Comme le montre la récente enquête menée par le RIFI (Heine, A., 2024), les professionnelles de l’accompagnement psycho-social estiment qu’une des premières causes de vulnérabilité pour les femmes migrantes[1]Nous utiliserons ici le terme de femmes migrantes pour désigner la pluralité des femmes inscrites dans des parcours de migrations (immigrées, en cours de migration ou soumises à des processus de … Continue reading est la précarité économique. Cette précarité économique est la résultante de dominations croisées vécues par les femmes migrantes, qui entravent largement leur accès à un emploi de qualité. En effet, la domination de classe, inhérente à la structure économique du système capitaliste, et les discriminations liées au genre et à l’origine les laissent sans emploi ou les amènent à occuper des emplois précaires et sous-qualifiés dans un marché du travail genré et ethnostratifié.
Ethnostratifié ?
En Belgique, les travailleurs d’origine étrangère occupent des positions peu favorables sur le marché du travail, même lorsqu’ils sont naturalisés. Ils occupent ainsi davantage de postes intérimaires ou à temps partiel, peu rémunérés et soumis à des horaires variables ou de nuit dans des secteurs tels que le soin aux personnes, l’hôtellerie et la restauration, le nettoyage industriel, la construction, la logistique et les transports.
Depuis une vingtaine d’année, nombre de recherches illustrent qu’à chaque étape de la vie professionnelle, du recrutement au licenciement en passant par les possibilités de formations et de promotions, les minorités connaissent un grand nombre de pratiques discriminatoires. Si toutes les minorités sont concernées, les populations originaires du Maghreb, d’Afrique Sub-Saharienne et de Turquie sont les plus sévèrement touchées, comme le montre le dernier Monitoring Socio-économique d’Unia en 2022.
Celui-ci souligne que dans cette photographie de l’ethnostratification du marché du travail, il faut également prendre en compte la variable de genre car, si de manière générale, la position des femmes est moins favorable que celle des hommes sur le marché du travail (écart salarial, davantage de temps partiels et d’interruption de carrière, taux d’emploi inférieur à celui des hommes), « pour les femmes de nombreux groupes d’origine étrangère, l’écart salarial est beaucoup plus important que la moyenne et dépasse la somme des désavantages liés à l’origine et au sexe, révélant une certaine forme de discrimination intersectionnelle ».
Source : Service public fédéral Emploi travail et concertation sociale (SPF), Centre interfédéral pour l’égalité de chances (Unia), Monitoring socio-économique. Marché du travail et origine 2022, Bruxelles. SPF/Unia, 2022, p.212.
Depuis une dizaine d’années, le concept d’intersectionnalité est utilisé dans certaines organisations sociales et services d’accompagnement pour analyser les effets croisés des dominations vécues par les femmes migrantes et proposer des modes d’intervention adaptés. Forgé par Kimberly Crenshaw, juriste américaine, ce concept d’intersectionnalité préconise d’analyser ensemble les dominations de classe, de genre et de race (auxquelles peuvent s’ajouter les sexualités, l’âge, …) et de s’intéresser aux effets spécifiques produits par leur articulation. Ces effets sont envisagés de manière systémique parce que les dominations sont des rapports de pouvoir qui s’exercent à différents niveaux : micro (relations interpersonnelles), meso (lois et politiques publiques ; fonctionnement des institutions) et macro (idéologies qui justifient les inégalités).
Bien que le concept de classe soit souvent évoqué comme étant fondamental dans l’approche intersectionnelle, il est peu conceptualisé dans les associations qui se réclament de l’intersectionnalité et peu utilisé comme porte d’entrée, les approches interculturelles ou féministes étant privilégiées. Il nous semble cependant essentiel, si l’on veut bien comprendre les causes de la précarité économique des femmes migrantes et les remèdes qui peuvent être mobilisés, de nous attarder sur ce concept de classe, en tant que révélateur des rapports de pouvoir propres au système capitaliste.
Il nous semble cependant essentiel de nous attarder sur ce concept de classe, en tant que révélateur des rapports de pouvoir propres au système capitaliste.
Cet article se propose donc de revenir tout d’abord sur le concept de classe sociale, de le définir et d’expliquer les réticences actuelles à s’en saisir. Il cherchera ensuite, en s’appuyant sur une proposition de Nancy Fraser, à analyser les injustices socio-économiques présentes dans les rapports sociaux de classe, de genre et de race ainsi que les types de remèdes possibles pour les endiguer.
