Tout travail mérite-t-il salaire ?

Femmes pansements, on nous ment

Les femmes sont majoritaires dans les emplois peu valorisés, qu’ils soient identifiés en tant que tels ou invisibilisés, comme le travail qu’elles accomplissent dans la sphère domestique. Comment donner de la valeur à leur travail, et quelle valeur ? La valeur monétaire par le biais de la rémunération du travail domestique, du salaire à vie ou de l’allocation universelle répondrait-elle à cette recherche d’égalité et d’émancipation des femmes ?

Travail productif et travail reproductif

Pour commencer, il s’agit tout d’abord de différencier le travail « productif » du travail dit « reproductif ».

Le travail productif est le travail, souvent salarié, producteur de valeur et de plus-value dans le système capitaliste.

Le travail reproductif quant à lui, fait référence aux activités nécessaires pour soutenir la production et la reproduction de la force de travail. Cela englobe un large éventail de tâches, telles que la garde d’enfants, les soins aux personnes âgées, la gestion du foyer, la cuisine et d’autres responsabilités liées à la reproduction de la vie quotidienne.

Ces tâches font largement écho aux métiers du care, entendu dans sa dimension de prendre soin des autres, et rappellent également qu’elles ont été historiquement gérées par les femmes, qui jusqu’à une certaine époque, n’avaient pas accès au travail dit « productif ».

En fait, les femmes ont toujours travaillé. En Belgique, avec la loi de 1900 qui accorde aux femmes le droit à l’épargne, à un contrat de travail et à encaisser leur propre salaire, les femmes ont pu trouver une forme d’émancipation en sortant du foyer. Toutefois, force est de constater que les femmes actives au sein du travail productif évoluent souvent comme salariées dans des fonctions similaires au travail reproductif.

De plus, avec cet accès au travail productif, les femmes n’en ont pas pour autant été libérées du travail reproductif. En effet, elles doivent désormais cumuler ces deux formes de labeurs. De ce fait,
elles sont contraintes à plus de flexibilité et donc sujettes à plus de précarité. Et, si toutefois elles parviennent à se défaire de ces tâches domestiques, c’est généralement pour les déléguer à d’autres femmes encore plus précarisées.

Il va cependant de soi que ces tâches ne sont pas uniquement supportées par des femmes. Néanmoins, elles restent majoritaires.

Regards sur quelques études sur les questions de genre et de travail

Dans son rapport intermédiaire du « Plan Genre » 2022-2024,[1]Plan Genre Région wallonne (wallonie.be) la Région wallonne souhaite, dans la mesure 29, « renforcer la mixité des représentations dans tous les secteurs professionnels et métiers d’avenir ».

Son analyse de la répartition hommes/femmes dans les études supérieures montre « que les femmes sont moins représentées dans les filières dites masculines qui offrent plus de débouchés et d’opportunités et, finalement, de meilleurs salaires. C’est notamment le cas du secteur numérique/informatique, ainsi que des filières dites STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) ».

Pour compléter ces constats, le graphique qui suit, issu de l’étude « Le marché du travail selon le genre » réalisée par Statbel,[2]Statistique Stabel : Le marché du travail selon le genre (fgov.be) met en évidence le fait que la présence des femmes dans les métiers de la santé et de l’action sociale est indéniablement majoritaire.

Il en va de même dans la sphère privée. Bien que la répartition des tâches ménagères tende vers un meilleur agencement, les femmes continuent à effectuer la majorité de ces tâches comme en atteste le graphique suivant.[3]Femmes et hommes en Belgique – 3ème Édition – Chapitre 7 : Emploi du temps (belgium.be)

Autre lieu souvent investi par les femmes, le bénévolat et l’aide aux personnes proches.

Dans son rapport paru en décembre 2020, la Plateforme francophone du volontariat[4]2020 – Les chiffres clés du volontariat en Belgique (levolontariat.be) pose les constats suivants :

Une répartition stéréotypée des rôles

  • Les femmes et hommes sont tout aussi nombreux à s’engager, mais…
  • Les hommes sont surreprésentés dans les fonctions dirigeantes,
  • les femmes sont surreprésentées dans les fonctions de services, les tâches administratives et élémentaires (comme faire la vaisselle ou préparer la salle des fêtes, par exemple).
  • Les hommes sont plus nombreux dans le sport
    et les femmes dans la jeunesse, l’enseignement-formation-recherche et dans les soins de santé.

Enfin, voici la répartition hommes/femmes chez les aidants proches :[5]Analyse statistique de l’enquête sur le vécu des aidants proches pendant le confinement lié à la COVID-19 (aidants-proches.be) le graphique parle de lui-même.

