Rappelons ce qui est visé par la formation : acquérir les bases de l’approche que l’on peut synthétiser comme suit, selon les mots de Myriam Leleu et Fabienne Defert :
« Le DPA-PC propose aux travailleurs sociaux d’adopter une posture réflexive et critique sur leur pratique professionnelle. Il revient vers ce qui fait le sens premier du travail social : l’accompagnement et l’émancipation des personnes, à partir d’une problématisation des situations rencontrées plutôt que par la formulation de réponses prescrites, incluses dans les dispositifs sociaux. Cet accompagnement se traduit par une marche avec la personne et non par une obligation de résultat. Le point d’appui de cette démarche repose sur la participation, la reconnaissance de ce qui est possible, et non sur une injonction à agir. Il s’agit de « marcher avec », d’accompagner en se mettant au rythme de la personne, d’un groupe, d’une organisation, et de considérer les savoirs issus de l’expérience vécue – celle du passé et de ses traces, celle d’un présent où se négocient des voies possibles vers un changement, celle d’un futur revisité en fonction de la réalité et des éléments de contexte. Et cela tout en ancrant des perspectives de changement dans « l’ici et maintenant ».[1]Leleu, M. & Defert, F. (2022). Introduction : Le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, une pratique professionnelle innovante. Les Politiques Sociales, … Continue reading
Pour ce qui est du contexte, c’est celui de l’Afrique centrale, et d’un certain dénuement qui frappe, en première ligne, les enfants.
« Comme on le dit souvent, la place de l’enfant est à l’école et non pas dans la rue, mais la réalité est tout autre : dans la localité de Jimbi, les abandons scolaires sont devenus monnaie courante, les enfants et les jeunes s’adonnent à la vente de leur main d’œuvre pour des travaux qui ne conviennent pas à leur âge et leur taille. » (Freddy)
Les trois auteurs sont des intervenants sociaux chargés du Renforcement de la Famille, qui vise à aider les ménages vulnérables à dépendre moins des aides et à devenir plus autonomes.
Il s’agit entre autres d’éviter que des enfants soient retirés de leur foyer familial ou qu’ils quittent l’école pour des emplois de subsistance si l’éducation n’est plus une option viable. En même temps que les programmes de renforcement de la famille assurent un suivi individualisé, avec un système de visites à domicile, ils incluent le renforcement communautaire et la promotion de l’entrepreneuriat local. Par ailleurs, le dispositif « regroupements des ménages » (RM) est pensé comme un cadre de proximité où des familles se regroupent pour s’entraider, partager des solutions concrètes et consolider leur capacité à faire face aux difficultés du quotidien.
Les trois familles accompagnées par Agnès (de la région d’Uvira en RDC), Joséphine (de la région de Cibitoke, colline Murambi au Burundi) et Freddy (Région de Gitega au centre du Burundi) sont en fait des familles où comme souvent la mère assure seule ou quasiment seule la subsistance de ses enfants, qui dans certains cas, sont obligés de travailler.
Notes importantes
- Pour des raisons de concision, nous présentons les cas étudiés de façon abrégée, ce qui peut induire l’impression, fausse, que le DPA-PC est un processus rapide qui repose sur une prise de conscience subite, là où le travail de l’accompagnant peut s’avérer long avant d’être décisif.
- Par ailleurs, le DPA ne peut pas tout et il peut même paraître choquant de renvoyer les familles à leur agentivité propre quand les conditions sont aussi dures et que les objectifs de développement durable (ODD) ne sont en aucune manière assurés.
En même temps nous pouvons observer que l’accompagnement centré sur la personne facilite l’émergence de ressources non identifiées dans l’environnement proche.
Le programme de renforcement de la famille de SOS Villages d’Enfants est actif en RD Congo et au Burundi. Il cherche à éviter la séparation familiale et à renforcer les capacités parentales, économiques et communautaires de ses familles bénéficiaires. En RDC, le programme C4C reprend la même logique : l’un des résultats attendus est que les familles assurent une prise en charge holistique de leurs enfants, et la collaboration avec des partenaires de synergie est prévue sur le terrain.