Retour sur le concept de classe
Comment comprendre la notion de « classes sociales » ? Quelles sont ses multiples dimensions ? Quels auteurs l’ont théorisée ? Quelle est sa pertinence actuelle ? Voici les questions auxquelles nous tenterons de répondre.
Tentative de définition
Il n’y a pas de définition des « classes sociales » qui fasse actuellement consensus en sciences sociales. Cependant, la notion prend son ancrage dans deux traditions forgées au XIXème siècle : la tradition marxienne issue des théories de Karl Marx (1818-1883) et la tradition wébérienne issue des travaux de Max Weber (1864-1920).
Pour Karl Marx, les classes sociales sont centrales dans l’analyse de la société. Il s’agit de collectifs structurés par une position spécifique dans le système économique. Cette position est induite, notamment, par la détention ou non des moyens de production, ce qui va engendrer des rapports d’exploitation entre les bourgeois qui possèdent les moyens de production et les prolétaires qui sont obligés de vendre leur force de travail aux bourgeois. Les bourgeois peuvent ainsi s’approprier le travail des prolétaires et en tirer du profit. Les relations entre les classes sociales sont ainsi marquées par un conflit central, celui de l’exploitation, qui ne prendra fin qu’avec la lutte des classes et la victoire du prolétariat. Pour mener cette lutte, les classes sociales doivent se doter d’une conscience collective de leur existence, de leurs intérêts spécifiques. Marx distinguera ainsi la « classe en soi » (description objective de l’existence d’une classe marquée par sa position dans les rapports de production) et la « classe pour soi » (la conscience de classe). Pour Marx, les classes sociales ne sont pas envisagées comme des constructions intellectuelles mais comme des réalités tangibles.
Max Weber, quant à lui, est postérieur à Marx. Il connaît ses théories mais va s’en distinguer. Pour Weber, la classe n’est pas l’élément structurant de l’analyse de la société mais un élément parmi d’autres. Elle regroupe des individus sur base de leur similarité d’accès aux biens et services. Cet accès est conditionné par les revenus et le patrimoine et plus, comme chez Marx, par une position dans le système de production. Elles ne se réduisent pas à deux classes sociales principales comme chez Marx (le capital et le travail) mais elles sont diverses dans la mesure où elles seraient constituées par des individus ayant un destin commun marqué par un accès aux mêmes chances de vie et aux mêmes biens de consommation. Ces individus, contrairement à la conception de Marx, ne seraient pas animés par une conscience de classe particulière. Par ailleurs, si des conflits apparaissent, ils ne visent pas nécessairement la transformation radicale de la société au sens de la « lutte des classes » propre au marxisme. Dans la tradition wébérienne, les classes sont envisagées comme des catégories de pensée créées par le chercheur. On parlera ainsi d’approches de la stratification sociale.
Ces deux approches fondatrices de la notion de « classes sociales » basées sur l’ordre économique ont été complétées au milieu du XXème siècle par les travaux de Richard Hoggart et Pierre Bourdieu qui se sont tous deux intéressés à la dimension culturelle des classes sociales dans la période des trente glorieuses.
En prenant en compte les travaux de ces 4 penseurs, différentes dimensions comprises dans la notion de « classes sociales » peuvent être épinglées. Prises ensemble, elles forment un système. Les classes sociales renvoient ainsi à :
- des positions inégales dans le système productif ;
- des styles de vie, de consommation et de goûts culturels générés par les positions inégales dans le système productif ;
- une prise de conscience collective d’appartenir à une même communauté de destin, qui génère un engagement politique afin de faire valoir des intérêts collectifs.
Le concept de classe, encore utile aujourd’hui ?
On peut actuellement faire le constat du déclin de la notion de classe sociale. Si celle-ci ne parle plus aujourd’hui, c’est parce que le contexte social, culturel et politique a changé depuis les années 1970, où cette notion était à son apogée. Certaines transformations ont eu un impact direct sur les rapports de classe :
- le déclin de l’industrie a affecté la place centrale accordée à la classe ouvrière ;
- le développement des services et du secteur tertiaire de l’économie a désenclavé les classes populaires en les mettant au contact d’autres classes alors que « l’entre-soi » était jusqu’alors de mise ;
- l’explosion de la consommation de masse, des médias de masse et la « massification scolaire » a réduit les écarts culturels inter-classes, ….
