôme, à partir de nos apports théoriques et pratiques, nourris par plus de quinze années d’animation de ce type de dispositif.
Notre intention était toutefois particulière : construire une proposition qui soit au plus près des réalités professionnelles des équipes de SOS Villages d’Enfants au Burundi et en RDC. Nous connaissions peu ces contextes et savions que notre imaginaire restait traversé par une histoire belge marquée par le colonialisme et le patriarcat occidental, avec lesquels il nous faudrait composer dans l’animation. Pour autant, nous sommes restés fidèles à ce que nous sommes : des formateur·rices humanistes, soucieux·euses de transmettre une approche qui nous paraît pouvoir se déployer dans des contextes nationaux divers, à condition d’être pensée et ajustée avec celles et ceux qui la mettent en œuvre. C’est dans cet esprit que Yann Le Bossé nous avait invités à poser la question suivante aux participant·es :
« L’approche DPA-PC est-elle applicable dans vos contextes ? Y a-t-il des défis identifiés dans sa mise en œuvre ? Que pourrait-on améliorer ? »
Quelques réponses de l’équipe de RDC (31 janvier 2024) :
Le DPA-PC est vraiment utile pour nous dans notre travail d’accompagnement social des familles vulnérables avec des besoins multidimensionnels dans un contexte de conflits armés, de catastrophes naturelles et de mauvaise gouvernance.
Le défi majeur en est que les besoins des personnes accompagnées sont multidimensionnels. En raffinant le problème central durant les échanges avec les participantes au programme, il s’observe qu’il y a d’abord des besoins qui doivent avoir des solutions immédiates en appuis matériels pour permettre à la personne de revenir dans le minimum vital en attendant qu’il commence à travailler sur le problème central.
Nous, professionnels sociaux, sommes appelés à agir seulement comme des accompagnants, pour aider à trouver des solutions durables aux problèmes des bénéficiaires. Car s’ils mettent en pratique les solutions qu’ils ont proposées par eux-mêmes, ils sauront comment les pérenniser et trouver un changement positif. Ils finiront par devenir autonomes. Le DPA aide les communautés et les familles à abandonner l’esprit d’attentisme et à développer en eux un esprit de participation dans la résolution de leurs problèmes pour arriver à un changement positif, significatif et durable.
Le DPA-PC tombe à point nommé dans notre contexte de la RDC, où beaucoup de structures sont habituées à faire des interventions verticales qui n’apportent pas un développement transformationnel à la base, mais au contraire, créent plus de dépendance dans le chef des bénéficiaires et des communautés vis-à-vis des donateurs. Avec le DPA-PC, les interventions sont plutôt horizontales, sortant ainsi les bénéficiaires et communautés de la dépendance et de l’immobilisme, par eux-mêmes, pour les inciter à améliorer leur vie !
Quelques réponses des équipes du Burundi (31 janvier 2024) :
Que ce soit dans la communauté ou dans la famille, l’implication de toutes les parties prenantes à l’identification de leurs problèmes et à la recherche de leurs solutions est indispensable et possible ;
L’approche contribue à la réussite de notre mission qui est l’autonomisation des familles et des communautés ;
Dans tout le processus, l’approche DPA-PC prône l’implication des acteurs concernés dans la résolution du problème identifié, elle est donc facilement applicable car elle est complémentaire à l’approche C4C.
Children4Change (C4C)
Lancé officiellement le 21 mars 2022 à Gitega, ce programme de SOS Villages d’Enfants au Burundi a pour but d’aider 4.510 enfants et jeunes issus de 902 familles. 21 organisations à base communautaires ont été renforcées pour ensuite contribuer à l’amélioration des conditions de vies des enfants et des familles en situation de besoin.Contextes nationaux
« En RDC et au Burundi, l’indice de pauvreté non-monétaire des enfants est parmi les plus élevés au monde. Les enfants subissent des privations dans des domaines essentiels à leur bien-être et leur développement : santé, nutrition, éducation, protection et accès aux services sociaux de base. Les équipes de SOS Villages d’Enfants en RD Congo et au Burundi accompagnent les familles pour leur permettre de mieux affronter les défis quotidiens, afin que leurs enfants grandissent avec résilience. »[3]Renforcement des familles en RD Congo et Burundi (sos-villages-enfants.be) – consulté le 24 février 2026
La présence de l’ONG SOS VEB est indispensable aujourd’hui, tellement les besoins sont importants dans des pays où la démocratie est inexistante et la population menacée par la famine et la guerre au quotidien.