Les objectifs de développement durable (ODD) sont les suivants : absence de pauvreté, sécurité alimentaire, santé physique et mentale, éducation de qualité, acquisition de compétences reconnues, professionnelles via les soft skills, recherche de la Paix, de la justice et d’institutions efficaces…
Récit de Joséphine Bigari, assistante sociale
Elle travaille depuis mai 2017 chez SOS Villages d’Enfants Burundi, site de Cibitoke, au sein du Programme de Renforcement de la famille.
Admise au Programme de renforcement de la Famille (RF) en date du 26/6/2022, Marie-Christine (MC) était mariée à son mari, Ferdinand (F), décédé le 27/11/2023. MC et F se sont mariés légalement et ont eu cinq enfants ensemble, quatre garçons et une fille. F vivait dans une maison en briques d’adobe pendant que sa femme et ses enfants vivaient dans une maison en bois. Les deux maisons étaient construites en face l’une de l’autre. Ils se bagarraient souvent, au point d’utiliser la machette. MC, qui n’avait plus ses parents, prenait souvent la fuite et passait des nuits dans la brousse, même pendant la saison des pluies. Avant son mariage avec MC, F avait une autre femme, Hélène, avec laquelle il avait eu trois enfants (cette première femme est décédée). L’attestation du mariage entre MC et Ferdinand n’a jamais été récupérée auprès du Bureau de l’Etat-civil.
Au décès de F, la belle-famille a tenté d’expulser MC de sa maison et a proposé que les biens laissés par F soient partagés en deux parties égales, une partie pour les enfants de MC et une autre pour les enfants de la première femme décédée, laissant MC sans rien.
Or, la plus grande partie des biens en litige avaient été acquis conjointement par le couple MC-F, et ce malgré leur mésentente profonde.
Au départ, MC ne savait pas quoi faire par rapport à sa belle-famille qui voulait la dépouiller. En cas de succession, on se tourne vers les « Abahuza ». Ils sont composés de membres élus par l’assemblée collinaire, et leur mission est de régler en premier lieu les affaires civiles relevant des tribunaux de résidence, par médiation et conciliation. Or, au départ, la décision de l’organe collinaire était de partager tout le patrimoine en huit parties égales, c’est-à-dire entre les huit enfants de F, et de ne rien laisser à MC.
Découragée, elle avait décidé d’abandonner sa requête, d’autant qu’elle était persuadée que la famille de H graissait la patte aux instances collinaires pour les influencer.
Nos entretiens ont permis à MC de s’informer sur ce que dit la loi burundaise à propos de l’héritage du patrimoine familial en cas de décès d’un conjoint et de réfléchir à la légitimité d’introduire une requête.
La femme légitime est le premier successeur de son mari en cas de décès.
Après un temps de réflexion et un questionnement adapté de ma part, MC a compris qu’elle pouvait agir sur le cours des choses et qu’en tant que femme légale de F, elle avait plein droit d’hériter de leurs biens (jusque-là, elle croyait que le fait qu’elle n’ait pas encore retiré l’attestation de mariage au bureau de l’Etat-civil, elle ne serait pas reconnue comme l’épouse de F).
De fil en aiguille, MC a pu aller trouver l’administrateur communal.
Ce dernier a convoqué le chef de colline afin que le cas de MC soit traité avec diligence. MC a par ailleurs contacté le Juge Président du Tribunal de Cibitoke qui a demandé à l’organe de justice collinaire de revoir sa décision en rapport avec ce dossier. Actuellement, la décision est que MC conserve tout ce qui lui revient en tant que femme légitime.
Par ailleurs, MC est contente de continuer son plan de construction d’un logement décent, en tôles, avec l’appui de SOS VE.
Récit de Freddy Ndabihawe,intervenant social
actif dans le programme de renforcement de la famille à Gitega (Burundi)
Parmi les Programmes de SOS Villages d’Enfants Burundi, il y a le « Renforcement de la famille » dont je suis travailleur de terrain en tant qu’assistant sur le Site de Gitega, au centre du pays. Le programme cible les familles les plus démunies.