Ces transformations ont contribué à de nouvelles lectures de l’espace social. Certains analystes diront que la société s’est désormais « moyennisée », d’autres qu’elle s’est « fragmentée ». Pour nombre de ces auteur.es, la notion de classe sociale perdrait ainsi toute pertinence.
Et pourtant, nous postulons que parler de « classes sociales » reste tout à fait pertinent pour analyser des faits sociaux contemporains. Le sociologue français Louis Chauvel (2001) nous montre en effet que les classes sociales, comprises en tant que groupes occupant des positions inégales dans les moyens de production restent stables, alors que les inégalités entre les classes ne cessent de s’accroitre. Si les classes sociales sont des réalités empiriques tangibles, en revanche, la conscience de classe n’a cessé de s’effriter depuis les années 1970. Nous sommes donc face à des classes sans conscience de classe, ce qui explique les difficultés à se saisir de la classe dans les milieux militants.
… les classes sociales restent stables alors que les inégalités entre les classes ne cessent de s’accroitre…
Classe, genre, race : comment penser une justice sociale globale ?
La philosophe américaine Nancy Fraser partage ce constat du déclin de la notion de classe sociale depuis le début des années 1980. Pour celle-ci, ce, déclin s’accompagne d’une baisse significative des luttes sociales centrées sur la redistribution économique, cette approche étant désormais discréditée par le communisme de type soviétique et sa chute. Pour Fraser, dans cette ère post-socialiste, les luttes de reconnaissance d’une identité collective (de race, de genre, de sexualité) tiennent dorénavant le haut du pavé. Dans celles-ci, l’injustice sociale fondamentale prend les traits d’une oppression politique ayant pour remède la reconnaissance culturelle d’une identité collective, alors qu’auparavant le focus était mis sur l’exploitation économique et son remède : la redistribution économique. Dans ce contexte, la philosophe propose d’élaborer une théorie critique capable d’articuler luttes de reconnaissance culturelle et de redistribution économique afin de penser une justice sociale globale qui tienne compte des inégalités de classe, de genre et de race (Fraser, 2004).
Injustices socio-économiques et injustices culturelles
Fraser commence par distinguer deux formes d’injustices : l’injustice socio-économique et l’injustice culturelle. L’injustice socio-économique est le produit de la structure économique de la société et peut prendre les formes de l’exploitation (voir les fruits de son travail approprié par d’autres) ou de la marginalisation économique (être confiné à des emplois pénibles ou mal payés ou se voir dénier l’accès à l’emploi. L’injustice culturelle est, quant à elle, le produit des modèles sociaux de représentation et prend les formes de la domination culturelle, de la non-reconnaissance ou de mépris. Ces deux types d’injustices, très répandues dans les sociétés contemporaines, sont la conséquence de processus qui désavantagent systématiquement certains groupes sociaux par rapport à d’autres. Enchevêtrées dans la pratique, elles se renforcent l’une l’autre.
A chacune de ces injustices correspond un remède :
- redistribution économique comme solution à l’injustice économique ;
- reconnaissance culturelle comme solution à l’injustice culturelle.
La redistribution renvoie à des pratiques correctives telles que la redistribution des revenus, la réorganisation de la division du travail ou la soumission des décisions d’investissement à un contrôle démocratique.
La reconnaissance renvoie à des pratiques de réévaluation des identités méprisées, de valorisation de la diversité culturelle, de bouleversement des modèles sociaux de représentation qui mène à une réévaluation de la perception de soi de chaque individu au sein d’une société donnée.
Pour Fraser, le rapport social de classe relève exclusivement de l’injustice socio-économique et a donc pour remède principal la redistribution, alors que les rapports sociaux de genre et de race doivent leur existence à la fois à la structure économique et à la structure d’évaluation culturelle de la société.
Pour mieux comprendre son raisonnement, prenons d’abord le genre. Du côté économique, le genre structure la division fondamentale entre travail productif rémunéré et travail reproductif domestique gratuit, les femmes se voyant assigner la responsabilité de ce dernier (Delphy, 1999). Caractérisé par le don et non-rémunéré, situé en-dehors du marché, le mode de production domestique concerne en effet exclusivement les femmes : enfantement et éducation de enfants, travail ménager, travail sexuel sont les trois piliers de ce système d’exploitation.
A la fois physique et émotionnel, ce travail est exécuté par les femmes au sein de leur famille dans le cadre d’une relation conjugale hétérosexuelle. Ce travail domestique, également appelé travail reproductif car il sert à reproduire les travailleurs dont a besoin le capitalisme, est effectué par les femmes en plus de leur éventuel travail productif. S’il est commun à toutes les femmes, quelle que soit leur classe sociale, ce travail domestique peut être délégué à d’autres femmes par les femmes aisées.