L’approche DPA-PC est-elle une panacée, dans ce contexte national ?
Il peut paraître choquant, dans le cas où les besoins de base ne sont pas rencontrés, de renvoyer les familles à leurs propres capacités de « débrouille ». N’est-ce pas ce qu’elles font déjà toute l’année ? Ne vaudrait-il pas mieux réclamer une plus juste répartition des ressources, une couverture sociale améliorée, une sécurité sociale renforcée qui ne laisse personne sur le bord de la route ? Bien sûr que oui, mais l’un n’empêche pas l’autre. Si nous défendons l’approche du développement du pouvoir d’agir, nous pensons que c’est au sein de sociétés bâties sur des communautés locales ouvertes, participatives et résilientes, qui relient les individus et leur offrent les possibilités de donner et de recevoir les bienfaits d’actions de solidarité.
où Véronique Georis détaille les notions de bonne et de mauvaise précarité
Et c’est également la philosophie de SOS Villages d’Enfants, qui encourage non seulement le développement d’activités économiques – en instaurant, par exemple des caisses de crédit autogérées en RDC (cf les AVEC en RDC), mais aussi l’entraide entre les familles via les programmes Children4Change (C4C), qui englobe des actions de renforcement des ménages (RM) et d’appui aux OBC (organisations à base communautaire). Les structures communautaires clés œuvrent de manière durable, travaillent en synergies et participent à la prise en charge des enfants, en particulier des filles, des zones d’intervention. Des volontaires communautaires acquièrent des compétences dans la planification, le suivi-encadrement et le coaching des familles. Les OBC acquièrent des compétences sur la gestion administrative et financière et mobilisent les ressources financières pour répondre aux besoins des enfants des familles vulnérables.
D’un petit pays à l’autre …
Direction le Burundi, minuscule pays d’Afrique de l’Est, enclavé entre la RDC Est Kivu (où sévit encore la guerre) et le Rwanda, bordé par le lac Tanganyika. Nous débarquons à Bujumbura, dans une chaleur humide. Il fait nuit. Oscar, un joyeux bonhomme, nous accueille, il est le coordinateur national du programme de Renforcement de la Famille pour SOS Villages d’Enfants Burundi. L’aventure du DPA-PC commence pour nous en Afrique …
Lundi matin, accueil au siège de SOS VE Burundi. Les consignes de sécurité données, nous attendons tous les participants congolais et de Bujumbura pour partir vers les collines de Ngozi, proches de la frontière avec le Rwanda, à trois heures de route à travers les villages verdoyants du Burundi. Nous découvrons l’ambiance du pays et la réalité palpable de la pauvreté de la population. Un périple en camionnette qui ne nous laisse pas indemnes et nous donne déjà à voir sur le contexte chaotique du pays.
Arrivés en début d’après-midi, nous découvrons un hôtel de résidence, des participant·es heureux·euses de se retrouver enfin, une quarantaine d’intervenants sociaux burundais et congolais avides d’apprendre cette approche et de nous connaitre, nous, les formateurs en DPA-PC, juste Monsieur Bernard et Madame Valérie.
