Une expérience bouleversante
Cet article a pour objet de nommer les réalités du stress vicariant encore trop peu connues mais très répandues dans les secteurs de la relation d’aide et de l’accueil des migrants. Il est souvent demandé aux travailleur.euses de mettre en place des stratégies individuelles pour faire face au stress vicariant. Or au vu de l’impact de l’écoute de récits tragiques sur les écoutant.es, lié aussi aux conditions de travail, l’hypersensibilisation, la transgression du seuil d’empathie et la dissolution des frontières entre la personne écoutante et la personne accompagnée apparaissent être des réactions normales, non pathologiques et inhérentes aux métiers des secteurs d’aide.
« Je ne savais pas qu’écouter des récits violents dans le cadre de mon travail pouvait avoir un tel impact sur ma vie ».
Être en contact, accompagner et écouter de manière régulière des personnes qui ont été victimes de violences peut représenter une lourde charge émotionnelle pour les professionnel·les de l’aide et les travailleur·euses dans le secteur de la migration (secteurs de l’intervention interculturelle, de soutien aux personnes migrantes, etc.) Si la fatigue de compassion renvoie à un épuisement émotionnel et physique profond ainsi qu’à une saturation face aux récits entendus (Mathieu, 2019, Cohezio, 2020), le stress et le trauma vicariant – aussi connus sous le terme de « trauma par procuration » – engendrent quant à eux des processus de modification profonde de l’identité des intervenant·es de la relation d’aide en contact régulier avec des personnes psychotraumatisées (Pearlman et Saakvitne, 1995). En effet, comme elles le décrivent, ces travailleuses deviennent elles-mêmes porteuses dans leur chair des blessures que la société refuse d’entendre.
« A l’évocation d’un mot, d’un lieu, je revivais les scènes que les personnes m’avaient racontées initialement ».
Différents types de symptômes (physiques, cognitifs, émotionnels, interpersonnels, comportementaux, spirituels, etc.) liés à ce stress peuvent se manifester (Richarson, 2001). Ils peuvent être cumulatifs et font parfois écho aux douleurs des personnes accompagnées (Brillon, 2020).
« C’est un grand défi pour moi (…) Parfois, c’est pas possible de mettre des limites. Et en étant passée par là, on sait juste que l’écoute peut soulager ».
Les travailleur·euses témoignent de symptômes différents et de stratégies d’adaptation qui vont jusqu’à créer des conflits au sein des équipes. Par exemple, entre des travailleur·euses très sensibles, révolté·es et surinvesti·es et d’autres qui ont développé un certain détachement, du retrait, de la banalisation et du cynisme (The HumanLink, 2021). Des travailleur·euses en souffrance et sous pression seront également moins à même d’offrir des accompagnements de qualité aux personnes qu’iels accompagnent, étant donné l’altération de leurs capacités empathiques altérées. Samah Karaki, docteure en neurosciences, explique que cette surcharge émotionnelle ressentie par trop d’exposition peut par ailleurs entraîner une attitude de protection qui va jusqu’à l’évitement ou au déni de la souffrance de la personne écoutée (Karaki, 2024).
Des expositions traumatiques
Le degré d’exposition aux récits traumatiques tient compte du nombre de personnes accompagnées. La charge traumatique des récits écoutés influence directement le développement du stress vicariant (Abendroth et Figley dans David et Harris, 2013). Pascale Brillon rappelle également qu’écouter de la violence est par nature insupportable et génère un stress intense, de l’incompréhension et des « blessures morales » chez la personne écoutante (Brillon, 2020).
D’une part, les travailleur·euses du secteur se retrouvent à accompagner des personnes qui ont une symptomatologie parfois très importante et qui font face à des situations d’extrême précarité psychosociale exacerbées par des vécus de discriminations multiples (violences actuelles ou antérieures, pauvreté, racisme quotidien, difficultés d’accès à l’emploi, au logement, problèmes de santés divers, assuétudes, etc.) (SMES, 2020).
