De l’homme machine à l’homme réseau

Philippe Hodru, militant d’ATD Quart Monde, m’a emmenée en balade dans son environnement proche autour de la question : «qu’est-ce qui fait soin dans mon quartier ?».

Il habite un quartier populaire bruxellois et aux niveaux régional et international. Il décrit le monde tel qu’il lui apparaît aujourd’hui. A ces yeux, le modèle de management néolibéral qu’il avait constaté à l’œuvre dans son métier de géomètre, s’est imposé partout, jusque dans les institutions de soin : les relations humaines sont devenues mécaniques, les soins sont automatisés. Pas à pas, à partir d’expériences issues de l’exploration d’un quartier, Philippe et Véronique entrent en dialogue et en réflexion autour du CARE. Il en résulte un récit dialogué qui met en évidence des expériences de déshumanisation quotidiennes, presque banalisées.

Lors de l’atelier d’écriture collective qui a donné lieu à cette revue, nous nous sommes référés à la définition du CARE reprise par Joan Tronto :

Au niveau le plus général, nous suggérons que le CARE soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre « monde », de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie.

Voir B. Fisher et J.C. Tronto, « Toward a feminist theory of care, in E.Abiel et M. Nelson (DIR.), Circles of Care : Work and Identity in Women’s L ifes, State University of New York Press, Albany, NY, 1991, p.40.

Une maison de repos où rien ne se passe

Dans son parcours de vie, Philippe a eu l’occasion de distribuer bénévolement les repas dans une maison de repos et il a constaté que les capacités de décision des résident·e·s ne sont jamais sollicitées. Ni les menus ni les horaires ne font l’objet de choix de la part des résident·e·s. Les conditions sanitaires, les horaires de travail commandent la manière de distribuer. Le chariot fait sa tournée et chacun·e reçoit sa boîte. Quant à la nourriture prémâchée, réservée aux sans dents, elle est sans goût.

Il expose ses observations :

« Certain·es résident·e·s craignent d’autant plus d’être oublié·e·s, que c’est souvent le seul moment où ils rencontrent quelqu’un dans la journée. Le temps de kinésithérapie est réduit à une heure collective pendant laquelle les résident·e·s sont assis·e·s en rond. Les visites sont rares et limitées. La plupart du temps, les résident·e·s sont dans un fauteuil face à la télévision.  Rien ne se passe. Deux ou trois fois par après-midi on les oblige à boire de l’eau ».

Le contact humain perdu dans les liaisons numériques

Le 10 octobre dernier, Philippe a participé à une manifestation devant l’Albertine contre l’usage systématique du numérique par les services publics. Il partage en effet le constat d’autres manifestants :

 « Toutes nos demandes vis-à-vis des administrations passent par le numérique. Le dialogue avec les administrations n’est plus possible ».

La revendication portait notamment sur la présence de guichets obligatoires. Les associations comme Lire et Ecrire, sollicitées à ce sujet par des personnes précarisées, se sont mobilisées et les Habitants des images[1]Philippe participe également aux activités militantes de l’association Habitant·e·s des Images. Le Grain a présenté cette association dans le numéro 5 de notre revue Akène. Voir Huybrecht … Continue reading ont également posé une urne pour recueillir des témoignages. Lors de cet événement, Philippe a eu l’occasion d’écouter Kate Rayworth, qui propose d’inverser la pyramide sociale : que ceux qui sont en haut se préoccupent de ceux qui sont en bas.

Source : la théorie du donut une nouvelle économie est possible (oxfamfrance.org)

Nous partageons les mêmes constats de terrain, les personnes en situation de précarité exercent de plus en plus difficilement leurs droits. Ils n’ont pas le matériel informatique nécessaire et butent devant le langage administratif. Confrontés une nouvelle fois à l’impuissance ils abandonnent le combat pour leurs droits. D’après une recherche de la Fondation Roi Baudouin, 40% des ayants droits ne demandent rien. Ils entrent dans un cercle vicieux ; ils sont considérés comme de mauvais parents car ils n’ont même pas les moyens de loger leurs enfants. Philippe me donne l’exemple d’une famille sans logement à qui, menacée de se voir enlever ses enfants alors même que le CPAS refuse de payer la caution pour un appartement.