Dans la localité de Jimbi où je suis responsable, nous avons identifié une femme que nous appellerons Nicole (NC). Elle est la mère de sept enfants, qu’elle élève seule car son mari a quitté le foyer pour vivre avec une autre femme. Cet événement a brusquement plongé la famille dans la marginalité et elle fait partie des rares familles où plus aucun des enfants n’est scolarisé. Les quatre garçons et trois filles ont en effet abandonné l’école pour travailler dans l’agriculture ou de petits boulots mal rémunérés.
NC pratique l’agriculture et de l’élevage mais la faible production agricole qui résulte de l’exiguïté des terres auxquelles elle a accès lui procure un revenu très maigre.
En adoptant une posture de passeur, nous avons demandé à NC, l’accompagnée, qu’elle nous décrive une ou plusieurs situations lui posant problème. Le vrai problème a été mis en évidence : il n’était autre que le faible revenu familial qui poussait les enfants à abandonner l’école. L’accompagnée nous a fait savoir qu’elle désirait que ses enfants regagnent les bancs de l’école, cette dernière étant considérée à la fois comme une solution contre la délinquance ou les comportements indésirables et une source d’autonomie future. (…)
L’accompagnant a posé la question de savoir si l’accompagnée n’avait pas d’autres moyens d’accroître le budget familial, et si oui, comment elle pense qu’elle peut le faire. (…) L’accompagnée a songé à utiliser certains talents qui lui étaient propres afin d’accroître le revenu familial à partir de sa marge de manœuvre présente ici et maintenant. L’accompagnée a décidé de développer ses talents artistiques en vannerie en adhérant à une association des femmes artistes, ce qui a fait sensiblement augmenter le revenu familial, à tel point que trois de ses enfants ont regagné l’école.
Notre accompagnement a produit les résultats suivants : trois des enfants de NC ont regagné les bancs de l’école et deux autres se sont lancés dans la vie professionnelle. Actuellement, NC se réjouit du pas déjà franchi par sa famille et ses enfants en particulier.
Récit d’Agnès Mawazo,assistante sociale
Programme de Renforcement de la Famille pour SOS Villages d’Enfants / Children4Change (C4C) en République Démocratique du Congo (RDC) dans la province du Sud-Kivu, ville d’Uvira
Cette personne, que nous désignerons comme la tutrice, est une mère d’une famille de huit enfants dont cinq garçons et trois filles. Elle a été admise au programme en 2022. Son état de précarité était très élevé en raison notamment de la maladie chronique (épilepsie) de son mari. Sans travail ni autre source de revenu, elle a enduré cette situation pendant plusieurs années. Cela a plongé la famille dans une précarité intense. Parmi les huit enfants que compte la famille, seuls trois étaient inscrits à l’école. Chacun éprouvait de grandes difficultés à terminer son année scolaire. C’est à peine si la famille trouvait de quoi manger. Pour les soins médicaux en cas de maladie, la famille recourait à l’automédication traditionnelle ou carrément aux chambres de prière.
La tutrice est la personne principale pour soutenir et répondre aux différents besoins de sa famille (scolarité des enfants, soins de son mari, la charge du ménage…) mais dans le contexte africain, l’homme est considéré comme le chef de ménage. Avant notre accompagnement, la tutrice pensait donc que son mari était le problème. Nos questionnements lui ont permis de comprendre que ce n’est pas son mari qui est la source des problèmes mais plutôt la maladie qui l’empêche de travailler pour le bien de sa famille.
Une fois admise au programme, la famille a bénéficié de beaucoup de soutien en termes de :
- Scolarité de quatre de ses enfants,
- Soins de santé de qualité garantis pour elle et ses enfants,
- Formation professionnelle (pâtisserie, briqueterie, savonnerie)
- Appui pour lancer une activité génératrice de revenus (AGR)
- Les enfants aussi ont bénéficié de différentes sensibilisations et formations, relatives notamment à leurs droits (ils sont membres du Conseil des Enfants (CDE) de leur communauté).
Actuellement, suite à l’accompagnement DPA, la tutrice a développé une activité rentable de vente de produits alimentaires (de farine de manioc, riz, haricots, autres produits alimentaires et briquettes allume-feu). Tous les enfants sont scolarisés. Elle a fait profiter l’ensemble de sa famille de la formation à la fabrique des briquettes qu’elle a reçue. Elle a permis à son mari de trouver une occupation dans la vente de braise[2]comprendre : charbon de bois lui qui auparavant était considéré et stigmatisé comme étant un oisif.