D’autres éléments sont également à prendre en compte. Ces travailleur·euses ont un haut niveau de responsabilité humaine sans beaucoup de contrôle sur la suite et les effets de leur accompagnement (Brillon, 2020), iels font face quotidiennement à des situations d’urgence et de crise (Brillon, 2020) et n’ont pas toujours le temps nécessaire pour faire « correctement » leur métier (faire face aux urgences, tâches administratives, etc.). Cette situation génère parfois une sensation de « bricolage ».
De plus, iels sont souvent confrontés eux-mêmes directement à des comportements agressifs et parfois violents de bénéficiaires sans avoir tous les outils pour prendre en charge ces situtations (SMES, 2020)
« On accumule, on est violent·es entre nous »
« On devient soi-même violent·e »
Iels souffrent en même temps de la contamination des violences. Les comportements entre collègues ou de la part de la direction peuvent rejouer la violence subie ou agie par les usagers dans certaines institutions (Gégout, 2010 et Perroud, 2016).
L’absence d’accompagnement
Ces travailleur·euses ont le sentiment de ne pas être assez équipé·es pour accueillir ces récits. Un travailleur du Samu social témoigne :
« Nous ne disposons ni de la structure ni des compétences nécessaires pour gérer des personnes qui arrivent avec tant de traumatismes et qui ont traversé un parcours migratoire très compliqué » (Denis, RTBF, 2024)
En effet, les travailleur·euses manquent d’espaces d’écoute et de partage (supervision, réunions cliniques, etc.) sur ce que ça fait d’être confronté·es quotidiennement à la violence, ainsi que d’une formation continue sur les sujets spécifiques liés au public accompagné (SMES, 2020).
En résumé, ces facteurs identifiés de stress vicariant qui doivent être pris en compte dans les risques psychosociaux révèlent des besoins criants au sein des organisations : le manque d’autonomie, d’espace et de lieu de discussions collectives autour des conditions de travail, le manque de reconnaissance et de soutien de la part de la hiérarchie, de cohésion au sein des équipes, l’absence de gestion des conflits, discriminations et violences en interne, etc.
Souffrances en miroir
Les apports des recherches autour des neurones miroirs nous permettent
de mettre en partie en lumière le développement du stress vicariant. En effet, ceux-ci sont à la base de deux fonctions clés : l’apprentissage par mimétisme, et l’établissement de l’empathie (Rizzolati dans Balestra, 2017). Au contact d’autrui, la personne écoutante se met « au diapason d’autrui » et c’est la « même région neuronale qui s’active chez la personne écoutante, que celle de la personne qui raconte son récit » (Brillon, 2013). (…)
Il est nécessaire de nuancer ces compréhensions au regard de deux
autres phénomènes : la dissociation traumatique présente dans les récits des bénéficiaires et la présence de préjugés envers certaines personnes ou groupes de population. Une personne dans un état dissociatif à cause d’un traumatisme peut être anesthésiée émotionnellement – avec un sentiment d’étrangeté, de déconnection et de dépersonnalisation (Salmona, 2013)
« Il me racontait son histoire de façon monocorde, comme si c’était une histoire banale ».
En racontant son récit (en étant dissociée), celle-ci n’enverra pas de signaux émotionnels. Dès lors, il est possible que le·la professionnel·le en face ne détecte pas la souffrance et n’opère alors pas de feedback émotionnel en retour, ses propres neurones miroirs n’étant pas « activés ».
Puisque la victime n’émet pas de signaux de détresse alors on peut ne pas faire attention, ne pas se préoccuper de sa sécurité, de son intégrité, de ses droits » (Salmona, 2022).
Si ces professionnel·les ne sont pas formé·es à la reconnaissance de ce type de réaction à la suite d’événements traumatiques, iels risquent donc d’invalider les récits écoutés, d’être indifférent·es, voire de re-générer de la violence ou de la victimisation secondaire.
