Pouvoir et ne pas pouvoir

Parler du pouvoir d’agir avec un public engage à transmettre une parole sensible, réflexive de la même manière qu’écrire sur le pouvoir d’agir réclame de se dire à soi-même : « je peux » écrire à quelqu’un.

Écrire n’est pas une tâche aisée ; les mots, la phrase, le texte ne sont pas là pour se montrer mais pour faire sens et comprendre ce que pouvoir et ne pas pouvoir signifie.[1]Je remercie Julien Charles, Simon Lemaire et Nathalie Zaccaï-Reyners pour leurs commentaires et suggestions. Aujourd’hui pouvoir prend différentes formes : à travers l’éducation permanente valorisant les capacités et le sens critique des citoyens, les pédagogies alternatives refusant une division stricte entre celles et ceux qui peuvent et celles et ceux qui ne peuvent pas, à travers l’empowerment décliné par des mouvements féministes, antivalidistes ou des collectifs de patients, à travers l’écoute de la souffrance et l’accompagnement des situations de vulnérabilité de personnes qui n’en peuvent plus, mais également à travers la sur-responsabilisation des citoyens sans emploi et un État social imposant des devoirs (« tu dois pouvoir ») aux usagers affaiblis, sans oublier les pratiques des super-riches (déplacements en jets privés, en yachts, fêtes privées) ou les discours masculinistes où l’homme « peut tout faire » et « peut tout dire ».

Comment comprendre ces variations de pouvoir ?

Plusieurs enseignements se dégagent sans doute de cette énumération : pouvoir renvoie à des acteurs aux profils variés ; pouvoir se décline au sein de l’État et en dehors ; pouvoir signifie avoir la possibilité de, être autorisé à ou être en capacité de.
Dans Pouvoir et ne pas pouvoir, rédigé avec Jean-Louis Genard, prolongeant des travaux conduits depuis vingt ans sur l’action publique[2]Voir notamment CANTELLI Fabrizio et GENARD Jean-Louis, Action publique et subjectivité, L.G.D.J., Paris, 2007. et l’empowerment, notre approche explore ces formes de pouvoir sans se restreindre à certaines facettes et sans limiter l’analyse au pouvoir politique, vu l’importance des mouvements sociaux et la diversité des initiatives en termes de pouvoir d’agir.

Pouvoir et ne pas pouvoir
Discussions politiques et anthropologiques

CANTELLI Fabrizio et GENARD Jean-Louis
éditions ies, Genève, 2024

Pouvoir renvoie, selon nous, à des expériences ordinaires liées au verbe pouvoir : « je peux », « tu peux », « nous pouvons », soit autant d’expériences ordinaires vécues et ressenties par chacune et chacun. Mais la réalité humaine se décline en parallèle sous des « je ne peux pas », « nous ne pouvons pas », « je n’en peux plus », « tu ne peux pas ».

Lors de débats interactifs[3]Je remercie toute l’équipe de l’association le Grain pour son travail en éducation permanente, ouvert au renouvellement des possibles. Le premier débat a eu lieu le 28 novembre 2024 et le … Continue reading organisés à l’occasion de la publication de Pouvoir et ne pas pouvoir, étudiants, travailleurs sociaux, enseignants, militants associatifs et syndicaux ont incarné ce que pouvoir signifie en pratique : je peux parler, je peux me déplacer, je peux venir ici, je ne peux pas tout faire, je ne peux pas voter, tu peux contester, je peux bricoler, je ne peux pas me soigner, tu peux t’en sortir, nous pouvons apprendre, je peux faire mes savons. Et l’auteur de ces lignes est tiraillé par des « je peux » et « je ne peux pas » écrire, parler, dire, marcher, etc.

