*plus sur le DPA-PC [1]Yann Le Bossé. Sortir de l’impuissance. Invitation à soutenir le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (2012). Tome 1, Fondements et cadre conceptuel, Québec : … Continue reading
Comment générer de l’expérience dans un cadre scolaire, comment initier au développement du pouvoir d’agir collectif lors d’une formation, quelle place donner aux fondements philosophiques de l’approche ? Telles sont les questions soumises au débat lors de cette journée de labo participatif avec Yann Le Bossé, le 29 mai 2025 dernier.
Issus du secteur associatif, indépendants ou enseignants en hautes écoles, différents formateurs en DPA étaient présents.
Pour les enseignants en haute école, dans certains cursus de formation aux métiers de l’accompagnement social et du soin (comme les études d’assistant social, d’éducateur ou encore de soins en santé), l’approche du DPA-PC fait vraiment sens.
Les questions des enseignants, présents en majorité, mettent en évidence l’importance d’apports expérientiels de la part des apprenants. La reconnaissance du potentiel des personnes concernées par les politiques sociales doit se vivre.

Récit d’une rencontre risquée
Au cours de ce labo, un assistant social de formation, chercheur et enseignant dans une haute école, nous fait le récit de sa propre initiation à l’accompagnement. Il y a plusieurs années de ça, ce dernier accompagnait un séjour de rupture avec des jeunes issus de l’Aide à la jeunesse en itinérance en haute montagne. Son objectif était de discuter avec ces jeunes du thème de la résilience, pensant à juste titre que les jeunes sont des experts du vécu en cette matière et vont pouvoir dire des choses intéressantes.
Or, le travailleur social expérimenté responsable du séjour postpose jour après jour sa demande de débat. Finalement, il est invité à accompagner le groupe lors de l’escalade d’un pic montagneux, les jeunes grimpent devant et le chercheur peine à les suivre. Il est sauvé de justesse d’une chute mortelle par l’accompagnateur vigilant.
L’ascension se révèle vraiment pénible pour lui, une fois en haut, il s’écroule au sol, ce pic lui aura demandé de puiser dans toutes ses ressources.
L’accompagnateur responsable s’approche de lui à cet instant et dit : “je pense que maintenant, tu es prêt pour pouvoir parler de résilience !”.
Pendant tout ce temps, le chercheur pensait que l’accompagnant refusait à cause des jeunes, or ce que l’accompagnateur responsable attendait, était son initiation au sentiment d’impuissance. Il en a conclu qu’avant de débattre d’un sujet, rien de tel que de partager une expérience commune.
L’approche DPA est un processus dynamique qui se vit, se pratique, s’éprouve avant de prétendre pouvoir se transmettre ou s’enseigner. Durant notre journée de labo avec Yann Le Bossé, nous avons essentiellement abordé ce sujet à partir des questions préparées par les participant·es.
Comment passer un maximum par l’expérience dans la pédagogie de l’approche ?
La formation au DPA-PC invite à vivre quelque chose en commun. Les formateur·rices et enseignant·es à l’approche s’accordent à dire que l’émotionnel, le vécu, l’histoire des étudiants sont des supports indispensables à l’apprentissage du DPA ; commencer par toucher du doigt son propre sentiment d’impuissance lors d’un exercice et faire l’expérience d’être accompagné selon l’approche.
La compréhension concrète des effets de l’accompagnement sur l’accompagné facilitera par la suite l’adoption d’une posture adéquate.
Ce rite initiatique donne parfois l’illusion d’une forme de dogmatisme. “Forcer” le passage par l’expérience dans le cadre d’un cours obligatoire académique pose une question éthique pour certains formateurs présents : “peut-on imposer la participation ?”. Les opinions varient.
Le thème de l’injonction à la participation revient en filigrane de plusieurs questions. La participation ne se décrète pas, elle se propose.
À cela, Yann Le Bossé, fondateur de l’approche, répond : “L’important est de présenter le Développement du Pouvoir d’Agir pour sa finalité [la justice sociale] pas pour son titre. La finalité en tant qu’accompagnateur (notre rôle) est simplement de permettre à nos accompagnés de passer de l’impuissance à la « capacité », de restaurer le mouvement”.
Il se veut pragmatique et laisse la créativité ouverte à chaque enseignant. Cette distinction est essentielle, car elle distingue le DPA du développement personnel et annonce le lien vers le développement du pouvoir d’agir collectif que nous aborderons plus loin dans cet article.

Peut-on utiliser le jeu de rôles en formation ?