En plus de structurer la distinction fondamentale entre travail productif et reproductif, le genre structure également la division entre les activités professionnelles et industrielles bien rémunérées, à prédominance masculine, d’une part, et les activités d’enseignement, de soin et de services domestiques, moins bien rémunérés, à prédominance féminine, d’autre part. Il en résulte une structure économique qui crée des modes sexués d’exploitation, de marginalisation et de dénuement. Du côté culturel, l’androcentrisme (construction autoritaire de normes qui privilégient le masculin) est un facteur majeur des injustices de genre et du continuum des violences subies par les femmes. Dans la réalité, ces injustices économiques et culturelles sont intriquées et se renforcent mutuellement. Il est donc nécessaire de mobiliser des remèdes de redistribution et de reconnaissance.
Considérons ensuite les rapports sociaux de race. Du côté économique, la race structure la division capitaliste du travail. C’est un héritage du colonialisme et de l’esclavage. Dans un marché du travail ethnostratifié, la race structure l’accès au marché du travail et la division entre, d’un côté, les emplois de bas niveau et à bas salaires (subalternes, sales ou domestiques) occupés de manière disproportionnée par les personnes racisées et, de l’autre côté, les professions libérales et les activités d’encadrement, bien rémunérées et valorisées, occupées de manière disproportionnée par les personnes blanches. Du côté culturel, le racisme culturel (dévalorisation généralisée de ce qui est codé comme « non-blanc ») s’exprime dans diverses violences subies par les personnes racisées. Comme pour le genre, dans la réalité, ces injustices économiques et culturelles sont intriquées et se renforcent mutuellement. Il est donc nécessaire de mobiliser des remèdes de redistribution et de reconnaissance.
En proposant de diviser l’injustice sociale en deux types d’injustices – l’injustice socio-économique et l’injustice culturelle – Nancy Fraser nous permet de préciser le cadre analytique nécessaire pour comprendre la précarité économique vécue par les femmes migrantes.
Si celle-ci est souvent vue comme la résultante de discriminations culturelles et de violences systémiques à l’encontre des femmes et des personnes racisées, elle est moins souvent envisagée sous l’angle de l’injustice socio-économique, nécessaire au fonctionnement de la structure économique du capitalisme (Lambert, 2024). Or, envisager la précarité des femmes migrantes sous l’angle socio-économique amène à ne pas travailler uniquement sur base des remèdes relevant de la reconnaissance (reconnaître la valeur des femmes, leurs ressources et agentivité) mais de mobiliser également les remèdes de redistribution (réorganisation de la division sociale du travail, redistribution des revenus) …
Remèdes correctifs ou transformateurs ?
Dans cette mobilisation des remèdes de redistribution, un choix stratégique devra être posé entre des remèdes correctifs et des remèdes transformateurs. Les premiers travaillent sur les symptômes alors que les seconds s’attaquent aux causes des inégalités sociales. Commençons tout d’abord par examiner la forme concrète que prennent ces remèdes correctifs ou transformateurs lorsqu’il s’agit de traiter de l’injustice économique présente au cœur des rapports sociaux de classe, de genre et de race.
Si nous envisageons le cas de la classe, les remèdes correctifs vont proposer d’accroitre la capacité de consommation des groupes économiquement désavantagés sans toucher à l’organisation du système de production. Il existe ainsi deux types de redistribution corrective : l’assurance sociale (chômage) et l’assistance sociale (CPAS). Les remèdes transformateurs sont, quant à eux, ceux proposés par le socialisme. Il s’agit de réorganiser les rapports de production, ce qui touche à la répartition du pouvoir d’achat mais également à la division sociale du travail. Les modèles transformateurs combinent différents types de mesures : systèmes sociaux universels, imposition strictement progressive, politiques macro-économiques de plein-emploi, large secteur public, propriétés publiques importantes, processus démocratique de décision quant aux priorités de développement.
En ce qui concerne le genre et la race, la redistribution corrective consiste à procurer aux femmes et aux personnes racisées une part équitable des emplois et des formations existants, sans toucher à la nature ni au nombre de ceux-ci. L’accent est ainsi mis sur les comportements discriminatoires et pas sur les structures profondes. Les remèdes transformateurs chercheront quant à eux à s’attaquer à la division sexuée entre travail rémunéré et non-rémunéré ainsi qu’à la division sexuelle et raciale du travail rémunéré.
