L’Association de Solidarité pour l’Habitat (SoHab) pour laquelle je travaille s’est fixée la mission de contribuer au développement social, urbain et local des différents quartiers bruxellois (le Bempt à Forest, les Marolles, le Quartier Nord et le quartier de la Senne) dans lesquels elle opère en partenariat avec 3 des 16 Sociétés Immobilières de Service Public (SISP).
Les SISP gèrent le patrimoine immobilier de la Société de Logements de la Région bruxelloise (SLRB) et l’un de leurs objectifs est, depuis la fin des années 90, d’échafauder des dispositifs de Projets de Cohésion Sociale (PCS) afin de créer du lien entre les habitant·es et diminuer ainsi les tensions et les violences qui émergent dans les quartiers défavorisés.
Dans les Marolles, où se trouve mon bureau, la SISP qui gère les logements sociaux de la SLRB porte le nom de Logement Bruxellois. Trois PCS ont été développés dans ce quartier historique et populaire qui se caractérise par une forte densité de logements et de commerces et par une diversité de profils socio-économiques, malgré qu’une majorité des habitant·es soit précarisée (28% des logements dans les Marolles sont sociaux contre 7% sur l’ensemble du territoire de la Région bruxelloise et 52% de la population bénéficie de l’intervention majorée contre 28% sur l’ensemble du territoire de la Région bruxelloise, selon les chiffres de l’IBSA).[1]Voir Le Monitoring des Quartiers de la Région de Bruxelles-Capitale | IBSA – Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse (monitoringdesquartiers.brussels)
Les répercussions de cette précarité croissante sur les personnes concernées (chômeur·euse, famille monoparentale, pensionné·es, locataires sociaux, etc.) se font sentir tant au niveau de la santé qu’au niveau socio-économique. Le champ d’action de ces personnes couvre essentiellement ces besoins par la fréquentation de maisons médicales ou encore la participation aux activités des associations du quartier (Maison de quartier, Caria, Entraides, etc.) comme remède à l’isolement. Face à cette situation, il est essentiel de trouver des solutions pour endiguer le sentiment d’impuissance de ces personnes, pour lesquelles l’impératif est de payer les factures.

Un changement de conscience collective
Pour ce faire, SoHab suit la ligne directrice des PCS qui est axée sur le déploiement de la solidarité, l’accès à l’éducation, à l’emploi et aux services sociaux afin de réduire les disparités. Pour autant, l’idée est d’aller au-delà de cette perspective. Avec mon équipe on poursuit l’objectif de créer des collectifs aptes à susciter un changement de perception sur la condition d’allocataire social et la capacité d’action. Le pouvoir d’agir appartient à tout le monde, quel que soit son statut socio-économique.[2]Jean Furtos, Les cliniques de la précarité – Contexte social, psychopathologie et dispositifs, Elsevier Masson, 2008 Jean Furtos psychiatre, soignant auprès de personnes qui vivent en rue ou dans des « chez soi » fragiles, étudie les effets de la précarité sur la santé mentale.
Il met en évidence la bonne et la mauvaise précarité. En effet, en tant qu’êtres humains, quel que soit notre niveau de revenu, nous sommes tous précaires. L’ingrédient d’une précarité qui conserve le pouvoir d’agir et le sens de la vie est la solidarité. À contrario, une forme de mauvaise précarité nous amène à vivre coupés de tous liens sociaux et même à abandonner l’exercice de nos droits sociaux et la recherche du bonheur. À l’opposé de la carte sociale, même riche, un trader par exemple, peut vivre intensément l’absence de solidarité.
Il s’agit dès lors d’inverser la pensée selon laquelle si on est pauvre, on est impuissant, on est dépossédé des leviers d’actions nous permettant de sortir de situations compliquées (le chômage endémique, l’insalubrité des immeubles sociaux, etc.). Cette vision est courante. Au point où les travailleur·euses sociaux agissent souvent à la place des gens, les déchargeant ainsi d’être acteur·ices de leur vie. Notre but est dès lors de déraciner ces stéréotypes et de rouvrir le champ des possibles avec des personnes essentiellement constituées en collectifs. Dans cette optique, on propose d’accompagner les locataires du Logement Bruxellois à porter un projet dont iels sont les instigateur·ices.