Revenir sur leurs attentes est déjà un regard sur la formation. Quelques exemples d’attentes :
« Connaître les techniques d’accompagnement des familles très vulnérables vers l’autonomie sans avoir à apporter des appuis directs »
« Ce qui m’a motivé dans mon travail quotidien, c’est que je travaille avec des familles démunies, donc j’ai hâte de voir en quoi consiste cette nouvelle approche qui va m’aider à pouvoir bien accompagner les familles mais aussi leur communauté »
« Oui, comme dans toute formation, je voulais savoir quelle sera la valeur ajoutée dans mon domaine d’intervention, notamment quelle sera la complémentarité de cette nouvelle approche avec les autres approches souvent utilisées dans le développement communautaire à savoir la MARP : Méthode Accélérée de Recherche Participative »
« Quelle est la valeur ajoutée de cette approche par rapport à d’autres méthodologies ? Est-ce que l’approche n’est pas difficile à transmettre ? L’approche apportera-t-elle des résultats sur une courte période ? »
Déroulement
Etape 1 : ouvrir la réflexion sur les pratiques d’intervention
Au cours de cette semaine d’intervention de fin août 2023, nous avons engagé un travail collectif visant à interroger en profondeur les pratiques actuelles de l’intervention sociale sur les territoires concernés. Cette démarche avait pour ambition d’ouvrir un espace de réflexion, d’expérimentation et de mise en perspective, afin de permettre aux participant·es d’enrichir leurs pratiques professionnelles et d’explorer de nouvelles manières d’accompagner le changement.
Nous avons mis en lumière la notion d’empowerment,[4]Traduisible par « autonomisation », « empouvoirement » ou « empuissancement ». et au sein de celle-ci nous avons présenté l’approche du Développement du Pouvoir d’Agir des Personnes et des Collectifs (DPA‑PC).
L’enjeu était d’intégrer et de savoir mobiliser les quatre axes dans les contextes spécifiques du Burundi et/ou de la République Démocratique du Congo (RDC), en tenant compte des réalités sociales, institutionnelles et culturelles propres à ces environnements.
Cette première semaine a également permis à chacun·e de dégager, dans son travail quotidien, des espaces-temps pour « travailler autrement », en adoptant une posture professionnelle orientée vers l’accompagnement, la co‑construction et la reconnaissance des ressources des personnes et des communautés.
Nous avons commencé par élaborer une représentation partagée des pratiques d’accompagnement au changement telles qu’elles sont actuellement mises en œuvre. Les participant·es ont identifié les avantages, les forces, mais aussi les limites et les zones de tension de ces pratiques. Notre posture de formateur·rice à l’approche du DPA-PC s’est en permanence focalisée sur l’échanges des savoirs expérientiels des participant·es, ce qui est déjà un incontournable lors des formations en Europe, mais nous y étions encore plus attentifs à Ngozi. Un soir, lors d’un repas festif, le groupe des participant·es nous a remercié d’adopter et de faire vivre une posture horizontale, d’égale à égale, de faire ressentir une confiance humaine partagée qui dépasse la couleur de notre peau. Nous en avons eu des frissons de pouvoir ressentir cet instant de vie unique, entre rire, chants et repas partagés.
Kasàlà rédigé le 31 août 2023 à Ngozi par Bernard et Valérie
« Nous sommes Bernard et Valérie
Par monts et par vaux,
A travers les plaines et les collines,
Nous portons en nous le DPA,
Car nous croyons en l’Homme, Ubuntu !
Namur, Québec, Montpellier, Montréal, Charleroi, Bruxelles, Ngozi,
Nous croisons des regards d’hommes et de femmes prêts à changer le monde au quotidien,
Là quelque part, au bord du fleuve Saint-Laurent, vit un grand petit homme qui inspire jour après jour, nos pas sur le chemin d’une société plus juste ! »
Le kasàlà est un texte de longueur variable, généralement de forme poétique, récité pour célébrer la vie en soi, dans l’autre ou dans la nature, pour exprimer la gratitude, l’admiration ou l’émerveillement. Tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, c’est un héritage de la littérature orale africaine, ouvert à l’écriture et d’autres apports venus d’ailleurs. Voir Kasàlà – De la poésie à l’action (kasalaction.org)
Etape 2 : introduction à la perspective du Développement du Pouvoir d’Agir
Nous avons ensuite exploré les fondements de l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir, en mettant en évidence ce qu’elle transforme dans la manière d’accompagner des personnes et des communautés en grande pauvreté.