Une région sous tension(s)
Depuis 2004, la région des Kivus en RDC est déstabilisée par des conflits frontaliers menaçant les civils. Le mouvement M23, réactivé en novembre 2021 pour dénoncer la violation des accords de paix et protéger la minorité tutsie des groupes hutus (FDLR), a lancé une vaste offensive en mars 2022. Soutenu par le Rwanda, le M23 a progressivement conquis la moitié du
Nord-Kivu malgré la résistance de l’armée congolaise (FARDC), des milices wazalendo (groupes d’autodéfense actifs en RDC constitués de civils engagés pour la défense de leur pays) et de la MONUSCO (Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en république démocratique du Congo).
Après un cessez-le-feu éphémère en août 2024, les combats ont repris avec intensité fin d’année suite à l’échec du sommet de Luanda. Début 2025, la rébellion a pris le contrôle des capitales provinciales Goma et Bukavu, ouvrant deux fronts majeurs : l’un au Nord-Kivu et l’autre au Sud-Kivu vers Uvira et Mwenga, où elle affronte une coalition loyaliste regroupant les armées congolaise et burundaise ainsi que les milices locales.
Observations à propos des trois « récits »
Dans le cadre de la formation « Personne ressource en DPA PC », il est demandé aux participant·es de montrer l’évolution de leur pratique professionnelle sur base d’un support écrit qui atteste de l’intégration, chez eux, des compétences visées à savoir la redéfinition de la posture professionnelle (ni sauveur, ni militant, ni policier mais plutôt passeur ou facilitateur) et l’acquisition d’un sentiment de compétence personnelle ancré sur la restauration du mouvement chez la personne ou le collectif accompagnés.
Nous mettons en garde le lecteur critique. Les récits proposés par les professionnels formés représentent et illustrent leur évolution. Ce faisant, ils placent les protagonistes sous un jour relativement flatteur, de même que le « dénouement » du processus. L’effet avant / après est relativement bluffant, et ne reflète pas suffisamment le fait que le travail d’accompagnement ne prend pas fin et se perpétue autour de nouvelles questions surgissant à l’infini dans l’« ici et maintenant » des personnes accompagnées.
Ce contexte fait aussi que les écrits sont limités au plan de leur ampleur. Nous les avons encore davantage synthétisés, préférant faire ressortir les éléments de réflexion communs aux trois intervenants plutôt que de les répéter.
A noter que les récits, ici raccourcis pour les besoins de l’analyse, feront l’objet d’une publication in extenso dans la Revue de l’AIFRIS (Association Internationale pour la Formation, la Recherche et l’Intervention Sociale), numéro de juillet 2026, Ecrire le social.
> voir sur aifris.eu
Mécanique du changement
Dans leurs écrits, les professionnel·les participant à la formation DPA-PC reprennent des éléments théoriques propres à l’approche, mais, surtout plus instructif pour nous, ils consignent des éléments relatifs à leur propre évolution en tant que professionnel·les, ainsi que les infléchissements qu’ils perçoivent dans le parcours des (chef·fes) de famille accompagné·es.
Plusieurs situent le cadre de l’expérience au niveau de la volonté de SOS VE de favoriser l’autonomisation des familles par rapport à l’aide directe en les encourageant à recourir aux ressources d’acteurs impliqués autour d’elles ou à leurs propres ressources et capacités :
« Dans le cadre du programme Children4Change (2022-26), pour pallier aux limites de l’approche participative antérieure (CDC), il a été décidé de pratiquer une autre approche du changement social, à savoir l’approche du Développement du Pouvoir d’Agir des Personnes et des Collectivités (DPA-PC). » (Agnès)
Si l’on voit le DPA-PC comme une remise en mouvement, l’aide dite « directe » peut, au contraire, figer voire arrêter le mouvement.