Sans avoir l’espace suffisant pour développer les enjeux théoriques,[4]GENARD Jean-Louis et CANTELLI Fabrizio, «Êtres capables et compétents : lecture  anthropologique et pistes pragmatiques », SociologieS, 2008, article on-line cette contribution s’efforce de comprendre ces formes différentes de pouvoir à partir d’anthropologies, ce qui signifie ici des conceptions de l’humain. Prolongeant les travaux de Jean-Louis Genard,[5]Voir GENARD Jean-Louis, L’humain en jeu, Laval, Presses de l’Université Laval, 2024. l’hypothèse posée est la suivante : une anthropologie disjonctive a progressivement été complétée par une anthropologie conjonctive.D’un point de vue conceptuel, l’anthropologie disjonctive se caractérise par une vision de l’humain divisé entre ceux qui sont capables, responsables, rationnels et ceux qui sont incapables, irresponsables, irrationnels. Cette anthropologie qui sépare les êtres, s’incruste dans les institutions, les politiques publiques et l’État.

Certains êtres sont considérés comme capables et donc dotés de droits, tandis que d’autres, les femmes, les enfants, les fous sont catégorisés comme incapables et donc privés largement de droits civils, sociaux, politiques, économiques, culturels.
« Pouvoir » est réservé à une catégorie limitée d’être reconnus comme porteurs d’une capacité ; pensons à la démocratie capacitaire, au droit de vote limité aux titulaires de capacité (diplôme notamment). Une telle anthropologie disjonctive sera progressivement mise à l’épreuve par une anthropologie conjonctive, où les êtres sont interprétés comme capables et dans le même temps fragiles, responsables, vulnérables, riches de pouvoirs, de facultés mais également de failles, de fissures, de faiblesses. L’anthropologie conjonctive admet donc un continuum anthropologique selon lequel les êtres circulent entre ces deux pôles que sont la capacité et l’incapacité.

Reconsidérer les droits en action

En quoi ces anthropologies peuvent-elles se révéler utiles pour comprendre ce que pouvoir et ne pas pouvoir signifie ? En quoi cela aide-t-il à décrire et à penser les promesses démocratiques, les dérives mais également les oppressions traversant les sociétés contemporaines ?

Commençons par les promesses contribuant à renouveler les droits humains et à s’approcher d’un optimisme des possibles. Dans le monde de la santé[6]D’autres mondes (écoles et hautes écoles, animal studies ou les nouvelles technologies/IA comme sources d’empowerment) sont explorés dans Pouvoir et ne pas pouvoir et ont été discutés lors … Continue reading par exemple, de nouvelles façons de porter la voix des patients en tant qu’acteurs à part entière ont émergé : comités d’usagers, associations de patients et proches, coopératives, réseaux de proches et professionnels de la santé. Dans le domaine du VIH/sida, des maladies rares, des maladies chroniques, de la santé mentale mais aussi du handicap, nous observons autant de « je peux » et « nous pouvons » en tant qu’usagers bien que souvent touchés par la vulnérabilité : je peux poser une question, je peux avoir une information de qualité, je peux avoir accès à mon dossier patient, je peux également participer et m’engager à un niveau méso (au sein d’une maison médicale, d’un établissement hospitalier, d’une maison de repos et de soins, etc.) et à un niveau macro, dans le système de santé via des espaces de discussion, comités de concertation et organes d’avis.

Penser en termes de pouvoirs, « je peux » et « nous pouvons », constitue une manière de reconsidérer les droits en action et leur effectivité pour les citoyens.

Il s’agit de continuer à porter des possibles dans des lieux concrets, à les inscrire dans les interactions patients-professionnels de santé, et cela se matérialise par la législation relative aux droits du patient en 2002. Penser en termes de pouvoirs, « je peux » et « nous pouvons », constitue une manière de reconsidérer les droits en action et leur effectivité pour les citoyens.[7]ANGELETTI Thomas et CHAPPE Vincent-Arnaud (ed.), Les modes de présence du droit, Paris, Editions EHESS, 2024 La Belgique a ouvert la voie en matière de droits et de pouvoirs, en particulier avec la législation du 28 mai 2002 relative à l’euthanasie et au droit de mourir dans la dignité. Cela souligne combien l’usager reconnu comme titulaire de droits, l’usager à qui l’on attribue des droits et des possibilités gagne à se réfléchir avec les institutions de santé et les acteurs de terrain.