« Au CGRA4, nous avons déjà vu des refus d’octroi du statut de réfugiée, avec comme justification « Madame ne semblait pas connectée à ses émotions, et n’était pas triste, en racontant son histoire, nous pensons donc qu’elle ment » ».
« Ça traduit notre société où tout est déshumanisé, il y a cette fabrique de l’insensibilité. Ça se voit à tout niveau, dans le train, la rue, etc. ».
Les préjugés et les visions essentialisantes diffusées dans notre société ont également un impact important sur la probabilité d’agir de manière discriminante, et d’exercer de la maltraitance interpersonnelle et institutionnelle.

« Des précaires au service de précaires » (le Guide Social, 2019)
Si l’on considère souvent les facteurs de risques individuels dans la prise en charge des effets du stress ressenti, l’objectif de cet article est de sortir d’une vision individualisante du soin, et d’intégrer l’influence des facteurs structurels qui balisent les vécus individuels.
Les facteurs structurels s’additionnent les uns aux autres. Les secteurs psycho-médico-sociaux font partie des métiers du soin (du « care ») (Tronto, 2009) qui sont majoritairement occupés par des femmes ou des personnes sexisées (division sexuée/genrée du travail) (Kergoat, 1992, Cognet, 2010).
Ces secteurs font également face à une stratification et une hiérarchisation des postes en interne, avec une division raciale et ethno-stratifiée du travail (Cognet, 2010). Les travailleuses de groupes racialisés et autres groupes ethniques, religieux ou linguistiques avec des statuts considérés comme inférieurs seront moins reconnues, valorisées et rémunérées (Cognet, 2010, Heine, 2024).
Plusieurs conséquences en découlent : le manque de reconnaissance de ces métiers pourtant dits essentiels, des salaires bas, des conditions de travail parfois délétères, etc. Plus une travailleuse vit une imbrication de discriminations, moins ses conditions de travail la protégeront face aux risques psychosociaux inhérents à son métier.
En conclusion, un travail de reconnaissance et de déconstruction des mécanismes de domination qui structurent nos sociétés (colonialisme, racisme, classisme…) est nécessaire à réaliser collectivement au sein de nos organisations. Il s’agit de questionner les visions individualisantes et culpabilisantes auxquelles les travailleur·euses doivent faire face lorsqu’ils et elles expriment leur souffrance au travail. Il semble également impératif de prévoir des pistes de prévention du stress vicariant au sein des organisations où s’exercent des métiers de la relation d’aide.
Dans ce sens, les approches collectives sont indispensables, comme le proposent certaines approches communautaires du soin.[1]Comme le propose la plateforme sud-africaine du SVRI (Sexual Violence Research Initiative) dans son programme en ligne « Dare to care » (svri.org) où les approches féministes et décoloniales du … Continue reading Se pose alors la question suivante : si travailler dans ce type de métier érode de facto les limites personnelles des professionnel·les, pourquoi ne pas réfléchir ensemble à des moyens de « trouver la juste distance » collectivement ?
L’approche des violences subies par les femmes à travers la lorgnette du stress vicariant facilite la mise en lumière de l’imbrication des violences subies ; depuis les violences initiales subies par les femmes migrantes jusqu’aux politiques managériales centrées sur le profit qui affectent spécifiquement les professionnelles en première ligne.
« Quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien » (Fleury, 2019)
« Face aux désordres de l’âme j’ai l’impression qu’il faut plus d’âme encore » (Yousni, 2016)
L’approche des violences subies par les femmes à travers la lorgnette du stress vicariant facilite la mise en lumière de l’imbrication des violences subies…
Titre de l’outil
Guide pédagogique “Le stress vicariant, quésako ?”
Sa raison d’être
Apporter des clés de compréhension autour du développement du stress vicariant au sein des métiers liés à la relation d’aide & proposer quelques pistes d’outils de prévention de ce type de stress.