L’ensemble de ces chiffres objectivent la présence des femmes dans les milieux salariés dévalorisés, leurs actions invisibles dans la reproduction de la force de travail et le soin porté aux autres de manière rémunérée ou bénévole.

De surcroît, s’ajoute au fait que ces emplois occupés par des femmes soient mal rémunérés l’écart salarial entre hommes et femmes : « En Belgique, l’écart salarial entre les sexes, c’est-à-dire la différence de salaire horaire entre les femmes et les hommes, s’élevait à 5 % en 2021. Cela signifie qu’en 2021, les femmes gagnaient en moyenne 5 % de moins par heure que leurs homologues masculins ».[6]Ecart salarial | Statbel (fgov.be)

Ce panorama révèle une forme de déni et de mépris envers ce travail reproductif dans notre société. Et, dès lors, une forme de mépris envers les femmes qui le prennent majoritairement en charge.

Comment revaloriser le travail des femmes ?

Alors, comment revaloriser ce travail des femmes ?

Une des pistes à explorer serait celle de la rémunération du travail reproductif invisible. C’est en tout cas la proposition de Leopoldina Fortunati dans son ouvrage « L’Arcane de la reproduction ».[7]L’Arcane de la reproduction –Leopoldina Fortunati, Edition Entre monde, 2022 Il s’agirait de rémunérer le travail reproductif  afin d’émanciper les femmes et de les prémunir des crises économiques dont elles sont les premières à devoir affronter les conséquences.

Deux autres propositions dans l’air de temps permettraient de répondre à cette valorisation monétaire : l’allocation universelle et le salaire à vie.

L’allocation universelle suggérée par André Gorz propose une réduction du temps de travail et une rémunération en échange de la participation au processus social de production. Ce revenu inconditionnel ne serait pas une allocation sociale telle qu’elles existent aujourd’hui et qui maintient les bénéficiaires dans une forme de soumission. Il s’agirait d’une somme suffisante permettant à chaque personne de vivre dignement et de profiter de temps libre en rendant le travail productif moins primordial.

L’idée du salaire à vie portée par Bernard Friot repose quant à elle sur l’adoption d’une échelle de salaire en fonction de la qualification de la personne et non de l’emploi occupé. Ainsi, chacun étant considéré à partir de sa majorité comme un·e travailleur·euse, toute activité deviendrait donc travail, qu’il s’agisse de travail productif ou reproductif.

Les métiers du care ont démontré leur essentialité durant la crise Covid. Pourtant, ils font l’objet de coupes budgétaires récurrentes, ce qui apparait comme paradoxal.

Je me questionne toutefois : la valorisation de ces activités reproductives et productives portées par les femmes doit-elle nécessairement passer par une valorisation monétaire ?

Une des objections classiques aux propositions énoncées est la menace de renvoyer les femmes dans leur foyer et de perdre en lien et en valorisation sociale.

Dès lors, une alternative n’existerait-elle pas dans la création d’espaces communs où une forme de valorisation sociale pourrait se développer ?

Les espaces communs permettent de sortir de l’opposition public/privé en mettant l’accent sur les décisions collectives. En participant activement à ces espaces communs, les femmes pourraient contribuer à changer les perceptions sociales sur leurs conditions. Elles pourraient continuer à jouer un rôle-clé dans la construction des liens sociaux et la préservation du bien-être des uns et des autres en défendant un environnement favorable au développement équitable. Elles auraient la possibilité de participer activement à la prise de décision, de promouvoir l’égalité et de renforcer leur émancipation.

Pour donner un exemple concret, en Belgique, de commun émancipateur pour les femmes, je citerai celui de la première crèche parentale qui a ouvert en 2004 à Louvain-la-Neuve. Dans cette crèche, les parents et donc principalement les mamans, participent à la gestion de la crèche en prenant part à l’Assemblée générale et au Conseil d’administration mais surtout, elles favorisent sa gestion quotidienne en offrant trois heures par semaine de leur temps pour assurer son fonctionnement collectivement.
Cela permet aux mamans une plus grande flexibilité et une meilleure conciliation entre travail et vie de famille, tout en conservant une implication dans l’éducation de leurs enfants. De plus, les mamans impliquées peuvent alors exercer des responsabilités et participer à la prise de décisions en contribuant directement aux activités et à l’environnement éducatif de leurs enfants.

Une autre piste serait de permettre aux femmes d’alléger leur temps de travail en fonction du travail reproductif qu’elles ont en charge tout en maintenant un salaire digne.

Il apparait en tout cas nécessaire pour les femmes de s’emparer de ces questionnements car personne ne le fera à leur place. Il s’agit de sortir du discours « à travail égal, salaire égal », car, comme le démontrent les nombreuses études citées dans cet article, une part importante du travail « invisible » est assumé par les femmes.
À nous alors, femmes, de faire de propositions innovantes.

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