Marcher au rythme du dernier

ATD Quart Monde (Agir Tous pour la Dignité) préconise de ne jamais laisser quelqu’un en arrière. La dématérialisation des relations humaines va à l’encontre de ce principe : les facteurs, les banques, les administrations, etc. disparaissent de l’espace public. Les méthodes de gestion sont prédéfinies par des algorithmes. Les employés ne sont pas en mesure de donner des explications. La communication est rompue.

Il en résulte une perte d’autonomie et des intrusions des services d’aide dans la vie privée des personnes pour la déclaration fiscale, le remboursement de soins de santé, l’accès au chômage, …

Philippe souligne :

« Le monde devient incompréhensible pour les personnes simples. On ne prend plus la peine de placer des marques d’orientation dans l’espace public. Avant, les trams se reconnaissaient à leur couleur ».

Que changer ?

Des lieux ressources sont présents çà et là dans l’environnement proche de Philippe. Faire partie d’un réseau comme ATD Quart Monde est une manière de lutter contre l’individualisme ambiant : la personne inscrite dans son réseau se libère de l’emprise de l’homme machine.

A ce sujet, Philippe repère les ressources de son environnement :

« Dans mon quartier, on peut aller à la Maison médicale sans rendez-vous. Les médecins te suivent et t’envoient éventuellement vers un spécialiste. Une fois par semaine, des activités plus sociales y ont lieu. Par exemple, une visite en bateau sur le canal de Willebroek, une campagne diététique et différentes activités le vendredi. »

Chemin faisant, nous poursuivons nos  échanges à contresens de la mécanisation des relations  pour s’attarder sur ce qui fait soin dans  le quartier.  Philippe liste des lieux emblématiques et dessine un réseau (source) d’humanité.

Ce qui fait soin dans mon quartier

Le Sajou, magasin de jeux, organise des temps de jeux en groupe. Les tables sont disposées suivant des thématiques spécifiques. Un Flat Hôtel abrite une famille roumaine en attente de papiers. Des jeunes Africaines du centre de la Croix-Rouge font une démonstration de danse lors des portes ouvertes du centre. Il y a aussi des initiations aux cuisines régionales.

Au sein de l’association Ploef, la salle de concerts invite les danseuses africaines. Une personne inscrite au SEL et qui fréquente la salle de concerts leur apprend le néerlandais. Dans l’atelier Tricotage et Papotage, les femmes esseulées se retrouvent.

Réhumaniser le monde

Au fil des discussions, le centre de la Croix-Rouge apparaît au cœur des rencontres possibles dans le quartier, celui de Jette compte 26 travailleur•euse•s pour 127 résident•e•s, principalement des femmes : 3 A.S. pour le volet procédural de la demande de protection internationale, des accompagnateurs individuels pour la vie quotidienne, une infirmière qui accompagne le volet médical, fait le lien avec les prestataires de soins et les résident•e•s.  Les MENA (Mineurs Etrangers Non Accompagnés) sont suivis par des éducateurs spécialisés. Une équipe de nuit est présente pour les réveils nocturnes parfois difficiles ainsi qu’une équipe de maintenance technique et un comptable.

Philippe a interrogé une des responsables de ce centre pour mieux comprendre ses activités : Chloé Michelet. Chloé est une de ces femmes engagées que Philippe apprécie autant qu’il apprécie la présence de cette institution qui anime son quartier. Elle est anthropologue de formation, sa motivation principale est d’apporter de l’humanité là où elle manque. « C’est le sens même de l’accueil », dit-elle, « offrir un toit, de la nourriture, une scolarité, une formation, un suivi médical, permettre à des personnes, principalement des femmes, de se sécuriser pendant un moment après un parcours long, violent, parsemé de deuils et de pertes ».