« Depuis plusieurs années, nous avons remarqué que souvent l’accompagné prend la position de personne à soutenir, à appuyer, à aider suite à la situation de vulnérabilité vécue pendant une longue période, conduisant au désespoir, au découragement, à la sous-estimation et à la dépendance. » (Joséphine)
Trois grands principes
La clé du processus repose sur trois principes interdépendants :
1/ Respecter les 4 axes de la démarche
« Au niveau de l’apprentissage théorique et pratique du DPA PC, j’ai tenté de cerner l’approche au travers de ses quatre axes, afin les appliquer sur les personnes ou les collectivités que j’accompagne. J’ai également remarqué que la pratique vient chaque fois renforcer le degré d’assimilation de la matière ainsi que le niveau de spontanéité lors de la formulation des questions. » (Freddy)
« Retenons que, pour faciliter le processus d’accompagnement, nous avons élaboré des questionnements par axe afin de faciliter, pour l’accompagnée, le fait de devenir actrice de changement dans sa situation. » (Agnès)
2/ Poser les bonnes questions
Le questionnement est au centre du DPA-PC et il convient de respecter quelques règles pour bien l’exécuter :
« L’approche DPA-PC met en avant les questions à éviter pendant l’accompagnement comme les questions fermées, les questions d’appréciation, les questions de jugement qui font que l’accompagnant se substitue à la personne accompagnée pour trouver la solution au problème. » (Freddy)
« Le questionnement à base de questions ouvertes (c’est-à-dire des questions qui appellent des réponses descriptives détaillées et qui favorisent l’observation objective) éclaire la conscience de l’accompagné sur ce qu’il est capable de faire lui-même pour l’amélioration de sa situation et sur les autres voies de sortie. Ce genre de questionnement n’est pas très facile. Il exige souvent la reformulation des réponses de l’accompagné pour une bonne compréhension. » (Joséphine)
Ainsi, par exemple :
« Comment vous sentez-vous ? (…)
Quelle sorte de vie êtes-vous en train de mener ?
Voudriez-vous changer, et pourquoi voudriez-vous en changer ? » (Freddy)
« Quelle est la première action que pensez accomplir même si elle pouvez-vous paraitre insignifiante pour changer votre situation ? (…)
Pour que votre situation évolue, qu’est qui est important pour vous ? » (Agnès)
3/ Toujours repartir des objectifs propres ou désirs de changement de la personne accompagnée dans l’ici et maintenant
« C’est une approche intéressante qui conduit au changement des situations tant individuelles que collectives. Son application facilite la transformation de la situation problématique en une situation améliorée, c’est-à-dire en une situation où la personne accompagnée vise l’obtention de ce qui est important pour elle, dans l’ici et maintenant, tout en exploitant les ressources et potentialités disponibles. » (Joséphine)
« L’accompagnée a songé à utiliser certains talents qui lui étaient propres afin d’accroître le revenu familial à partir de sa marge de manœuvre présente ici et maintenant. » (Freddy)
Opérer la mue
Parallèlement, l’accompagnateur se doit, en plus d’appliquer les étapes et les principes, se départir d’attitudes antérieurement acquises, s’abstenir de plaquer des solutions sur les problèmes et s’appuyer sur les ressources, y compris morales, des personnes accompagnées.
Remettre au centre les compétences de la personne accompagnée
« Ne jamais juger un accompagné par son apparence ou tout autre attitude extérieure puisque « En lui se cache un potentiel humain unique » » (Agnès)
« (…) compte tenu de la taille de la famille et du manque de terrain cultivable, Nicole est une femme courageuse qui ne désespère pas. » (Freddy)
« A ce niveau, l’approche a permis d’encourager Marie-Christine à rehausser sa confiance en elle. » (Joséphine)
Se départir de la posture du « sauveur »[3]Le facilitateur interroge le contexte depuis une posture d’« ignorant », il tente de comprendre ce qui se passe concrètement pour la personne. Il n’est ni expert, ni sauveur, ni juge. Il ne … Continue reading
« En tant qu’Assistante sociale, avant la formation du DPA-PC, souvent j’utilisais la posture soit de sauveur ou encore celle du policier. Cela nous amenés à l’échec de nos interventions sur terrain. Avec notre accompagnée, nous avons utilisé la posture de passeur comme une facilitatrice par rapport aux approches traditionnelles, visant une relation d’aide plus égalitaire et centrée sur la personne. L’accompagnée a été placée au centre pas comme un sujet d’aide mais comme un acteur principal de l’objet du changement de sa situation ». (Agnès)
« Au cours de la séance, j’avais tendance, pendant les exercices de simulation, à envahir la personne accompagnée avec mes propositions de solutions, comme on le faisait pour les anciennes approches ». (Freddy)
« La posture de passeur permet de ne pas prendre des solutions à la place de la personne concernée, contrairement à la posture de sauveur qui a dominé nos interventions dans le passé ». (Joséphine)
S’appuyer sur le tissu local
Bien que les trois récits proposés traitent de l’approche DPA sous l’angle de situations individuelles et non collectives, c’est bel et bien le tissu local d’organisations publiques ou associatives qui permet de mettre en œuvre la solution qui va naître du questionnement de l’accompagnateur.