Fraser insiste sur le fait que les approches correctives et transformatives n’ont pas les mêmes conséquences. En effet, les mesures transformatives attaquent les causes profondes et permettent une réduction des différences de classe, de genre et de race sans stigmatisation des personnes les plus désavantagées. Par contre, les mesures correctives ne soignent que les symptômes et demandent d’être sans cesse renouvelées, ce qui a pour effet de diriger l’hostilité de l’opinion publique vers les personnes les plus discriminées qui sont ainsi perçues comme déficientes, insatiables, ou comme jouissant d’un traitement de faveur. Dans le cas de la classe exploitée, les mesures correctives détournent ainsi l’attention de la division de classe entre travailleurs et capitalistes pour la rediriger vers la fracture passant au sein de la classe ouvrière entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n’en ont pas, alors que pour le genre et la race, ce sont les femmes et les personnes racisées qui sont pointées du doigt. Contrairement aux approches correctives, les approches transformatives n’alimentent pas le ressentiment. Leur inconvénient est qu’elles sont passablement éloignées des intérêts immédiats et de l’identité de la plupart des femmes et des personnes racisées tels qu’ils sont construits dans le contexte culturel actuel.
Un féminisme pour les 99%
Dans cet article, nous avons voulu comprendre en profondeur les causes de la précarité économique des femmes migrantes et nous avons cherché à découvrir les remèdes qui peuvent être mobilisés pour y remédier. Comme nous le montre Nancy Fraser, la précarité économique des femmes migrantes n’est pas seulement le fait d’injustices culturelles mais la résultante d’injustices économiques nécessaires au fonctionnement du capitalisme. Pour générer les bénéfices indispensables à la croissance, les capitalistes exploitent économiquement les travailleurs et travailleuses, les femmes et les personnes racisées.
Dans ce contexte, l’intersectionnalité nous permet de penser l’interaction entre les différents systèmes de domination ainsi que le cumul de l’exploitation économique et des oppressions politiques. Ce que l’analyse de Fraser nous donne cependant à voir, c’est que l’exploitation économique n’est pas l’apanage de la classe mais une transversale aux systèmes de classe, de genre et de race.
C’est pourquoi, avec les activistes Cinzia Arruzza et Tihi Bhattacharya, elle propose un Féminisme pour les 99% (Arruzza et al., 2019). Il s’agit d’un féminisme anticapitaliste et radical dont la grève internationale des femmes est une incarnation pratique.
Depuis 2017, partout dans le monde, les femmes dans leur diversité s’arrêtent le 8 mars pour dénoncer l’exploitation de leur travail productif et reproductif. Le 8 mars, elles arrêtent le travail salarié mais également le travail domestique, le travail sexuel et les sourires afin d’attirer l’attention sur les activités dont le capital bénéficie mais qu’il ne rémunère pas. Dans cette grève internationale, les femmes réclament des mesures redistributives et une société de soins partagés. Par son ampleur, la grève témoigne de l’énorme potentiel politique du pouvoir des femmes : « le pouvoir de celles dont le travail rémunéré et non-rémunéré soutient le monde » (idem).
… l’exploitation économique n’est pas l’apanage de la classe mais une transversale aux systèmes de classe, de genre et de race.
bibliographie
ARRUZZA, Cinzia, BHATTACHARYA, Tithi, FRASER, Nancy, et al. Féminisme pour
les 99% : un manifeste. La Découverte, 2019.
CHAUVEL, Louis. Le retour des classes sociales ? Revue de l’OFCE, 2001, no 4, p. 315-359
DELPHY, Christine, L’ennemi principal. I, Économie politique du patriarcat, Paris,
Éditions Syllepse, Coll. « Nouvelles questions féministes », 1999
FRASER, Nancy. De la redistribution à la reconnaissance ? Les dilemmes de la justice dans une ère « postsocialiste ». Repenser le politique. L’apport du féminisme, Paris,
Les Cahiers du Grif, 2004, p. 111-140
HEINE, Audrey, « L’accompagnement des femmes migrantes : constats et recommandations pour les professionnel·les », Bruxelles, Réseau Interculturel Féministe et Intersectionnel, 2024 – en ligne sur canva.com
LAMBERT Louise, « Au cœur de la dynamique du capitalisme », FTU, Etude n°2, Décembre 2024