Un temps important a été consacré à l’expérimentation concrète de l’approche par des exercices d’accompagnement expérientiels (mises en situation), suivis d’une analyse détaillée axe par axe. Cette démarche a permis de comprendre comment chaque axe peut être mobilisé dans les situations professionnelles rencontrées.
Les participant·es ont identifié des pistes d’expérimentation à mettre en œuvre dès leur retour sur le terrain, en lien avec les apprentissages de la semaine.
Nous avons approfondi plusieurs notions essentielles :
- le contexte et ses contraintes,
- les enjeux (invariants) et les rapports de pouvoir,
- les acteurs et leurs rôles,
- la posture professionnelle et ses effets;
- l’art du questionnement qui soutient l’accompagnement.
Ces éléments constituent le socle d’une pratique réflexive et ajustée.
Nous avons mis en perspective l’approche DPA‑PC avec la notion de capabilités, afin de mieux comprendre comment les environnements sociaux, institutionnels et politiques influencent les possibilités d’agir des personnes.
« Lors d’un retour d’exercice, un intervenant social nous a fait part de l’importance de reconnaître la personne comme un sujet à part entière et non un·e bénéficiaire attentiste, mais surtout que celle-ci puisse se dire et se vivre comme un sujet actif de sa vie malgré ses conditions de vie déplorables. »
On doit la notion de capabilité aux écrits d’Amartya Sen, économiste indien. Pour lui, les inégalités entre les individus ne s’apprécient pas au regard de leurs seules dotations en ressources mais de leurs capacités à les convertir en libertés réelles. Il introduit ainsi la notion de « capabilités », qui invite à considérer la pauvreté au-delà des seuls aspects monétaires et à la penser en termes de libertés d’action, de capacités à faire. Dans son ouvrage Un nouveau modèle économique. Développement, Justice, Liberté (2000), Sen soutient la thèse selon laquelle il n’y a de développement que par et pour la liberté. La tyrannie, l’absence d’opportunités économiques, l’inexistence des services publics, l’intolérance sont autant d’entraves à la liberté. Le marché est nécessaire : son absence serait le déni d’une liberté fondamentale, l’échange de biens.
Un travail de conscientisation a été amorcé, visant à développer une lecture critique des situations d’intervention et à renforcer la capacité des professionnel·les à agir sur les acteurs[5]acteurs concernés et impliqués en contexte via la recherche des enjeux. « Tous les enjeux sont légitimes du simple fait de leur existence »[6]Yann Le Bossé, Sortir de l’impuissance, Tome 1 et 2, Ardis, 2012 et 2018. Cette phase de la formation a permis de définir avec le groupe, les enjeux invariants[7]Il existe des enjeux invariants = indépendant du contexteIls sont inhérents aux fonctions des acteurs (qui appartiennent à une catégorie)Ils sont indépendants des caractéristiques personnelles … Continue reading avec lesquels ils sont confrontés dans leurs interventions au quotidien, à savoir, la pauvreté grandissante, une instabilité démocratique, la corruption permanente, les non-dits liés à l’histoire de leurs pays respectifs, qui s’entremêlent. Cela permettait aussi de concentrer leur accompagnement sur ce qui est important ici et maintenant pour les personnes concernées. Le tout, dans l’optique de sortir de l’impuissance permanente dans laquelle ils/elles (les intervenants sociaux) sont enfermé·es.
Des exercices individuels et collectifs ont permis de mettre en mouvement les concepts, d’expérimenter des outils, de pratiquer l’approche et de renforcer la dynamique du groupe.
