Voix aux habitant·es

Entrer au Peterbos est accessible et chaleureux. Interagir, entrer en relation avec les habitant·es du Peterbos nécessite d’être introduit par un passeur ; celui qui connait les us et coutumes, celui qui connait la grande histoire du Peterbos et les récits personnels et collectifs.

Candeur et pragmatisme, rencontre entre l’enfant et l’adulte

Régis, plasticien communautaire, m’a, ce jour de juillet-là, ouvert les portes de ses ateliers de création artistique. Cette semaine-là était dédiées aux enfants, mais certains adultes « habitués » avaient le droit de profiter du lieu et du matériel de peinture s’ils se faisaient discrets.

J’ai eu l’occasion d’y faire une double rencontre :

Celle de Jean-Pierre (la petite soixantaine) qui habite depuis 20 ans au Peterbos…

et celle de Noura (8 ans).

Pour commencer, j’aimerais que vous puissiez imaginer leur réalité, que vous puissiez entendre leur récit très personnel vis-à-vis de leur quartier.

Dans le regard d’une enfant, le Peterbos est complexe. Avec toute la légèreté de l’enfance mêlée à une spontanéité de la parole, pas de tabou, pas silence, pas de gêne. Noura parle de son quartier.

« Moi j’aime mon quartier, je suis contente. Je me suis fait des amis. J’aime bien les parcs, de vivre dans la nature. J’aime les activités, pendant les vacances, il y a toujours des activités. C’est mieux de sortir de chez soi, plutôt que regarder toujours la TV, ou la tablette. J’aime que pendant les vacances il y ait toujours plein d’activités. Et même la salle Agora, c’est bien, de faire des endroits pour des activités pour les enfants. »

Jean-Pierre vient de déménager. Pendant une dizaine d’années, il a occupé un logement en bordure de quartier. Suite aux rénovations du bâti, il a été relogé dans un appartement en plein centre du quartier. Je l’interroge alors sur sa vision du quartier.

« Pour moi, c’est très différent, parce que les appartements sont très différents. En plus, je ne traverse plus le quartier de la même manière. Alors je ne sais pas, si c’est le quartier qui a changé ou si c’est mon regard mais il y a des différences ».

Dans les yeux de Jean-Pierre, vivre dans ce quartier est un non choix dont il s’accommode. Quand je lui demande si ça lui convient de vivre ici au Peterbos, il me répond :

Oui et non, je suis arrivé ici, il y a 20 ans parce que j’étais chômeur et que je n’avais pas le choix. Dernièrement, j’ai cherché autre chose, mais pour les chômeurs comme moi c’est impossible de prétendre à des locations normales, on ne nous laisse pas. Moi j’aurais bien aimé avoir un peu plus grand qu’ici, parce que en vieillissant je deviens plus sédentaire et les 36m² que j’ai, c’est très petit quand on est souvent chez soi.

Entre appropriation et emprise sur les espaces publics

Au vu de la petitesse des espaces privés, la vie « au dehors », dans l’espace public est essentielle.

Les habitant·es s’approprient depuis toujours l’espace comme ils le peuvent, tandis que le contrat de quartier essaie de réaménager l’espace au bénéfice du collectif. Un jardin potager a vu le jour entre deux barres d’immeubles. Les abeilles butinent les fleurs et livrent un miel délicieux, récoltés par les jeunes de la maison de jeune.

Jean-Pierre sait voir les beaux côtés du Peterbos, il y pose un regard somme toutes très positif, mais la dynamique institutionnelle de la rénovation urbaine ne vient pas beaucoup en soutien de cette bienveillance.

D’ailleurs, si tu promènes dans le quartier, tu vas voir, il y a des peintures partout, et on pourrait en faire encore plus, ce serait super. Comme sur les murs de mon bloc, qui sont tout gris, sauf qu’ils veulent pas parce qu’ils veulent le rénover dans 5 ans mais en attendant, ce serait super.

La question du temporaire et de la pérennité est posée par Jean-Pierre. Ne pas améliorer ou égayer l’existant, car il y a un projet de rénovation future. Or si l’on considère le point de vue des habitant·es au jour le jour, leur quartier est entaché par les violences et l’oppression qui rode sur le quartier. D’où la nécessité de laisser la vie, la joie et la couleur sur les murs prendre le pli.

Banc en mosaïque réalisé par Muse, dont les dessins ont été créé par les habitant·es lors d’un atelier participatif.

Je vois les gens en bandes, en famille, parfois une vingtaine de personnes ensemble qui se posent sur les bancs, je trouve ça chouette, il y a de la vie.

D’autre part, Jean-Pierre est lucide et note que l’appropriation de l’espace public par les habitant·es est dépendant d’autres facteurs externes au quartier.

Après, j’ai l’impression que l’appropriation de l’espace public fluctue en fonction du deal qui se déplace dans le quartier. Pour le moment, il y a des nouveaux changements.

Personnellement, je m’en mêle pas. Je me vois mal aller dire à quelqu’un de trouver un autre travail, alors que probablement que s’il fait ça c’est qu’il a pas beaucoup le choix. Puis, ceux qui sont en haut [à la tête du réseau], ils n’ont peut-être pas ce niveau de conscience humaine.

