L’emplacement de la fête a été déplacé ; pour cette fois, elle n’a pas lieu dans la partie boisée. Elle se donne aux alentours de la plaine de jeux qui est aussi le haut lieu, le « hotspot » des revendeurs de drogues.
Déployer la fête à cet endroit est un choix politique de la part des organisateurs ; le temps d’un dimanche, le lieu, réservé aux habitant.es du Peterbos, est livré à l’insouciance et à la convivialité.
La fête bat son plein : des concerts, des stands, un bus coloré et transformé en plateau radio ; des ateliers créatifs de peinture, de tissage, ou encore de confection maison de cerfs-volants ; une grande tyrolienne, un tournoi de foot, une initiation à la boxe et à la lutte avec déguisements de sumos ; et des enfants dans un immense château gonflable.
Les stands de nourriture sont tenus par des habitant.es, toutes les spécialités culinaires se côtoient : la soupe marocaine côtoie le kebab, les barbes à papa colorent les dents des enfants, et bien sûr les frites sont de la partie. Une alléchante odeur de sardines flotte dans l’air. J’arrive à peine qu’une femme seule, qui m’explique être sans abri, me demande de lui offrir un « Bicki ».
Les poivrons que les habitants
ont fait pousser dans le potager et que fièrement ils vendent.
Un parcours d’artistes est proposé comme un jeu de piste dans le quartier. Il a été réalisé en partie par les moyens du contrat de quartier.
Pour raconter l’histoire des créations participatives concrétisée depuis des mois par les artistes et les habitant.es, un film a été réalisé par le collectif d’artistes MUS-E.
Je note que les visages des participant·es sont des visages d’habitant·es que je connais. Ceux et celles qui sont toujours présent·es à toutes les activités : les « mascottes » du Peterbos. Dans la salle de projection du film, et aux différents lieux d’exposition, il n’y a que des travailleurs sociaux, que des intervenant·es, pas d’habitant·es. Cela pose une nouvelle fois la question de la participation populaire, et même la question de la volonté, de l’élan populaire.
Au Grain, nous ne tenons ni à faire l’éloge, ni la critique du travail artistique communautaire. Ces projets artistiques ont le mérite d’ouvrir les portes d’un quartier à des artistes. Inversement, les habitant·es ont l’occasion de (faire) parler de leur quartier et de leurs réalités à travers divers médias et également de se découvrir créatif·ves. Dans les deux sens, une respiration s’opère et dans des quartiers isolés et invisibilisés comme celui-ci, toute respiration est bonne à prendre.
Je continue de déambuler dans la fête, une grande convivialité y règne. J’ai l’occasion de discuter avec des policier·ères présent·es bénévolement. Les enfants peuvent grimper sur leur moto et dans leur combi. L’idée est d’ouvrir la discussion entre la police et les habitant·es. Aujourd’hui, les policier·ères sont là pour donner une image de leur métier autre que les perquisitions et les “fouilles”.
… les habitant·es ont l’occasion de (faire) parler de leur quartier et de leurs réalités à travers divers médias et également de se découvrir créatif·ves.
Ma première rencontre avec le Peterbos, c’Ă©tait en janvier 2024. Je me promenais tĂ´t le matin avec mon appareil photo, simplement pour observer et prendre quelques photos.
Ce qui m’a frappĂ©e directement, ce sont les ombres sur les blocs blancs.
Avec tout ce blanc, c’Ă©tait comme une sorte de toile, qui rendait l’endroit très attrayant et très stimulant pour moi en tant qu’artiste. Cette première impression des blocs blancs et des ombres m’a poussĂ©e Ă rĂ©flĂ©chir davantage dans cette direction. Parce que le Peterbos est aussi un peu comme une ombre.
Je me suis demandĂ© : « Qu’est-ce qu’une ombre ? »
Toutes les Ĺ“uvres que j’ai créées lĂ -bas avec d’autres personnes, avec des organisations, avec des enfants, ont quelque chose Ă voir avec des ombres ou avec des taches, quelque chose d’abstrait, quelque chose que tu ne peux pas vraiment saisir.
Il y a une Ă©conomie cachĂ©e qui reste dans l’ombre, avec des « bandes » qui gagnent de l’argent dont personne ne sait oĂą ça va.
Il y a beaucoup d’ombre aussi Ă cause des nombreux arbres. Il y a une grande diversitĂ© d’arbres et de bâtiments qui crĂ©ent de grandes ombres. Ainsi que beaucoup de personnes qui restent dans l’ombre.
Le Peterbos est très diversifiĂ©. Tant en termes de personnes qui y vivent que de ce qui y pousse. Une grande diversitĂ© d’arbres, de plantes. J’ai essayĂ© de rassembler toutes ces pistes.
Paroles de Rasa Alksnyte, photographe active au Peterbos dans des projets artistiques, reprises du film documentaire « Traces aux tours » réalisé par l’ASBL MUS-E.
Voir “Digital Archive: Peterbos” (padlet.com)
C’est intĂ©ressant d’entendre leur point de vue Ă eux·elles, qui sont quotidiennement sur le terrain. Jusqu’Ă fin octobre, il y a une interdiction de pĂ©nĂ©trer sur le quartier pour toute personne extĂ©rieure.