Etape 3 : une évaluation de mi-parcours
Après la première semaine de formation, SOS VEB a réalisé une évaluation prospective, qui a permis de dégager des premiers accompagnements auprès de familles en grande difficulté, les questions en suspens, les besoins de soutien pour la suite et les perspectives d’évolution du travail engagé.
Etape 4 : appropriation de l’approche
Lors de la deuxième semaine de formation, en février 2024, une relation de confiance s’était solidement installée entre le binôme de formateur·rices, le groupe de participant·es et les coordinateur·rices de SOS VEB. L’appropriation de l’approche s’est notamment appuyée sur des exercices menés en petits groupes, constitués selon les équipes présentes à Kinshasa, Bukavu, Cibitoke, Gitega, Ngozi et Bujumbura, et travaillant dans leurs langues locales, principalement le kirundi et le lingala. Les temps de retour en grand groupe se sont révélés plus réservés et nous ont amené·es à ajuster notre animation, en accueillant une parole plus globale, sans chercher à entrer dans le détail des accompagnements partagés.
Etape 5 : approche du DPA Collectif et sujet des émotions dans l’accompagnement
Nous avons pu aborder le DPA collectif, via la présence en visioconférence de Nicolas Dereusme[8]Animateur socioculturel et politique au mouvement ouvrier chrétien de Charleroi, Nicolas anime de deux façons. L’une dans le cadre du parcours d’intégration à destination d’un … Continue reading et l’implication des émotions via l’ouvrage de Yann Le Bossé : Accueillir sans recueillir.[9]Introduction à la démarche de régulation stratégique des émotions dans l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, Edition Ardis, 2020. Le temps fort restera la rencontre en visioconférence avec Yann Le Bossé (YLB), durant 5 heures d’échanges entre les participant•es et Yann. Iels avaient préparé des questions (une quinzaine) à laquelle il a pris le temps de répondre et de remettre dans le contexte burundais et congolais.
Une des questions était la suivante :
Le travail social se base sur plusieurs normes dans les pays développés. Je parle de l’Europe et de l’Amérique. Nous pensons que vous vous êtes inspiré de cette réalité-là. Vous pensez que la même démarche réussira dans les pays en voie de développement ?
« YLB : Je pense qu’une façon de l’adapter va être inventée, il va falloir voir ce qui fonctionne et ce qui fonctionne moins bien. J’ai un doute sur la logique de transaction, la logique d’enjeux. La notion d’enjeu, c’est tout ce qui vous est familier, c’est tout ce que vous utilisez. Est-ce que vous prenez en considération ce que les gens veulent éviter et obtenir dans vos accompagnements ? Est-ce que ça fait partie de la culture ou est-ce que c’est un peu importé ?
Ça peut être compliqué d’apporter ça. Parce que c’est un pilier de cette approche, on s’intéresse beaucoup à ce que l’autre veut obtenir et éviter et donc on arrive à trouver des terrains d’entente assez facilement quand on tient compte de ce que l’autre veut obtenir et éviter dans sa position. Mais je ne sais pas dans quelle mesure ça n’est pas contre culturel pour vous. Donc ça j’ai un doute, je pense que c’est vous qui allez nous faire la démonstration pour voir si ça marche. Est-ce que ça marche cette approche dans votre milieu ? Est-ce que ça vous aide ? Est-ce que vous obtenez des résultats que vous trouvez intéressants ? Et si oui, en quoi ?
Ça va être intéressant parce que ça va nous permettre de voir que la notion de DPA elle est utile à partir du moment où il y a une possibilité d’agir collectivement ou individuellement sur ce qui est important pour soi. Ses proches, la collectivité à laquelle on s’identifie. Il ne faut pas que ce soit simplement un discours, il faut que ça produise des changements concrets et que ça vous facilite les choses. Donc c’est un peu vous qui allez nous mettre en situation de voir ce qu’il va falloir changer dans l’approche, ou adapter ou ajuster. Parce qu’il y a peut-être simplement des façons de faire qui vont devoir être différentes.
J’aimerais savoir comment un accompagnant peut gérer les émotions devant un accompagné ?