Dans des pays comme le Burundi ou la République Démocratique du Congo où la sécurité sociale est embryonnaire ou réservée à certains travailleur·euses des secteurs formels, c’est le tissu associatif ou communautaire local qui fait la différence et rend possible un changement.
Nous avons déjà cité plus haut le dispositif de « Renforcement de la Famille » instauré par SOS Villages d’Enfants, qui prévoit un maillon d’entraide directement entre les familles.
Au fil des récits sont mentionnés également une structure dénommée « AVEC ». Une AVEC est un groupe communautaire, souvent de femmes ou de petits producteurs, qui cotise régulièrement, constitue une caisse commune, puis accorde de petits prêts à ses membres. Les fonds accumulés servent ensuite à financer des activités génératrices de revenus comme le petit commerce, l’agriculture, l’élevage ou d’autres
micro-activités.
« Par rapport à l’axe 3, consciente de l’état de son mari et des conséquences sur son ménage, la tutrice qui avait déjà un regard négatif sur son mari a pris la décision de changer d’abord sa perception du problème et de participer aux ctivités communautaires (RM/AVEC)[4]RM = Regroupements de ménages. Cela ne désigne pas une “activité” au sens classique, mais une structure communautaire de regroupement de familles destinée à renforcer la solidarité et le … Continue reading pour renforcer ses compétences. » (Agnès)
Dans le récit de Joséphine, l’instance de justice collinaire « Abahuza » est évoqué mais en l’occurrence, pas pour son rôle bénéfique, puisqu’il voulait pénaliser la personne accompagnée en la privant de son héritage. C’est l’administrateur communal et le Président du tribunal du chef-lieu qui ont débloqué la situation :
« Nos entretiens ont permis à MC de réfléchir à la légitimité de sa requête, de s’informer sur ce que dit la loi burundaise à propos de l’héritage du patrimoine familial en cas de décès d’un conjoint. La femme légitime est le premier successeur de son mari en cas de décès en tout ce qui concerne l’héritage au Burundi. C’est ainsi que MC a pu chercher l’administrateur communal qui a convoqué le chef de colline afin que son cas soit traité avec diligence. MC a même contacté le Juge Président du Tribunal de Cibitoke qui a demandé à l’organe de justice collinaire de revoir sa décision en rapport avec ce dossier.» (Joséphine)
Enfin, au niveau de la province de Gitega au Burundi, Freddy mentionne la présence d’une association de femmes artistes, qui forme Nicole à la vannerie :
« L’accompagnée a décidé de développer ses talents artistiques en vannerie en adhérant à une association des femmes artistes, ce qui a fait sensiblement augmenter le revenu familial, à tel point que trois de ses enfants ont regagné l’école. » (Freddy)
Alors, une formation pour changer de posture, ça marche ?
Pour répondre à cette question, le Grain a été sollicité par SOS Villages d’Enfants Belgique, pour élaborer des outils d’évaluation de l’impact de la formation des accompagnateurs au DPA-PC sur leur travail et les conditions des personnes qu’ils·elles accompagnent.