Son public cible
Les professionnel·les et militant·es travaillant dans les secteurs de la relation d’aide (secteurs psycho-médico-social, juridique, artistique, etc.)
Contact
info@oxoasbl.be ; https://oxoasbl.be/
L’ASBL OXO développe différents outils pédagogiques et anime des formations afin de créer des espaces de partages de vécus autour de ce que vivent et ressentent les travailleur·euses souvent confonté·es à ces récits tragiques. Les réflexions et outils développés s’inscrivent dans une analyse structurelle des réalités vécues dans le travail social et propose des pistes de réflexions
et de travail ancré dans une vision collective du soin.
Vidéo à voir
Stress vicariant : quésako?
Le stress vicariant est un stress directement issus des métiers de la relation d’aide…
bibliographie
Abendroth, M., Figley, C. (2013). “Vicarious Trauma and the Therapeutic Relationship”, in David, J. S., Harris, B. M. Trauma and the therapeutic relationship: Approaches to process and practice, Palgrave Macmillan.
Brillon, P. (2013). “Fatigue de compassion et trauma vicariant – Quand la souffrance de nos patients nous bouleverse”, Psychologie Quebec, Vol 30(3), pp. 30-35.
Brillon, P. (2020). Entretenir ma vitalité d’aidant – Guide pour prévenir la fatigue de compassion et la détresse professionnelle, Les éditions de l’Homme, Montréal.
Cohezio (2020). “Fiche conseil: Le traumatisme vicariant et la fatigue de compassion”, Service externe de prévention et protection au travail.
Cognet, M. (2010). “Genre et ethnicité dans la division du travail en santé : la responsabilité politique des États”. L’Homme & la Société, n° 176-177(2), 101-129.
Denis, T. (2024). “Réfugiés gazaouis au Samusocial : « Nous sommes démunis pour accompagner leurs traumatismes »”. RTBF.
Gégout, N. (2010). “Au-delà du traumatisme : situation en suspens, famille en mouvement”, Thérapie Familiale, Vol. 31, p. 233-248.
Heine, A. (2024). “Défis interculturels et féministes pour les professionnel·les : diagnostic des besoins et développement des ressources”.
Karaki, S. (2024). L’empathie est politique, Lattès.
Kergoat, D. (1992). “Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe”, in Bisilliat J., et Verschuure, C., Genre et économie : un premier éclairage. Genève : Graduate Institute Publications.
Mathieu, F. (2019). What is Compassion Fatigue?, TEND.
Pearlman, L. A., & Saakvitne, K. W. (1995). Trauma and the therapist: Countertransference and vicarious traumatization in psychotherapy with incest survivors. W. W. Norton & Company.
Perroud, R. (2016). “Une approche de la santé au travail en institution sociale, Master of Advanced Studies HES-SO Direction des institutions éducatives, sociales et socio-sanitaires”
MAS HES-SO DIS.
Richarson, J. I. (2001). “Guide sur le traumatisme vicariant : solutions recommandées pour les personnes luttant contre la violence”, Canada. Health Canada.; Public Health Agency of Canada.; Centre national d’information sur la violence dans la famille.
Salmona, M. (2013). “La dissociation traumatique et les troubles de la personnalité : ou comment devient-on étranger à soi-même” in Coutanceau R. et Smith J., Les troubles de la personnalité en criminologie et en victimologie, Dunod.
Salmona, M. (2022). Le livre noir des violences sexuelles, 3ème édition, Dunod.
SMES (2020). “Violences dans les institutions d’aide et de soins”.
The HumanLink (2021). Formation sur le traumatisme vicariant, Collectif OXO.
Tronto, J. (2009). Un Monde vulnérable. Pour une politique du care, La Découverte.
Notes de bas de page[+]
| ↑1 | Comme le propose la plateforme sud-africaine du SVRI (Sexual Violence Research Initiative) dans son programme en ligne « Dare to care » (svri.org) où les approches féministes et décoloniales du “collective care”. |
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