YLB : « Disons que la question de gérer les émotions. C’est beaucoup lié à l’ouverture du cœur. Donc la question c’est comment est-ce que vous vous situez par rapport aux personnes que vous accompagnez ?
Est-ce que vous êtes à l’aise avec vos propres émotions ? Est-ce que les émotions dans votre culture sont faciles à exprimer ? Ou c’est quelque chose de difficile à exprimer ? Aussi en RDC et au Burundi. On exprime facilement ses émotions ? »
Agnès : « C’est personnel, c’est du vécu, ça dépend d’une personne à une, ça dépend d’une personne à une autre ».
YLB : « Ce n’est pas culturel ».
Agnès : « Ce n’est pas culturel, c’est personnel ».
YLB : « Dans l’approche DPA PC, les émotions ne sont pas un problème. La question c’est comment je vis, moi, les émotions ? Est-ce un problème ou est-ce que je les laisse passer ? Il ne faut pas les réprimer, il ne faut pas forcément les exprimer, il faut en avoir conscience. Il faut ce qu’on appelle « tenir une émotion », c’est à dire faire en sorte que l’émotion puisse passer facilement (…) on va accueillir l’émotion sans la recueillir, c’est à dire on va la laisser venir et on ne va pas forcément en faire un problème (…) Donc la question qui se pose, c’est est ce que je suis capable d’accueillir mes émotions ? Et c’est la façon dont je vais accueillir mes émotions qui va être la façon dont je vais accueillir les émotions de la personne accompagnée. Donc en fait, le problème ne vient pas de la personne, il dépend de nous. C’est presque dire que si on a une capacité d’accueillir nos émotions de six sur dix, on sera capable d’accueillir les émotions d’un autre de six sur dix, mais pas d’accueillir les émotions de l’autre à un niveau supérieur. (…) D’après vous, comment est-ce que vous êtes à l’aise avec les émotions. Le défi c’est de les accueillir sans les recueillir. On n’est pas obligé de les exprimer, il faut juste ne pas les bloquer. »
Et après ?
Les défis qui ont été identifiés lors de la mise en œuvre du DPA-PC sont notamment :
- La démarche DPA-PC nécessiterait de disponibiliser plus de temps pour l’accompagnement des familles ;
- La résistance au changement par rapport aux us et coutumes déjà enracinés dans certaines communautés.
Ce qu’on pourrait améliorer :
- Rendre disponible un manuel de DPA-PC en langues locales pour faciliter la compréhension et la transmission ;
- Faciliter les échanges d’expériences entre ceux qui implémentent cette approche depuis longtemps,
et ceux qui viennent nouvellement de l’apprendre ; - Élaborer et rendre disponibles des outils pour une bonne implémentation de l’approche.
A la suite de nos deux semaines de formation, nous avons rédigé, à la demande des participant·es, un recueil[10]Document de support aux entretiens – Approche centrée sur le DPA-PC – SOS Villages d’Enfants Belgique – février 2025 de questions spécifiques à l’approche du DPA-PC, soutien pour les entretiens. Il s’agit pour tout·e intervenant·e (accompagnant·e) de permettre à la personne accompagnée de contribuer à la définition d’un problème ainsi que de construire une piste de solution concrète, opérationnelle et viable pour elle.
L’objectif de ce recueil est de guider, de manière optionnelle, les praticiens du DPA-PC dans leur application quotidienne de l’approche et de leur donner des outils concrets et tangibles pour aborder chacun des axes de l’approche.
Ce fut une aventure humaine et pédagogique extra-ordinaire que nous n’oublierons pas et que nous continuons à partager avec le réseau des personnes-ressources[11]Sur 42 personnes formées, 22 ont été certifiées personnes-ressource, après la validation d’un écrit relatant un accompagnement avec l’approche centrée sur le DPA-PC. en francophonie !
