En préambule, rappelons que la formation de personne-ressource est destinée aux professionnel.les du travail socio-psycho-éducatif et du soin (CARE) et se construit sur la trame prédéfinie du DPA-PC. Elle se base sur les expériences, problématiques et questionnements des participants en lien avec leur pratique de première ligne. Par le biais d’exercices pratiques, elle entend développer le potentiel des accompagnements et restaurer le rapport à l’action des personnes concernées en se basant sur des outils concrets et innovants. Et ainsi favoriser le retour sur soi et le bien-être des professionnel.les autant que celui des individus ou des collectifs qui s’adressent à eux.
En amont de cette rencontre avec Yann Le Bossé (28/5), trois ateliers ont permis aux participants de proposer un récit lié à leurs pratiques afin d’en faire émerger une question commune mobilisant des enjeux collectifs. Le groupe des praticiens présents avait donc observé lors de ces rencontres préalables, la déstabilisation de certaines institutions face à la méthode du DPA-PC qui questionne le sens du travail, les règles institutionnelles, les contradictions du système. Face à ces freins, les pistes évoquées collectivement consistaient à « rechercher du soutien institutionnel, permettre à l’institution de mieux connaître sa base, faire évoluer et ouvrir le cadre ou, en dernier recours et dans un cas désespéré, se résoudre à quitter l’institution ».
Lorsqu’on se confronte à ce type de problématique, révélatrice de la perte de sens engendrée par la déconnexion de certaines structures en contradiction avec leurs principes officiels, de nombreuses interrogations fusent : comment maintenir des objectifs de justice sociale, une posture de passeur et des actions pour une société plus juste au sein d’une institution discordante ?
Plusieurs institutions sont mises en question. Pour exemple, dans un centre de la Croix-Rouge où les règles sont imposées sans consultation avec les résidents, un travailleur a pu créer avec ces derniers un espace de consultation où ils ont la parole.
Tout en assumant son rôle, le travailleur peut sortir du cadre de sa fonction, mais ce n’est pas toujours accepté par l’institution. Faut-il continuer à accompagner un complotiste rejeté par l’institution ?
Lors de l’atelier organisé en présence de Yann Le Bossé, à la suite de ces partages de points de vue, cette question est portée par une travailleuse prénommée Amina* (prénom d’emprunt) dont la question centrale a copieusement animé les débats de cette journée.

Comment mener des actions collectives dans une institution sclérosée ?
Ancienne déléguée syndicale auprès d’une entreprise privée, devenue travailleuse sociale, Amina partage son ressenti, analyse ses conditions de travail actuelles et questionne le fonctionnement interne de son institution en comparaison avec le militantisme syndical.
Je fais partie d’une organisation qui a gagné des combats sociaux, et qui a participé à la construction sociale de la Belgique. Mais aujourd’hui, on est confronté à un public et des institutions qui, selon moi, ont adopté tous les préceptes du capitalisme et pour lesquels le combat social est devenu secondaire.
Au-delà de ce constat, Amina pose un regard critique sur la manière dont le travail social s’incarne en comparaison avec le travail syndical. Elle relève aussi les conséquences directes liées à cette transformation des profils des acteurs de terrain.
Je suis l’une des seules à encore fonctionner encore à l’ancienne. C’est-à-dire que dans mon secteur qui compte plus de 30.000 habitants, la première chose que j’ai faite, c’est d’aller voir, de répertorier la commune par quartiers et de m’y rendre directement.
« L’endroit où je turbine, c’est là où il faut faire du travail social. La population de Liverpool avec le décor de Marseille. »
Discuter avec les gens là où ils vivent, les rencontrer, les questionner sur leurs problèmes, voilà ce qui constitue l’essence de son métier.
Malheureusement, je me sens seule, alors j’essaie d’en discuter autour de moi, mais il n’y a pas de passage à l’action. De nombreux collègues sont bien conscients que c’est ça qu’il faudrait faire, mais il y a un gros problème au niveau institutionnel, mais aussi personnel.
Pourquoi les travailleurs ne passent-ils pas à l’action, pourquoi ont-ils et elles peur, pourquoi n’ont-ils et elles pas ça dans leur plan d’action ? Est-ce un problème de méthode ? Est-ce qu’il n’y a pas d’envie ? Est-ce que ça ne les intéresse pas tout simplement ? Est-ce qu’ils ont une autre idée du travail social ?