Philippe fait part de son avis au sujet de l’existence des centres d’accueil :

« L’accueil n’est pas la solution à tout mais il a le mérite d’exister. L’accueil relève du droit international, il est garanti par la convention de Genève à toute personne dont l’Etat n’est pas en mesure d’assurer la protection. Il est toujours important de le rappeler. »

Chloé expose à Philippe les objectifs de la structure d’accueil : d’une part, veiller au bien-être physique, émotionnel et psychologique des résident•e•s, d’autre part, veiller à s’intégrer dans la vie locale, être attentif au voisinage et au tissu associatif. Il s’agit d’être support de résilience pour les personnes afin de répondre à la perte de repères consécutive aux parcours et aux violences subies : identifier ses besoins, les barrières, les difficultés, leur redonner le pouvoir perdu en tant qu’actrices de leur propre vie. Les professionnels réhumanisent progressivement les résident·e·s., étape par étape, les mettent en lien avec l’environnement, soignent les impacts des symptômes post-traumatiques au niveau du sommeil, de la mémoire, etc.

Dans le quartier, le centre prend également des initiatives pour se faire connaître, sensibiliser aux problématiques de l’exil, aider à déconstruire les préjugés suscités par certains discours.  Il cherche surtout à créer du lien au bénéfice des résident·e·s. car en fin de parcours, qu’ils soient reconnus ou non comme demandeurs d’asile, ils devront prendre appui sur un réseau, connaître leurs droits et les faire valoir.

Le centre entretient de bons rapports avec le facteur et l’agent de quartier qui fonctionnent à l’ancienne, prennent le temps de déposer le courrier aux bonnes personnes, de dialoguer.

La manière dont l’accueil est organisé par ces professionnelles touche particulièrement Philippe car pour lui, ce lieu crée du lien dans un monde en perte de sens, des liens générateurs de soins face au monde robotisé qui s’insinue partout.

La balade continue : une invitation à marcher ensemble

Arrivés au terme de cette étape d’exploration, nous nous interrogeons sur le fruit de nos pérégrinations en duo à la recherche de ce qui fait soin pour Philippe. Nous réalisons que ce qui fait soin est à portée de rencontre.

Tout dépend de la manière dont on s’inscrit dans son environnement ou dont on l’investit : s’y inscrit-on en tant qu’individu rouage d’un système qui tend à la désintégration ? Ou s’y investit-on en tant que personne reliée à un réseau d’humains ?

L’invitation est lancée : poursuivons la balade ensemble…

ATD signifie « Agir Tous pour la Dignité ». ATD Quart Monde est un mouvement international qui agit localement et globalement en combattant la pauvreté sur le long terme directement avec celles et ceux qui la vivent. Ce mouvement rassemble des personnes de tous horizons pour réfléchir, agir et vivre ensemble différemment.

Le Crédo de cette association est le suivant : unir les forces pour atteindre celles et ceux qui sont exclu·e·s dans nos sociétés et reconnaître la contribution indispensable des personnes vivant dans la pauvreté sont des étapes essentielles pour mettre fin à la misère et bâtir la paix.

[Adapté du rapport moral 2021 de l’association, en ligne sur https://atd-quartmonde.be/]

Comme l’exprime Joan Tronto : le soin ne se limite pas à une relation entre 2 personnes, le plus souvent mère-enfant, il dépasse l’orbe habituelle d’action des femmes. Il s’étend aux interactions entre humains mais également aux objets et à l’environnement.

Un monde vulnérable pour une politique du care
La Découverte /2009

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Philippe participe également aux activités militantes de l’association Habitant·e·s des Images. Le Grain a présenté cette association dans le numéro 5 de notre revue Akène. Voir Huybrecht D., Ne pas attendre la parole mais la prendre, interview de Savannah Desmedt et Adèle Jacot, Akène 5, février 2023, p.17-25(legrainasbl.org). Voir aussi le site habitants-des-images.be

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