Ainsi, Agnès, Joséphine et Freddy, intervenant.es sociaux de SOS VE RDC et Burundi sont-ils intervenus sur leur pratique de l’approche centrée sur le DPA-PC au colloque de l’AIFRIS[12]Le Séminaire 2025 :« Interculturalité et Migrations, une perspective internationale » (aifris.eu) tenu le 3 décembre 2025 à Dakar sur le thème de : « L’intervention sociale face aux défis de l’interculturalité et des migrations. »
Vous retrouverez également un retour sur leur ressenti par rapport à la formation au DPA PC dans l’analyse intitulée « Effets d’une formation au DPA-PC en contexte africain ».
Notes de bas de page[+]
| ↑1 | Aider les familles à retrouver le pouvoir d’agir : le nouveau défi des assistants sociaux au Burundi (sos-villages-enfants.be) – consulté le 8 avril 2026 |
|---|---|
| ↑2 | La posture du Passeur, n’évoque pas les escrocs qui sévissent dans les zones de conflits ou de fortes migrations clandestines. Celui dont il est question ici, est avant tout soucieux de permettre à chacun de traverser un passage difficile, que ce soit un passage de vie, une rivière tempétueuse qui barre le chemin, ou encore une région inhospitalière où il est facile de se perdre. Il (le passeur) est disponible pour un moment donné, dans un contexte précis. Il n’a pas forcément besoin de savoir d’où vous venez ni où vous allez, si ce n’est que vous avez besoin de traverser ce passage délicat. Il sait adapter le chemin et les modalités du voyage en fonction de votre profil particulier. Il est soucieux d’entretenir le parcours en éliminant ou en contournant les obstacles qui se présentent. Yann Le Bossé, Sortir de l’impuissance : invitation à soutenir le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités Tome 2 : Aspects pratiques, Ardis, 2016, pg.54 |
| ↑3 | Renforcement des familles en RD Congo et Burundi (sos-villages-enfants.be) – consulté le 24 février 2026 |
| ↑4 | Traduisible par « autonomisation », « empouvoirement » ou « empuissancement ». |
| ↑5 | acteurs concernés et impliqués |
| ↑6 | Yann Le Bossé, Sortir de l’impuissance, Tome 1 et 2, Ardis, 2012 et 2018. |
| ↑7 | Il existe des enjeux invariants = indépendant du contexte Ils sont inhérents aux fonctions des acteurs (qui appartiennent à une catégorie) Ils sont indépendants des caractéristiques personnelles des acteurs Il s’agit de repérer des enjeux convergents/divergents et dégager des marges de manœuvre La personne accompagnée est « l’objet » d’enjeux qui lui échappent (repérer lesquels ?) Pour l’intervenant, le repérage des enjeux invariants permet de gérer les écarts d’influence en jeu. Les enjeux invariants relèvent de l’expertise de l’accompagnant Source : Yann Le Bossé, Sortir de l’impuissance – Tome 1, fondements et cadre conceptuel – Chapitre 6, pp. 161 à 211, Ed. Ardis, 2012. |
| ↑8 | Animateur socioculturel et politique au mouvement ouvrier chrétien de Charleroi, Nicolas anime de deux façons. L’une dans le cadre du parcours d’intégration à destination d’un public demandeur de nationalité et de régularisation. Et l’autre dans l’organisation citoyenne à travers les méthodes du community organizing. Il agit comme une personne ressource à travers sa posture d’acteur de changement. |
| ↑9 | Introduction à la démarche de régulation stratégique des émotions dans l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, Edition Ardis, 2020. |
| ↑10 | Document de support aux entretiens – Approche centrée sur le DPA-PC – SOS Villages d’Enfants Belgique – février 2025 |
| ↑11 | Sur 42 personnes formées, 22 ont été certifiées personnes-ressource, après la validation d’un écrit relatant un accompagnement avec l’approche centrée sur le DPA-PC. |
| ↑12 | Le Séminaire 2025 :« Interculturalité et Migrations, une perspective internationale » (aifris.eu) |