Une formatrice fait alors la proposition de passer par le jeu de rôles, pour faciliter l’expérimentation si les étudiants ne souhaitent pas partager un problème personnel au service de l’apprentissage. Pour la majorité des formateurs, le jeu de rôle n’est pas une option.
Pour ces derniers, le DPA-PC s’inscrivant dans le réel, l’utilisation du jeu de rôle apparaît comme un simulacre. Le passage par le vécu d’une situation d’impuissance personnelle, permet de venir placer les apprenants/élèves/étudiants, en capacité de ressentir émotionnellement, et physiquement les effets de l’accompagnement DPA. Ces effets vont l’enrichir et pourront devenir une ressource, une connaissance que l’apprenant va mobiliser à son tour dans ces accompagnements professionnels.
Pour d’autres, le jeu de rôles peut aussi avoir un effet de réalité. Il s’agit avant tout de faire l’expérience personnelle d’être accompagné avec le DPA lors d’une situation problématique.
La représentation de l’approche en 4 axes est-elle incontournable ?
Classiquement, l’approche du développement du pouvoir d’agir se représente sous la forme dynamique d’un cheminement entre 4 axes[2]voir représentation du schéma DPA-PC accompagné d’un glossaire en page centrale de l’Akène 11 en interaction.
En premier lieu, soutenue par le questionnement, la personne accompagnée définit son problème en rapport avec le contexte où celui-ci a lieu, elle identifie tous les acteurs impliqués et concernés dans la situation décrite ;
en second lieu, elle nomme les enjeux pour chaque acteur et principalement les siens ; en troisième lieu, elle choisit le plus grand pas possible qu’elle peut faire à l’intérieur du contexte repéré.
Le dernier vecteur, transversal, est celui de l’apprentissage. La personne concernée prend conscience progressivement de ses apprentissages à partir des actions qu’elle entreprend et retrouve progressivement l’estime d’elle-même.
Au début d’un accompagnement, l’accompagnant commence par poser les limites de son cadre institutionnel en parallèle des modalités de l’approche. Son objectif principal est de séparer sa fonction officielle de son rôle d’accompagnant.
Ensuite, faut-il obligatoirement passer par ces 4 axes pour ouvrir les possibles et permettre au bénéficiaire de prendre sa place ? Pour Yann Le Bossé, la présentation en 4 axes souligne l’aspect mécanique de l’approche en opposition à son apparence magique ; il s’agit de ramener les protagonistes au sol.
Quelle place donner aux fondements de l’approche ?
L’un des formateurs propose un nouveau modèle de représentation de l’approche qui inclut les fondements philosophiques et psychosociologiques raccordés à la dynamique des 4 axes cités précédemment. Ces fondements sont un substrat important pour l’explicitation de la posture d’accompagnement cependant leur discussion ne doit pas empêcher l’expérimentation.
Yann Le Bossé :
Quand on reste théorique, on reste dans la sphère intellectuelle et on n’entre pas réellement dans la formation. Une formation à l’approche induit la congruence de la posture d’accompagnement avec la philosophie de l’approche.
Il ajoute :
Il y a une différence entre discuter autour de l’approche, avec des notions théoriques sur les prémices, les postulats, et entrer dans l’approche concrètement. Oui, on peut discuter de manière philosophique autour de l’approche et ça peut créer un débat”.
Cependant quand on parle de « former », donc d’amener les étudiants en capacité de pouvoir mobiliser l’approche dans leur pratique, cela ne peut passer que par l’expérience.
Vu que la pédagogie est une « science de l’expérience », il y a des adeptes, des initiés, des convaincus et des opposants. Il s’agit avant tout d’entrer dans l’expérience et d’éviter de discourir à son propos. Derrière l’aspect magique, la mécanique de restauration du mouvement est à l’œuvre.
Créer la rencontre
Notre connaissance avance : former au DPA c’est créer un contexte pour apprendre à accompagner à partir de sa propre expérience de l’impuissance, dans une posture où accompagnant et accompagné sont tous deux sujets grâce au modèle de questionnement.
L’un des formateurs nous dit interroger souvent ses étudiants en leur demandant : « comment considères-tu celui qui est en face de toi ? Est-ce que tu le vois comme un sujet ? » Ou encore, “tu conceptualises cela comme une rencontre ?« . Il n’attend aucune réponse formelle à cette question.
Être formateur au DPA invite à améliorer sa propre « technique d’accompagnement ».
Comment apprendre à « bien » accompagner ?