Parer à l’essentiel : prendre soin de son logement et de soi
C’est de cette manière que, fin 2023, Malika et Mamia, deux habitantes du Logement Bruxellois, viennent me trouver. Elles sont lasses de vivre dans un immeuble dégradé – conséquence à la fois de la vétusté du bâti, de l’absence de finances publiques pour leur rénovation, mais aussi du manque d’entretien des locataires qui méconnaissent leurs droits et devoirs en matière de réparations locatives – qui engendre des nuisances sonores (les murs sont des parois laissant s’infiltrer le bruit) et sanitaires (problèmes d’humidité, etc.). Elles veulent démontrer qu’il est impérieux et possible d’agir en tant que locataire. Il faut dire qu’entre les habitant·es du Logement Bruxellois et les gestionnaires de la SISP la tension est de plus en plus tangible. Chacun campe sur ses positions : les locataires imputent au propriétaire le manque de prise en charge des délabrements de leur immeuble et le propriétaire rejette la faute sur les locataires qui dégraderaient leur logement. Au final, tout le monde est blasé et découragé.
Les deux habitantes envisagent donc de répondre à un appel à projets lancé par le Logement Bruxellois même afin de mener des activités pour prendre soin de son logement, mais également de ses locataires. Le subside à la clef doit leur permettre de proposer des ateliers de plomberie, d’entretien de canalisation, mais également d’herboristerie, de sophrologie, etc.
L’accompagnement pas-à-pas pour débroussailler les écueils
Lorsqu’elles me parlent du projet, je leur propose de les accompagner.
En janvier 2024, on s’attable pour remplir les formulaires de demande de subsides et entrevoir les démarches suivantes. Je les aide à formuler la vision et les étapes de leur projet. Elles se familiarisent avec l’administratif qui sonne pour elles comme du charabia : « Heureusement que tu es là. Je ne m’en sors jamais quand je dois remplir plein de documents », me confient-elles. Fin février, le Logement Bruxellois, après avoir examiné leur demande, leur octroie un budget de 800€ et met à leur disposition un local situé au pied de leur immeuble.
S’ensuit, à partir de mars 2024, la mise en œuvre du projet. Une réunion a lieu début avril 2024 pour définir les modalités et les objectifs du collectif. Dans la foulée, une affiche est créée pour informer le public des activités du collectif et annoncer la future ouverture du local. Je leur propose aussi des outils pour atteindre l’objectif initial du projet : améliorer les connaissances de tous·tes les habitant·es sur leurs droits et devoirs concernant les réparations dans leur logement. Ainsi, une liste détaillée de “qui paie quoi” auprès du Logement Bruxellois est imprimée et affichée.
Par ailleurs, je les accompagne pour établir un calendrier des ateliers et des permanences pendant lesquelles elles vont accueillir les locataires et entendre leurs besoins en termes de réparations. Elles proposent dès lors, une fois par mois, un petit-déjeuner pour faire connaissance et parler des attentes de chacun·e. Je les aide à trouver des personnes-ressources pour mener des ateliers spécifiques pour lesquelles elles n’ont pas de compétences particulières (plomberie, herboristerie, etc.). Elles entrent ainsi en contact avec des asbl telles que Convivence ou Les Compagnons dépanneurs. Puis, je les accompagne pour définir un budget des postes qui vont entrer en compte dans les 800€ qu’elles ont reçus. C’est la partie épineuse pour elles. « Nous, on n’a jamais fait de budget. Il faut nous aider parce qu’on ne sait pas comment gérer cet argent », m’assènent-elles.
Mi-avril, les deux habitantes, désormais formées en collectif, organisent un premier atelier. En collaboration avec Convivence, elles organisent dans leur local une démonstration d’entretien sanitaire pour le remplacement d’un joint d’évier et les fuites de chasse. Elles proposent ensuite des ateliers pendant lesquels elles apprennent à fabriquer un sirop pour la toux. Leur succès est immédiat ! Une douzaine de personnes y participent.

Un départ qui remet en question
Très vite, pourtant, une des deux femmes se met en retrait. Les deux femmes ont, en effet, un caractère très différent. Mamia est calme, posée et préfère ne pas prendre d’initiatives. Malika aime diriger, ne laisse pas beaucoup de place aux autres et décide de tout. Couramment, Mamia la désigne en souriant : « C’est elle la cheffe !». Et la cheffe en joue. Son énergie est un atout, mais également un frein à la création d’un collectif dans lequel plusieurs locataires seraient impliqué·es. Or, c’est une des conditions de l’appel à projets du Logement Bruxellois. Les initiatives citoyennes ainsi sollicitées doivent inclure le plus d’habitant·es possible.