Quand le pouvoir devient injonction

Dans un tel contexte, il n’est pas rare que la critique suivante surgisse : vos droits en tant que patients limitent nos droits, vos droits sont nos devoirs, vos droits sont nos contraintes. Les droits humains ouvrent des possibles nouveaux ici comme dans bien d’autres domaines (pensons à la reconnaissance de l’écocide, aux droits liés aux données à caractère personnel, aux droits environnementaux), et il est important aujourd’hui de prendre le temps de la discussion, de l’information, du débat démocratique.

Et rappeler que l’esprit des dispositifs participatifs et des procédures en lien avec la « démocratie sanitaire » valorise la coopération : « nous pouvons » ensemble plutôt que « je peux » versus « je peux ». Et cette question plus générale restera ouverte : dans une société traversée par le populisme et des courants conservateurs, comment continuer à inventer et à élargir les droits humains pour une vie plus digne ? Le point suivant indiquera combien les droits sociaux ont tendance à être limités ; il semble, aux yeux des acteurs de terrain,[8]« France : démocratie en décrochage », Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), 2025 de plus en plus difficile d’assurer et stabiliser les droits existants. Parler d’optimisme des possibles semble donc loin d’une forme de naïveté. Et les possibles sont souvent limités voire entravés.[9]Signalons en France «Capdroits » (confcap-capdroits.org), démarche de recherche scientifique et citoyenne sur les droits humains des personnes vulnérabilisées, par le handicap, la maladie, les … Continue reading

Poursuivons par les dérives sur-responsabilisantes, où pouvoir devient vite devoir pouvoir, où pouvoir devient une injonction plutôt qu’un apprentissage individuel et collectif. L’accord de gouvernement 2025-2029 l’a fixé : la suppression des allocations de chômage pour les personnes ayant deux années de chômage devient effective le 1er janvier 2026.
« Il faut se bouger », « arrêtons le Win for Life », « Il faut responsabiliser les chômeurs », « Des profiteurs existent », autant de discours politiques en vue de justifier cette réforme.

Il ne s’agit pas uniquement de poser que les individus sont capables et compétents, qu’ils peuvent s’en sortir et trouver des solutions face aux problèmes. L’anthropologie sous-jacente à ces prises de position véhicule l’idée d’un humain qui doit pouvoir : pouvoir trouver un emploi, pouvoir suivre une formation.[10]D’autres projets gouvernementaux durcissent l’anthropologie sous-jacente à l’État social actif des années 1990 : la réforme des allocations d’insertion, la suppression de l’interdiction … Continue reading L’État se retire et le droit prend fin dès l’instant où la personne[11]184.463 personnes seront exclues du système de l’assurance-chômage selon les dernières estimations. Voir l’Avis concernant l’impact de la réforme des allocations de chômage du Gouvernement … Continue reading s’est montrée incapable de trouver un emploi après deux années de chômage.

Les différentes formes de vulnérabilité, de fragilité, d’exclusion, d’injustice, de difficultés vécues par les personnes ne sont ici rappelées que comme autant de responsabilités qu’il faut assumer. Rompant avec les enseignements d’un siècle de sciences sociales, l’incapacité repose ici en grande partie sur les épaules des personnes et moins sur celles des institutions et des pouvoirs publics. Par ailleurs, ces derniers éprouvent eux aussi de grandes difficultés à renforcer leurs propres capacités d’organisation, de coordination et d’information.
Si des « tu dois pouvoir » s’expriment à l’égard des usagers, en écho les « je ne peux pas », « nous ne pouvons pas » aider et accompagner les usagers, s’expriment du côté des travailleurs sociaux,[12]CHAMBEAU, Marc, « Je renonce, c’est trop compliqué : le cri d’alerte des travailleurs sociaux des CPAS », Le Guide Social, 29 septembre 2025. des communes et des Centres Publics d’Action Sociale. Autrement dit, cet exemple laisse voir comme une forme d’impuissance ou de non-pouvoir de la part de l’État.