Voilà les questions que cette situation lui évoque. Déstabilisée, Amina observe que le rapport de force défavorable établi dans les entreprises gagne également certaines organisations sociales qui prétendent pourtant supporter les revendications des travailleurs.
Je n’ai pas reçu de menaces directes, mais des injonctions visant à minimiser ma vision du travail social, du type ‘ Cela ne rentre pas dans le plan d’action ‘, ou ‘ On n’a pas le temps pour ça ‘. Un véritable travail de sape qui est systématique en réunion.
Pour moi, il va falloir se battre comme dans le temps. Et je leur répète : notre histoire, on l’a gagnée dans le sang. Malheureusement, on l’a peut-être oublié. Et pourtant, l’endroit où je turbine, c’est là où il faut faire du travail social. On n’a pas le choix, c’est la population de Liverpool avec le décor de Marseille.
Cette situation la renvoie plus globalement à une remise en question sur le sens même de son travail :
Et cela me questionne sur l’aspect militant des travailleurs sociaux. Ils ne sont pas dans une démarche liée à quelque forme de militantisme. Je les trouve même parfois complètement résignés.
« Le DPA part du postulat que les gens ne sont pas subversifs par principe, mais peuvent l’être par nécessité. »
En rebond à ce récit questionnant, vibrant et symptomatique d’un véritable mal-être qui peut être partagé par de nombreux accompagnants de première ligne, Yann Le Bossé délivre quelques pistes de réflexions, suggestions et perspectives qui illustrent concrètement la manière dont le DPA-PC peut s’appliquer face à ce type de problématique complexe.
Devant la méthode pratiquée et défendue par Amina, du travail en porte-à-porte qui le positionne en porte-à-faux par rapport aux stratégies de repli de sa structure, Yann Le Bossé amène l’observation suivante :
Dans l’approche DPA, on part du postulat que les gens ne sont pas subversifs par principe, mais peuvent l’être par nécessité. À partir de là, la question de l’outil qu’on va utiliser va dépendre du contexte dans lequel on se trouve.
Il y a une volonté d’obtenir la parole des gens, mais l’institution ne veut plus passer par le porte-à-porte. Donc, est-ce qu’il existe des manières différentes de faire, d’aller chercher les revendications des citoyens ?Est ce qu’il y a moyen de penser la consultation d’une manière plus adaptée, en passant par des méthodes alternatives, via les réseaux sociaux par exemple ? À l’occasion d’une fête, d’un rassemblement ou autre ? Il faut vraiment penser comment on va chercher le point de vue des gens.
Repenser l’intitulé de la situation d’impuissance, celui du problème analysé dans son contexte, constitue un marqueur essentiel de l’approche du DPA, Yann Le Bossé le formule de la sorte :
J’enlèverais le ‘comment’ de la question initiale et je le remplacerais par un ‘pourquoi’. Je clarifierais pourquoi on mène des actions collectives et j’analyserais différemment la question des institutions, c’est à dire qu’est-ce qui est sclérosé exactement ? Est-ce que c’est le mouvement à l’intérieur de l’institution ? Est-ce que ça ne bouge plus ? Dans ce cas, la structure va alors mourir de sa belle mort et finir par s’atrophier.
Ou est-ce que ce sont les façons de faire qui ont pris de l’âge et qui sont à revisiter ? Et là, il y a vraiment un intérêt à reprendre les militants, les professionnels et de leur demander d’inventer une nouvelle façon de faire pour consulter les gens sans forcément passer par le porte-à-porte.
Et qu’est-ce qu’ils veulent en faire de leur parole, ces gens-là ?
Qu’est-ce qui changerait quelque chose à leur vie ?
« La peur n’est pas liée à un manque de conviction, mais à une difficulté de lier ses convictions à sa pratique. »
L’enjeu de la situation subie par Amina au regard des discordances qu’elle énonce en amont peut s’ancrer sur cette rhétorique qui ancre la capacité d’agir collective sur un compromis intelligible et acceptable par tous les acteurs concernés localement par une situation concrète.
Au final, la question qu’il faut se poser, c’est la suivante : si ton objectif, c’est de mener des actions collectives et de produire un changement émergent, quelles sont les conditions qu’il faut réunir pour le faire ? Et ensuite, comment peux-tu récupérer l’aide et le soutien de tes collègues pour inventer une autre façon de faire et qui correspond à leur conception du travail de terrain ?