Cependant, fin 2024, Mamia annonce qu’elle quitte le projet tout en restant en bons termes avec son « associée ». Elle motive sa décision par son manque d’assertivité et le peu de complémentarité qu’elle apporte au projet. J’essaie de la convaincre du contraire, de lui montrer qu’elle a été la plus efficace lorsqu’il a fallu s’occuper de la paperasse et de la communication avec le Logement Bruxellois. Mais, les choses sont claires pour elles, son côté réservé dessert la cause.
À partir de là, l’objectif est pour moi double. Continuer à accompagner la personne encore présente pour répondre aux objectifs d’apprentissage de réparations locatives qui bénéficient tant aux locataires qu’au propriétaire, le Logement Bruxellois. Et, développer chez elle la capacité à travailler en collectif tout en valorisant ses compétences personnelles en tant que porteuse de projet.
Parler des rapports de pouvoir et de communication violente est une chose difficile.
On discute beaucoup de sa force à galvaniser les gens et animer des ateliers. Si elle déborde de qualités, un point d’attention doit être travaillé. Sa manière de communiquer est parfois brutale surtout lorsqu’il s’agit de défendre son point de vue quand il est différent des autres. Elle ne cherche pas à argumenter, elle impose son opinion.
Parler des rapports de pouvoir et de communication violente est une chose difficile. Mais je propose à la porteuse de projet de sonder les aspects qui influent sur un changement. L’enjeu mis en avant est non seulement sa capacité à créer des relations constructives, mais aussi la pérennité du projet auquel elle tient à cœur. Puisqu’elle est censée travailler en collectif sans quoi le Logement Bruxellois ne prolongera pas les subsides pour le projet. Elle le comprend et propose spontanément de suivre une formation.
Elle explique qu’elle sent depuis toujours que même dans sa vie personnelle, elle perd des amitiés parce qu’elle parle en s’énervant sans se préoccuper de ses interlocuteurs. Ne sachant pas par où commencer ses recherches, je lui propose de prospecter une formation en communication non violente. SoHab s’engage à lui payer la formation qu’elle est prête à suivre deux jours entiers.

Un nouvel élan
En janvier 2025, elle remplit le nouvel appel à projets du Logement Bruxellois. Entre-temps, elle a trouvé un nouvel associé.
Le subside est accepté et le collectif obtient, comme l’année précédente, 800€.
Avant de me lancer corps et âme dans l’organisation des ateliers, je propose aux porteurs de projet de commencer par transmettre toutes les idées d’activités qu’i·els ont en tête avant d’établir un calendrier et un budget. Susciter l’implication de chacun des porteurs de projet et mettre en place les jalons d’une meilleure communication sont à la base de cette initiative.
Le plus beau des retours que j’ai reçu dans cet accompagnement vient de Malika : « Merci pour ton soutien enrichissant. Je sens que je vais de l’avant ».
Le parcours de cette personne résistante ne s’arrête évidemment pas là. Les effets de la solidarité qui l’entoure grâce à un accompagnement adapté lui ont permis de restaurer un pouvoir d’agir dans sa situation. De plus, ma présence à ses côtés permet d’atténuer les effets d’une longue précarisation sur sa personnalité, et de la rendre progressivement consciente de ses capacités de négociation. La mise en action a favorisé l’émergence de nouvelles compétences… et comme décrit dans l’approche DPA-PC, elle entre dans un nouveau rapport au monde.
On peut regretter que les associations ne puissent réellement remplir les missions qui leur sont dévolues par les PCS. On observe cependant qu’ici l’accompagnement de SoHab s’inscrit dans un contexte particulier de l’exercice pouvoir où l’état fort soutient une solidarité froide en même temps que l’accompagnement suscite une solidarité chaude.
Notes de bas de page[+]
| ↑1 | Voir Le Monitoring des Quartiers de la Région de Bruxelles-Capitale | IBSA – Institut Bruxellois de Statistique et d’Analyse (monitoringdesquartiers.brussels) |
|---|---|
| ↑2 | Jean Furtos, Les cliniques de la précarité – Contexte social, psychopathologie et dispositifs, Elsevier Masson, 2008 |