Bien accompagner selon l’approche DPA passe par le travail de sa manière d’être présent et en relation : exercer sa capacité d’écoute, freiner son envie d’aider, viser l’émancipation des publics accompagnés, la justice sociale. Ceci demande parfois un gros travail de déconstruction et d’abord de quitter une posture militante (afficher ses valeurs), de sauveur (faire à la place) ou de policier (noter ce qui ne va pas).
Une formatrice questionne :
Il est difficile de faire entrer dans la tête des étudiants qu’ accompagner n’est pas « faire à la place ». Difficile pour les étudiants, de concevoir qu’on peut s’autoriser à ne rien prescrire et être légitime, se valoriser, dans sa fonction de travailleur social.
Yann Le Bossé confirme en disant que le rôle de praticien•ne en DPA est finalement, non pas un rôle d’expertise sous-tendu par un rapport de pouvoir initié/sachant, mais qu’on est bien sûr un rapport d’apprentissage artisanal, par essais et erreurs ; le rôle de travailleur social est de travailler avec la personne, comme un artisan dans une co-construction triangulaire entre le matériau, l’accompagné et lui-même.
Ainsi que l’indique le récit de l’escalade en montagne, l’idée de la démarche conscientisante (axe 4 de l’approche) résulte de la rencontre entre deux êtres qui sortent tout deux enrichis de l’échange qui vient d’avoir lieu. Une formatrice se réjouit que le sujet du DPA vienne à la fin de la formation d’assistant social, après les stages quand les étudiants ont déjà un peu d’expérience professionnelle.
Hors contexte de stage, il existe peu de cours où les étudiant•e•s peuvent s’exercer. Pour s’approprier la posture, les temps de pratique et d’exercice sont essentiels et les formateurs donnent toute leur place à ces moments privilégiés. Les cours de DPA sont l’espace idéal dédié à expérimenter, penser, réfléchir à la manière d’accompagner. Toutefois, certaines contraintes comme le nombre d’étudiants peuvent parfois nuire à ces temps où les expériences se transforment en apprentissages.

Le Développement du Pouvoir d’Agir Collectif
Comment former au DPA collectif ?
Ce qui fait sens pour la pratique ne s’arrête pas à la restauration du rapport à l’action d’un individu mais s’inscrit dans la solidarité avec les plus vulnérables. Depuis les années 90, Yann le Bossé a élaboré son approche en collaboration avec d’autres chercheurs comme Bruno Bourassa[3]Manon Chamberland, Bruno Bourassa, Yann Le Bossé. Bien-être, développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités et apprentissage tout au long de la vie, 2017. et William « Bill » Ninacs,[4]William A. Ninacs. Empowerment et intervention : développement de la capacité d’agir et de la solidarité, Presses de l’université de Laval, 2008. qui eux-mêmes s’inspirent de la pédagogie des opprimés prônée par Paolo Freire[5]Paolo Freire, Pédagogie des opprimés (écrit en portugais en 1968), suivi de Conscientisation et révolution, Éditions Maspero, 1974. et du syndicalisme de quartier (Community Organizing ) pratiqué par Saul Alinsky.[6]Saul Alinsky, Le Manuel de l’animateur social, une action directe non violente, Présenté par Jean Gouriou, traduit de l’américain par Odiel Hellier et Jean Gouriou, éd. le Seuil, 1976 pour la … Continue reading
Le DPA au niveau personnel est indissociablement lié au DPA au niveau des collectivités. Il se déploie en relation avec l’évolution du contexte de la situation. Les transactions positives (Win-Win) initiées par la personne dans son environnement sont soutenues et stabilisées grâce au respect des règles des droits humains. Les doléances des personnes concernées et leurs revendications, sont notées et portées devant les responsables compétents.
Pour sensibiliser au travail collectif, certains formateurs partent par exemple de la résolution par les étudiants de difficultés structurelles existantes dans le contexte de formation. Ils constituent la classe en collectif et prennent en compte les changements structurels nécessaires à l’évolution de la situation envisagée.
Cela suppose notamment que les étudiants en formation puissent se confronter au contexte institutionnel de leur formation (exemple : qui institue les règles de la formation ? Quelle place pour les participant·es à ce propos ?).
À ce niveau, la pratique du DPA collectif peut devenir un outil de recherche collaborative. Comme le font les Plans de Cohésion Sociale[7]Lire à ce propos l’article de Sophie Croisy « Restaurer le pouvoir d’agir, l’expérience d’un projet collectif dans les Marolles » sur les sites de logements sociaux ou les services d’action en milieu ouvert (AMO) avec les jeunes dans les quartiers, il s’agit d’élaborer des diagnostics sociaux locaux avec les habitant·es concerné·es et de les préparer le cas échéant à porter leur plaidoyer à la connaissance des politiques.