Nous avons mené un travail de recherche participative à partir de sources multiples :
- Des récits d’expérimentation de l’approche à la suite de la formation
- Des évaluations individualisées post-formation DPA-PC
- Des visioconférences d’analyse participative avec des personnes ressources formées à l’approche (SOS VE RDC et SOS VE Burundi)
Nos conclusions suite à cette recherche sont les suivantes :
- Les effets positifs de l’approche DPA-PC constatés ponctuellement mobilisent le tissu social local, les communautés traditionnelles et des partenaires publics et/ou ONG ;
- Pour obtenir un impact durable et amplifié, les praticiens formés à l’approche en RDC et au Burundi grâce à SOS VE souhaitent un accompagnement à l’élaboration des outils pédagogiques et communicationnels adaptés.
Cette recherche participative, ainsi qu’un manuel pratique pour l’implémentation de l’approche dans les contextes tels que l’Afrique centrale feront l’objet d’une publication ultérieure.
SOS Villages d’Enfants International (SOS Kinderdorf International) est une association humanitaire internationale apolitique et non confessionnelle créée en Autriche en 1949 dans le but d’« offrir à des frères et sœurs orphelins un cadre de vie familial et l’assurance d’une relation affective et éducative durable avec une mère SOS, jusqu’à leur autonomie. »
SOS Villages d’Enfants Belgique a été créé en 1962.
SOS Villages d’Enfants fournit un accueil sécurisé pour les enfants et les jeunes qui ne peuvent pas trouver cela dans leur propre famille, en raison de violences, de négligences, de l’indigence.
L’ONG soutient aussi des projets en République démocratique du Congo, au Burundi, au Togo, au Sénégal et en Ukraine. En RD Congo et au Burundi, l’indice de pauvreté non-monétaire des enfants est parmi les plus élevés au monde. Les enfants subissent des privations dans des domaines essentiels à leur bien-être et leur développement : santé, nutrition, éducation, protection et accès aux services sociaux de base. Les équipes de SOS Villages d’Enfants y accompagnent les familles pour leur permettre de mieux affronter les défis quotidiens, afin que leurs enfants grandissent avec résilience. Depuis la Belgique, 3 834 enfants et jeunes au Burundi, et 1 440 enfants et jeunes en RD Congo bénéficient d’une aide. Grâce au volet « Changement politique et social », l’ONG œuvre également pour un impact plus large sur la vie de nombreux autres enfants dans les deux pays.
Notes de bas de page[+]
| ↑1 | Leleu, M. & Defert, F. (2022). Introduction : Le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, une pratique professionnelle innovante. Les Politiques Sociales, 2022(1-2), 8–14. (lespolitiquessociales.org) |
|---|---|
| ↑2 | comprendre : charbon de bois |
| ↑3 | Le facilitateur interroge le contexte depuis une posture d’« ignorant », il tente de comprendre ce qui se passe concrètement pour la personne. Il n’est ni expert, ni sauveur, ni juge. Il ne maîtrise ni les données de la situation qu’il est amené à explorer, ni a fortiori les solutions adéquates, il n’investit pas l’espace d’action de l’autre, sous peine de s’épuiser, il n’est pas l’agent de la loi, même s’il peut être amené à la rappeler. Comme le propose Ricœur, entre le bon et le légal se situe ce qui est juste pour la personne. Extrait de GEORIS, V. Accompagner le Développement du Pouvoir d’Agir des Personnes et des Collectifs (DPA PC), le Grain, 2019. |
| ↑4 | RM = Regroupements de ménages. Cela ne désigne pas une “activité” au sens classique, mais une structure communautaire de regroupement de familles destinée à renforcer la solidarité et le renforcement économique familial. AVEC ou ACEC = association villageoise (- communautaire) d’épargne et de crédit. C’est un groupe communautaire, souvent de femmes ou de petits producteurs, qui cotise régulièrement, constitue une caisse commune, puis accorde de petits prêts à ses membres. Les fonds accumulés servent ensuite à financer des activités génératrices de revenus comme le petit commerce, l’agriculture, l’élevage ou d’autres micro-activités. |
« L’accompagnée a décidé de développer ses talents artistiques en vannerie en adhérant à une association des femmes artistes, ce qui a fait sensiblement augmenter le revenu familial, à tel point que trois de ses enfants ont regagné l’école. » (Freddy)