Pour eux, “C’est une bonne chose d’interdire l’entrée aux non-habitants sur le quartier”. Cette décision a été prise car ils ont remarqué que les personnes qui dealent ne sont pas des habitant·es du quartier. Leur objectif est donc d’éviter aux dealers l’accès au territoire. Encore une fois, cette mesure a du sens, si on veut agir sur un mode problème-solution. Toutefois, cette mesure policière a aussi des impacts énormes sur les habitant.es ; d’une certaine manière, elle fait perdurer l’emprise de la drogue sur le quartier par d’autres moyens et renforce l’isolement des habitant·es. Or, si on revient à l’avis du collectif de quartier, ils sont enthousiastes à l’idée que des personnes extérieures viennent à leur fête. Comment permettre à des habitant·es de sortir de l’emprise qu’a sur eux leur quartier, si l’ouverture vers le monde extérieur est à sens unique ?
Un moment marquant a Ă©tĂ© une conversation avec quelqu’un du Peterbos, qui m’a dit : « Tu sais pourquoi les gens sont gentils, ici ? » J’ai dit « Non, pourquoi ? »Â
Il a dit « parce que nous sommes tous des Ă©trangers. Quand tu es un Ă©tranger et que tu viens d’ailleurs tu es seul, Donc, tu dois ĂŞtre gentil avec les autres, parce que c’est comme une sorte de famille ».
Donc, on peut voir la diversité comme une grande famille.
Paroles de Rasa Alksnyte, photographe active au Peterbos dans des projets artistiques, reprises du film documentaire « Traces aux tours » réalisé par l’ASBL MUS-E.
Voir “Digital Archive: Peterbos” (padlet.com)
Malgré les différentes incohérences qui m’interpellent, en tant qu’animatrice en éducation permanente et ethnologue du monde contemporain dotée d’un regard critique, il faut reconnaitre que tout le monde est aux réjouissances, cette fête de quartier ! Comme ils en manifestent le désir lorsqu’on les rencontre, les habitant.es se réapproprient leur lieu de vie en toute sérénité. Peut-être est-ce avant tout de cela dont ils·elles ont besoin ?
Le temps d’un dimanche, la rencontre, la fĂŞte, la joie et le partage sont Ă l’honneur. Les enfants courent librement partout, les mamans sont assises Ă une grande table et papotent, pendant que d’autres vendent leurs victuailles, des jeunes garçons s’amusent ensemble, ou servent avec empressement les client·es venu·es acheter boissons, sandwiches ou sucreries… d’autres jouent au foot avec beaucoup de sĂ©rieux.Â
Alors bien sûr, le quartier n’a pas changé… Nous sommes toujours entourés des mêmes 17 barres d’immeubles de logement sociaux dont certaines en cours de rénovation. La précarité est toujours présente dans ce quartier. Je sens à la fois dans les discours des travailleur·euses sociaux·ales et communautaires, que l’organisation de la fête a été fastidieuse.
Toutefois, ce temps n’est pas perdu, que du contraire ! Il est nécessaire car “le quartier en a besoin” ; pour les habitant·es, le plaisir d’être ensemble prime sur le reste. Le temps de cette journée, les difficultés de la vie, le poids des vulnérabilités s’allège. Beaucoup de tendresse et de douceur se dégagent des regards et la dimension intergénérationnelle donne tout son sens à ce type de moment. Les aîné·es veillent sur les jeunes et les enfants transpirent leur candeur, leur vitalité. Ils et elles donnent espoir, que les choses puissent changer pour chacun·e.
Un petit du quartier a passé sa journée à jouer au policier.
Peut-ĂŞtre que comme Mohamed – l’animateur communautaire qui a vĂ©cu dans le quartier et le transcende Ă travers son travail, ce petit apportera un regard nouveau dans la police ; il soulèvera peut-ĂŞtre la nĂ©cessitĂ© de travailler main dans la main avec les citoyen·nes. Qui sait ?
Cet espoir mis entre les rires et les sourires des jeunes n’est pas une folie. Comme l’avait dit le même Mohamed “Dans notre société, les jeunes sont souvent vus comme étant le problème alors que bien souvent ils portent en eux les solutions”.
Certains déploient une énergie remarquable pour organiser des entrainements de foot sur place, car le Sporting d’Anderlecht, malgré sa proximité est financièrement hors d’atteinte.
La jeunesse s’active au sport, à la machine à barbe à papa, et au barbecue, de quoi ravir les papilles de chacun. Les mamans peuvent souffler. Aujourd’hui, tout le monde s’amuse et chacun·e veille sur les autres, les plus grands sur les plus petits. Je ne peux m’empêcher de noter que Noura est en train de se comporter comme une petite maman en prenant « à bras » sa petite voisine de quatre ans sa cadette.
L’enfance a un autre goĂ»t au Peterbos. Très vite, les enfants ainĂ©s sont mis·es au service de la famille. En mĂŞme temps, chacun·e occupe une place et de la sorte les familles trouvent un moyen de rĂ©sister, de fonctionner Ă leur manière.
J’imagine que ce genre de moment suspendu permet au quartier de pouvoir reprendre une nouvelle bouffĂ©e d’oxygène pour pouvoir continuer de nager, en semi-apnĂ©e, le reste de l’annĂ©e. Prendre le temps de suspendre le temps contribue Ă changer le regard des habitant·es eux-mĂŞmes et aussi ceux portĂ© depuis l’extĂ©rieur. Aujourd’hui, le Peterbos porte bien son nom et paraĂ®t presque bucolique.