Les Mères Veilleuses est un collectif qui a vu le jour en 2018 (et a été constitué en ASBL depuis 2021), à l’initiative de Fatma Karali. Réseau de soutien et d’accompagnement des mères célibataires, il connecte plus de 2.500 femmes qui peuvent grâce à lui échanger, se conseiller et se soutenir.
De discussions sur une page Facebook est née l’envie de se rencontrer pour de vrai : « J’ai eu envie d’organiser une rencontre entre mamans solos. En partenariat avec la Ligue des familles, l’ASBL AWSA et la maison des femmes de Molenbeek (MOVE), nous avons organisé une journée d’ateliers autour de diverses problématiques auxquelles étaient confrontées les mères célibataires : la précarité, le burn-out, les préjugés et les difficultés lors de la séparation. » explique Fatma Karali.
Chaque atelier a donné lieu à un ensemble de revendications ou de recommandations.
Ces pistes d’action pour « Sortir de l’isolement, de la précarité et de la débrouille » ont été adressées aux décisionnaires et législateur·rice de la législature 2019 à 2024.
Cette journée a marqué le début d’une ambition d’action politique de la part des Mères Veilleuses, pour rendre compte et améliorer les réalités des mamans solos.
« Notre projet politique : le statut des mères »
« La monoparentalité est une question de genre. 86% des mono-parents sont des femmes. C’est donc une question politique. On observe un grand nombre de discriminations auxquelles doivent faire face les mères célibataires. Dans la recherche d’un lieu pour vivre par exemple. On ne va pas avoir le réflexe de demander à un homme s’il a des enfants, alors qu’à la femme oui » pointe Fatma Karali.
La dimension politique de la monoparentalité concerne particulièrement un ensemble de difficultés post-séparation que rencontrent les mères-célibataires. Ces obstacles accentuent les risques de précarité : difficultés d’accéder à ses droits, à accéder et se maintenir en formation ou à l’emploi, en lien avec les places d’accueil en nombre trop limité pour les enfants.
Et ces écueils augmentent quand la séparation se réalise sur fond de violences intra-familiales. 79% des femmes continuent à subir de la violence de la part de leur ex-conjoint après la séparation. La cause ? Le lien qui persiste à travers la parentalité. La garde de l’enfant peut devenir un objet de chantage et donc de continuation des violences, impactant la santé mentale et physique.
Dans ces cas, ce sont majoritairement les femmes qui quittent le logement et qui doivent trouver un nouveau lieu pour vivre et assumer seules l’ensemble des dépenses. En effet, les contributions alimentaires ne sont pas toujours versées par le conjoint et la garde des enfants pas toujours assurée. Le docteur en sociologie Martin Wagener parle d’un « engagement aléatoire « parfois-parfois pas ». A Bruxelles, 40% des situations de monoparentalité font l’objet d’un non-paiement ou de paiements irréguliers des contributions alimentaires (Ecole de transformation sociale, Ligue des Familles, juin 2023).
Pour Fatma Karali, la maternité représente le statut où les femmes sont les plus soumises aux injonctions masculinistes et sexistes : « Le corps des femmes est un sujet de société et politique, on le voit à travers l’avortement, la GPA1 et la garde d’enfants. Une série de théories comme l’aliénation parentale, sont utilisées pour discréditer le rôle des mères. On est toujours trop ou pas assez. Le féminisme m’a permis de comprendre les violences, de comprendre la systémique qui se cache derrière. »
Qu’est-ce que le concept ou syndrome d’aliénation parentale ?
(…) Le concept d’aliénation parentale, qui peut tout à la fois être perçu comme un « simple phénomène sans légitimité scientifique pour les uns [ou un] véritable syndrome psychiatrique pour les autres », se retrouve au centre de nombreuses polémiques qui dépassent largement les frontières de la Belgique francophone.
(…) L’aliénation parentale est entendue, par les chercheurs et les praticiens qui la mobilisent, comme les actes délibérés ou involontaires conduisant un enfant à rejeter l’autre parent de façon injustifiée. L’aliénation parentale va spécialement être revendiquée lors des séparations parentales, « à un moment où les désaccords peuvent être totaux, [et où les parents] doivent s’entendre pour organiser la nouvelle vie de famille et maintenir le cap éducatif », et notamment dans les modalités relatives à la garde de l’enfant : « les tribunaux doivent se prononcer sur les modalités de garde des enfants, les professionnel·les doivent évaluer au mieux, et dans un contexte tendu, les intérêts de toutes les parties, en accordant une attention particulière à l’intérêt du ou des enfants et à leurs droits parfois malmenés en cas de conflit parental. Dans ce contexte, un argument est apparu et semble avoir un impact certain, notamment au sein de la sphère juridique, tout en suscitant la controverse : l’aliénation parentale ». C’est donc essentiellement en matière de justice familiale et d’aide à la jeunesse que le concept d’aliénation parentale est mis en œuvre.