Les “je peux” de la tyrannie

Concluons sur ces oppressions où pouvoir se montre tout-puissant et tyrannique. Si la série « Adolescence » l’a révélé au grand public (avec des « je peux » associés au fait de regarder des séries),[13]Le rôle des séries, et plus largement celui de la culture, est approfondi dans l’ouvrage Pouvoir et ne pas pouvoir. le phénomène masculiniste se diffuse sur les réseaux sociaux et dans l’espace public.

Sur le continuum anthropologique, les êtres ici situés sur le pôle vulnérabilité, fragilité sont qualifiés de faibles, tandis que les êtres évoluant dans la force, la puissance, la virilité sont valorisés. Ce sont ici autant de « je peux » qui deviennent tyranniques en ce qu’ils écrasent les femmes considérées comme des choses. Ces « je peux » tout-puissants ne se limitent pas au masculinisme mais se retrouvent logés dans une diversité de mouvements populiste, de droite radicale et d’extrême droite. Notre approche délivre des clefs non seulement pour décrire mais aussi analyser et critiquer comment un art de pouvoir se décline via une pluralité de « je peux » tyranniques, amplifiant les inégalités et asymétries de pouvoir.

Pour en revenir aux premiers mots, écrire a une texture particulière lorsqu’il est question du pouvoir d’agir. Ce « je peux » écrire contient une inquiétude, comme une réserve à l’égard des approches standardisées et souvent trop sûres de leurs pouvoirs.
Apprendre à écrire commence timidement, et se poursuit ici avec le soutien de tant d’êtres présents et passés. Nous pouvons.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Je remercie Julien Charles, Simon Lemaire et Nathalie Zaccaï-Reyners pour leurs commentaires et suggestions.
2 Voir notamment CANTELLI Fabrizio et GENARD Jean-Louis, Action publique et subjectivité, L.G.D.J., Paris, 2007.
3 Je remercie toute l’équipe de l’association le Grain pour son travail en éducation permanente, ouvert au renouvellement des possibles. Le premier débat a eu lieu le 28 novembre 2024 et le second a été organisé le 18 mars 2025 par la Haute Ecole De Vinci.
4 GENARD Jean-Louis et CANTELLI Fabrizio, «Êtres capables et compétents : lecture  anthropologique et pistes pragmatiques », SociologieS, 2008, article on-line
5 Voir GENARD Jean-Louis, L’humain en jeu, Laval, Presses de l’Université Laval, 2024.
6 D’autres mondes (écoles et hautes écoles, animal studies ou les nouvelles technologies/IA comme sources d’empowerment) sont explorés dans Pouvoir et ne pas pouvoir et ont été discutés lors de débats interactifs.
7 ANGELETTI Thomas et CHAPPE Vincent-Arnaud (ed.), Les modes de présence du droit, Paris, Editions EHESS, 2024
8 « France : démocratie en décrochage », Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), 2025
9 Signalons en France «Capdroits » (confcap-capdroits.org), démarche de recherche scientifique et citoyenne sur les droits humains des personnes vulnérabilisées, par le handicap, la maladie, les moments de vie.
10 D’autres projets gouvernementaux durcissent l’anthropologie sous-jacente à l’État social actif des années 1990 : la réforme des allocations d’insertion, la suppression de l’interdiction du travail de nuit, l’augmentation de la limitation du travail étudiant à 650 heures, la généralisation des flexi-jobs à tous les secteurs, la responsabilisation des malades de longue durée et celle des médecins au sujet de la délivrance de certificats d’incapacité de travail.
11 184.463 personnes seront exclues du système de l’assurance-chômage selon les dernières estimations. Voir l’Avis concernant l’impact de la réforme des allocations de chômage du Gouvernement fédéral en matière de non-recours aux droits, Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, 14 juillet 2025.
12 CHAMBEAU, Marc, « Je renonce, c’est trop compliqué : le cri d’alerte des travailleurs sociaux des CPAS », Le Guide Social, 29 septembre 2025.
13 Le rôle des séries, et plus largement celui de la culture, est approfondi dans l’ouvrage Pouvoir et ne pas pouvoir.

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