Noura intervient à nouveau, elle a très bien compris de quoi on parle :

Les gens ils jugent sans connaitre, moi ma mère elle m’a toujours dit « On peut pas juger si on connait pas ». Les vendeurs de drogue, il faut pas croire, ils sont pas méchants comme tout le monde dit. Si on les cherche pas, ils vont pas s’énerver. Ma mère, elle est gentille avec eux.

Ceux qui vendent de la drogue, ils sont gentils avec toi. Si tu dis que t’as peur de marcher toute seule, ils t’accompagnent pour te protéger.

Puis, on sait jamais la situation des gens. Eux ils travaillent pour gagner de l’argent. Il faut pas parler mal, quand on connait pas l’histoire. Peut-être ils vendent de la drogue pour une bonne chose ? Pour donner des sous à la famille ? »

Les petites filles s’interrogent mutuellement : est-ce un travail, ou non ? Certaines pensent que oui d’autres pas. Elle est dans toutes bouches, car omniprésente sur le territoire, dans les récits du quotidien, dans la presse. Quand je leur demande ce que l’opinion publique pense de leur quartier, le sujet vient immédiatement sur les « vendeurs (de drogue) ». Ils occupent une grande part du discours et leur vie quotidienne.

À titre d’exemple, la plaine de jeux au cœur du quartier du Peterbos vient d’être rénovée. Pourtant très peu d’enfants y jouent. Nous nous y sommes rendues avec Noura et je lui ai demandé pourquoi, il n’y avait pas d’autres enfants. Elle m’a montré un « pacson » [un petit sachet dans lequel les revendeurs emballent le shit] vide sur le sol.

Je prends conscience à cet instant que l’enfance à un goût à part au Peterbos. Ces enfants grandissent avec une vue sur des réalités d’une violence incroyable et eux ne connaissent que cela, c’est leur normalité. Ils la côtoient, ils en parlent, ils s’y adaptent, mais finalement cela fait partie du décor au même titre que le reste.

C’est intéressant de voir que le réseau occupe leur espace de vie, rythme leur quotidien. Pourtant, cette réalité, eux s’en accommodent, ils n’ont pas vraiment le choix à vrai dire. A l’inverse, ce qui semble les titiller davantage, c’est ce que les gens qui n’y vivent pas et ne connaissent pas le quartier en pensent. Qu’est-ce que le regard de l’Autre dit de nous ?

En silence, le regard de l’étranger me méprise

Noura prend tellement de plaisir à notre échange. Je finis par être à court de questions, je lui propose de prendre ma place et d’elle-même poser les questions à ses camarades de l’atelier ou à Jean-Pierre.

Elle demande alors à Jean-Pierre, «Et toi, tu penses que les gens ils pensent quoi de nous, ici ? » Il dit :

« Déjà moi, je revendique pas que j’habite ici. Après je revendique pas grand-chose de moi, de manière générale. Parfois quand je suis amené à dire où j’habite, je sais qu’on va pouvoir me regarder de travers. Que pour certaines personnes, savoir que j’habite ici va être un frein. »

J’assiste à une scène touchante : une fillette, Noura, rencontre un ancien de son quartier. L’échange est spontané, créatif, et drôle. Tous les trois, on se met à réfléchir à ce qu’on aurait envie de faire pour que ce mal aise que Jean-Pierre ressent en parlant de son quartier puisse se dissiper.

Comment pourrait-on changer les a priori des gens sur le Peterbos ? Noura, sur un ton on ne peut plus naturel, nous élabore un plan d’action. Elle leur dirait :

1. D’abord vous devez habiter ici pour parler
2. Vous devez connaitre les histoires des gens
3. “Viens à Peterbos regarder”
4. Puis tu peux parler.

Je pousse la réflexion plus loin et « Qu’est-ce qu’on leur montrerait dans le quartier ? »

« Je leur ferais visiter les vendeurs, tant que vous ne leur faisez rien, ils ne font rien. »

« Je leur ferais faire un tour dans le quartier. Puis j’aurais envie de leur montrer la maison de quartier, la maison de jeune, les terrains de sport. Je les inviterais à rencontrer les petits groupes d’habitants qui se rassemblent, le groupe de femmes, de mamans qui passent du temps en papotant le soir devant le bloc 2 par exemple. »

La vie au Peterbos est tantôt joyeuse, tantôt brutale. Les familles qui y vivent ont rarement choisi ce quartier. Pourtant, comme Jean-Pierre le dit bien faute de mieux, il faut reconnaitre que ce quartier est vivant ! Les habitants ont une forte attache à leur quartier. Les jeunes de l’équipe « Peterfoot », revendiquent d’où ils viennent. Les anciens reviennent comme bénévoles afin d’œuvrer pour le mieux-être du quartier. Parfois, certains habitants deviennent même des travailleurs sociaux. Nous découvrirons d’ailleurs le récit de Mohamed, il est quasiment né au Peterbos et aujourd’hui, il est allé s’installer à deux kilomètres avec sa femme et son petit. Mais il est très fier d’être travailleur communautaire pour le Peterbos.

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