Extrait de : A.-C. Rasson, M. Goffaux, P. Mailleux, G. Mathieu et D. Kaminski, L’aliénation parentale. Étude du concept et des pratiques en Belgique francophone, Bruxelles, Observatoire de l’enfance, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse, 2023, pp. 12 et 16. (Yapaka.be)
Pour en savoir plus : L’aliénation parentale : un concept à risques pour les enfants et leurs droits, La CODE, octobre 2023 (lacode.be)
Ateliers d’auto-défense juridique
Pour répondre à ces violences, les Mères Veilleuses ont visé l’angle de la justice.
Les échanges sur leur groupe Facebook faisaient majoritairement cas des difficultés à se défendre lors des procès de première instance post-séparation. Fatma Karali a alors organisé six ateliers afin de permettre une meilleure compréhension des instances psychosociales et judiciaires.
Les ateliers étaient animés par des expertes en matière de violences conjugales et post-séparation : deux psychologues, une avocate, une policière et une juriste.
A l’issue des six journées, collectivement, les participantes ont créé un « Guide d’auto-défense psychologique et juridique » à destination des familles victimes de violences post-séparation mais aussi des professionnel·les qui les accompagnent.
Six chapitres se succèdent et abordent : le contrôle coercitif, ledit Syndrome d’Aliénation Parentale (SAP), les conséquences des violences sur les victimes, le fonctionnement des tribunaux de première instance, la procédure à suivre lorsqu’un enfant témoigne de violence ou d’inceste, la plainte, les expertises psychologiques des procédures judiciaires et les textes internationaux mobilisables pour se défendre : « Ce guide permet de donner des outils pour se protéger et s’encapaciter » ainsi que former les professionnel·les.
Ensemble, elles ont également mené une action lors du 8 mars devant le tribunal de la famille avec des panneaux où étaient reprises des phrases sexistes, racistes et invisibilisant les violences énoncées lors d’audiences au tribunal.
L’importance du collectif
« Quand on a fait nos premiers ateliers d’auto-défense : les femmes attendaient qu’on leur apporte des solutions individuelles. Ces solutions n’existent pas puisqu’il y a un dysfonctionnement général. Si on se cantonne à de l’individuel, on ne fera que mettre des pansements. »
Face à des problématiques systémiques, l’apport des expériences individuelles est essentiel pour une compréhension élargie des enjeux. Pour Fatma Karali, cette réflexion est le point de départ d’une pensée collective menant à l’action politique qui, elle, fera bouger les choses : « Mon engagement se fait pour les générations futures. Pour nous, c’est trop tard. Les machines législatives sont trop lentes. Mais je veux que mes enfants et petits-enfants puissent bénéficier d’une meilleure justice et d’institutions protectrices. »
Au-delà de l’impact politique et donc sociétal de l’engagement, Fatma Karali parle de guérison et de soin : « On se rend compte que l’on n’est pas seules, que les personnes comprennent ce que l’on vit. Notre engagement est bénévole, on ne gagne rien matériellement mais on y gagne en bien-être psychologique et émotionnel. Le fait de se réunir c’est pour nous, pour nous guérir. »
Action et sensibilisation
En novembre 2023, les Mères Veilleuses ont ajouté une corde à leur arc ; celle de la prévention. Pour comprendre et agir sur les violences intrafamiliales, l’ASBL a créé la websérie : Six décryptages pour en finir avec les violences intrafamiliales.
Chaque vidéo offre une place centrale à la parole des victimes encore trop souvent incomprises quand pas invisibilisées.
Elle s’accompagne d’interventions d’expert·es en psychologie et sociologie qui rendent compte des rouages de tout un système social, judiciaire et politique sous le joug du patriarcat.
Cet outil de sensibilisation se veut être « un outil de pédagogie, un outil d’émancipation, un outil de lutte » (dossier de presse des Mères Veilleuses)
Et les projets ne s’arrêtent pas là. Toujours dans une volonté collective, Fatma Karali et les autres Mères Veilleuses souhaitent développer : « une structure de première ligne avec une juriste, une psy, une AS où l’on pourrait se réunir et pousser la réflexion encore plus loin toute ensemble. »
Les actions menées par les Mères Veilleuses et d’autres associations de monoparentalité portent leurs fruits puisque les lignes politiques bougent.
A partir de 2021, sous l’impulsion de la secrétaire d’Etat Nawal Ben Hamou, un plan de soutien à la monoparentalité a été lancé, notamment à travers le projet « Miriam » au sein de 39 CPAS, qui accompagne des mères célibataires en situation de pauvreté.
Par ailleurs, il existe un site dédié aux aides et services bruxellois pour les familles monoparentales sur parentsolo.brussels.