Évaluer ?
En fin de journée, nous avons soulevé brièvement la question de l’évaluation : comment rester cohérent en termes de DPA en tant que formateur-évaluateur et en même temps personne-ressource en DPA ?
Il s’agit là aussi de quitter ses représentations habituelles. Faut-il évaluer si les étudiants ont réussi à incarner cette nouvelle posture d’accompagnement du DPA ? N’est-il pas préférable de proposer des auto-évaluations aux étudiants ? Mais alors, comment évaluer l’effectivité de la posture ?
L’idée partagée par les concepteurs de l’approche et leurs prédécesseurs venus de la pédagogie populaire est que le formateur par sa pratique apprend autant de son expérience que les personnes en formation. Il existe un avant et un après pour le formateur autant que pour l’apprenant.
Le sujet de l’évaluation reste en suspens, nous le reprendrons dans le numéro prochain de la revue sur le même thème que celle-ci. Nous l’articulerons avec la question interculturelle et celle des territoires.
En conclusion
La présence de Yann Le Bossé est venue donner une part de légitimité à chacune des réflexions posées et elle a facilité la rencontre entre les formateur·rices dont chaque signature particulière vient ajouter de la consistance au DPA. De cette journée de recherche collaborative, chacun des formateur·rices présents ressort mobilisé avec plus de questions que de réponses et habité par une posture d’humilité.
Comment rester congruent avec la posture facilitatrice en tant qu’enseignant·e ? Comment relier la pratique et les fondements ? Faut-il pratiquer les jeux de rôles ou installer un labo “réel” ? Comment éprouver l’impuissance et en sortir en contexte de formation ? Comment sortir de l’individualisation des pratiques et initier des actions collectives et communautaires ou des changements structurels, avec les étudiants ?
Comment dépasser l’injonction à la participation tant dans la pratique que dans la formation ?
Yann Le Bossé rappelle que l’approche a pour unique vocation le passage à l’action, le cadre théorique est là pour guider, modéliser.
La notion des axes, c’est juste une création. On n’est pas dans une configuration binaire. Les axes il y en a 4, ils vont chacun dans des directions différentes. Le seul espace-temps de l’action est le présent et donc c’est une conception philosophique. L’approche n’est pas « toute prête à penser ». C’est une création qui n’a pas de sens universel, elle a un sens relatif. L’important c’est de passer de l’état d’empêchement à l’action.
Il va plus loin, il s’agit de modifier le rapport à l’action, car le potentiel de mobilisation existe toujours même si la personne n’en est pas consciente.
Il est essentiel, en même temps, de revenir à la finalité de l’approche, la tension vers plus de justice sociale. Cette tension permet d’asseoir toute la pratique et devrait mettre d’accord les travailleurs sociaux et ayants droit.
Si le DPA-PC a sa place dans les cursus de formation des professionnel•le•s en première ligne du travail social, c’est avant tout pour remettre l’objectif de l’émancipation sur le devant de la scène de l’action sociale, à une ère où, sous couleur de simplification et d’efficacité, le législateur tend à dégraisser les services publics et privés garants de la redistribution et de la solidarité.
Notes de bas de page[+]
| ↑1 | Yann Le Bossé. Sortir de l’impuissance. Invitation à soutenir le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (2012). Tome 1, Fondements et cadre conceptuel, Québec : Éditions Ardis. |
|---|---|
| ↑2 | voir représentation du schéma DPA-PC accompagné d’un glossaire en page centrale de l’Akène 11 |
| ↑3 | Manon Chamberland, Bruno Bourassa, Yann Le Bossé. Bien-être, développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités et apprentissage tout au long de la vie, 2017. |
| ↑4 | William A. Ninacs. Empowerment et intervention : développement de la capacité d’agir et de la solidarité, Presses de l’université de Laval, 2008. |
| ↑5 | Paolo Freire, Pédagogie des opprimés (écrit en portugais en 1968), suivi de Conscientisation et révolution, Éditions Maspero, 1974. |
| ↑6 | Saul Alinsky, Le Manuel de l’animateur social, une action directe non violente, Présenté par Jean Gouriou, traduit de l’américain par Odiel Hellier et Jean Gouriou, éd. le Seuil, 1976 pour la traduction, titre original, Rules for Radicals, 1971. |
| ↑7 | Lire à ce propos l’article de Sophie Croisy « Restaurer le pouvoir d’agir, l’expérience d’un projet collectif dans les Marolles » |