Si l’on se penche sur la méthode privilégiée par Amina, celle du porte-à-porte, elle peut se révéler confrontante et donc ouvrir la porte à des discours émaillés de colère. Mais le fait que les collègues d’Amina ne s’aventurent pas dans cette façon de rencontrer les gens ne signifie pas qu’ils sont forcément inopérants.
Je pense que tu as intérêt à t’interroger sur ce que tu veux faire sortir comme mobilisation. Est-ce que tu veux que les gens fassent un lien entre leurs difficultés personnelles et la façon dont la société est organisée ? Et si c’est le cas, qu’est-ce que tu voudrais comme condition pour faire ce lien ? Et ce n’est pas forcément du porte-à-porte, ou ce n’est pas forcément du lien entre votre problème et le fait de militer, c’est très différent. Je crois que tu devrais passer beaucoup de temps à te demander ce que tu veux obtenir et ce que tu veux éviter.
En conclusion de cet échange très riche et dense, raccourci et synthétisé à travers ces lignes, Yann Le Bossé rappelle également que le sentiment de peur qui traverse le récit d’Amina est intimement lié au sentiment de compétence qui est lié à la posture.
Et donc, selon la manière dont je me positionne, et dont je pense ce que devrait être mon métier, ce que je devrais fournir, je définis alors une performance qui me permet de me lever le matin. Et lorsque j’ai l’impression que je n’atteins pas ou plus cette performance, que je suis dans une position d’imposteur, ou quoi que ce soit de cet ordre-là, alors j’ai peur. Donc, la peur, elle n’est pas liée à un manque de conviction, mais à une difficulté de lier ses convictions à sa pratique.
De l’attitude de militante à la posture de facilitatrice
À la suite de cet échange constructif avec Yann Le Bossé, Amina a pris le temps de l’introspection pour repenser sa pratique professionnelle et, en particulier, revoir ses méthodes, principalement celle du porte-à-porte, symptomatique de ce mal-être au travail évoqué plus haut.
Au-delà des clés que Yann a pu me donner, une rencontre m’a permis de faire coulisser cet espace de parole que je privilégiais, le porte-à-porte, vers de nouveaux espaces de discussions organisés, en l’occurrence, par une banque alimentaire reconnue, avec certains de ses bénéficiaires. Cette nouvelle expérience incarne parfaitement ces autres pistes de travail que je dois explorer.
Passer d’une attitude de militante syndicale à celle d’accompagnatrice pratiquant le DPA suppose de poser, avec les personnes ou les groupes vulnérabilisés, des problèmes qui concernent ce qui est important pour elles et eux au moment dit, et de réaliser avec elles et eux, les pas les plus grands possibles dans ce sens.
Ce qui ne m’empêche pas de poursuivre les objectifs de justice sociale à travers cette approche différente, bien au contraire, mais qui me ramène dans un rapport plus sain avec moi-même et les autres.
En effet, l’identification des acteurs et de leurs enjeux fait émerger les conditions structurelles qui favorisent les situations d’impuissance des personnes accompagnées. Parmi les principes du DPA développés par Yann Le Bossé, celui de la posture constitue un levier essentiel.
Les comportements de militant, de policier ou de soignant ont toute leur utilité dans certains contextes, mais si l’objectif est de restaurer le pouvoir d’agir de personnes mises dans l’impuissance, il s’agit plutôt d’adopter consciemment une posture de facilitateur qui prend le temps de l’écoute et de la confrontation des points de vue pour les accompagner pas à pas dans la situation décrite.
Au cours de ce processus, la cible reste mouvante, c’est l’échange de points de vue entre les acteurs à propos de la situation, facilitée par le ou la professionnelle qui va permettre l’émergence d’objectifs communs qui s’appuient sur regard nouveau et co-construit, y compris dans la lutte contre des problèmes structurels.
Chemin faisant, le ou la professionnelle reste stratégique, elle prend en compte les demandes, les aide à émerger, mais se refuse à proposer des solutions toutes faites ; elle ne laisse ni son expertise ni sa mission de côté, mais les met en confrontation avec les enjeux des personnes concernées et de ceux tous les acteurs impliqués dans le problème nommé.
Rencontre avec Yann Le Bossé
Lors d’une rencontre organisée par le Grain ce 28 mai 2025, Yann Le Bossé nous partage les fondements de sa démarche qui continue d’inspirer de nombreux acteurs du social.
