Intersectionnalité
désigne la manière dont différents mécanismes de domination ou d’oppression (racisme, classisme, sexisme, validisme, homophobie…) s’imbriquent, s’articulent et se renforcent mutuellement, rendant la situation de domination spécifique et indivisible.
Sur la question des approches intersectionnelles du soin, voir aussi Akène 6 « Femmes et migrations ».
Quand le soin est politique
« Quand les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête !».[1]Slogan du collectif féministe 8 mars/maart lors de l’invitation à la grève en lutte pour les droits des femmes.
Ce slogan résonne chaque année lors de la journée du 8 mars et porte un message scandé par de nombreuses féministes dans le monde. Une de ses ambitions est de montrer que dans notre société libérale portée sur le capital et la valeur marchande, le travail quotidien des femmes est indispensable. En effet, ces militantes, chercheuses et penseuses féministes, soutiennent que le système capitaliste repose sur un travail (souvent) gratuit, invisible et peu valorisé, majoritairement porté par des femmes. En effet, le travail des femmes a historiquement été assigné à celui du soin. Cette question du care, ou du soin au sens large (des gens, de nos lieux de vie, de notre environnement, du monde) qui comprend le travail domestique et émotionnel, a été portée et théorisée par d’illustres penseuses féministes : Joan Tronto, Carol Gilligan, Wendy Hollway, pour ne citer qu’elles.
Sous cette « coupole du care » [Dussuet et al, 2013], se trouvent une multiplicité de types d’emplois, dont le secteur associatif. De façon très spécifique, nous observons qu’en Belgique, la fonction de soin aux autres s’appuie énormément sur le travail associatif et le bénévolat.[2]Voir les chiffres du rapport sur le volontariat en Belgique de 2021 ou encore le baromètre des associations 2022 de la Fondation Roi Baudouin. Ce secteur n’échappe donc pas à la règle, étant très féminisé,[3]En Belgique francophone, 72% des emplois associatifs sont occupés par des femmes (Observatoire de l’économie sociale 2020). précaire et peu rémunérateur. Cependant, il vient également charrier la question de l’action militante et du bénévolat qui en sont au cœur et produisent un paradoxe : les valeurs humanistes et démocratiques que les associations promeuvent ne sont malheureusement pas incarnées quand il s’agit du soin et de la qualité de travail proposée à ses employé·es (par exemple, le niveau de salaire des travailleur·euses du secteur associatif sont généralement relativement bas et les contrats sont souvent à temps partiel ou à durée déterminée, maintenant ces travailleur·euses dans des situations d’insécurité financière).[4]Pour aller plus loin, voir le travail de Annie Dussuet, Érika Flahault et Dominique Loiseau (2013). Pourtant, dans ce monde rempli d’inégalités où la lutte pour la justice sociale n’a jamais été aussi nécessaire, ce travail du soin reste fondamental et la réflexion féministe en son cœur, une question existentielle et politique.
Pourquoi un travail du soin « par et pour les femmes » ? Bien au contraire d’une pensée essentialiste qui voudrait assumer l’aspect naturel de cette volonté de prendre soin, il s’agit de porter la réflexion sur l’enjeu politique de la précarité en l’observant sous l’angle analytique du genre. En effet, au vu de leur identité de genre et en dépit de leur pouvoir de choix, d’agir et de résister face aux injustices et aux dominations, les femmes précarisées subissent de nombreuses violences spécifiques. Dès lors, des travailleuses sociales, bénévoles et militantes, tentent de répondre aux besoins d’autres femmes dans une optique féministe du soin, qui tient compte de l’imbrication des violences de genre avec d’autres dimensions.
Un contexte de violences intersectionnelles
Les violences basées sur le genre sont le bras armé du patriarcat, ce système insidieux qui impose une supériorité masculine dans toutes les sphères de la société. Elles sont malheureusement encore largement présentes, dans l’espace public, mais aussi dans les espaces privés et intimes. Celles-ci conduisent les femmes et les personnes sexisées[5]Une personne sexisée est une personne issue d’une minorité de genre et victime du sexisme et du patriarcat (incluant les femmes cisgenre, transgenre et personnes non-binaires perçues comme … Continue reading à être systématiquement dé- ou sous-valorisées, discriminées, violentées psychologiquement et/ou physiquement. Par ailleurs, les violences vécues par les femmes sont multiples et les discriminations qu’elles peuvent subir ne se limitent pas uniquement à leur genre. En effet, la classe, la « race »[6]La « race » est ici comprise comme une construction sociale et implique l’action de « racialiser » ou différencier et catégoriser une personne sur base de son origine, de son phénotype, de … Continue reading ou l’ethnicité (mais encore le handicap, l’âge, la nationalité ou l’accès à la citoyenneté) peuvent être des facteurs qui alimentent les hiérarchies posées par le patriarcat et qui renforcent les violences à l’égard des femmes dites « racisées », « précarisées », « handicapées », « sans-papiers », … Cette réflexion initialement amenée par les féministes afroaméricaines, a été théorisée par Kimberlé Crenshaw[7]Kimberlé Crenshaw est une juriste afro-américaine qui a théorisé l’intersectionnalité, notamment au travers d’un article sur la prise en charge des femmes noires victimes de violences … Continue reading qui lui a donné le nom d’intersectionnalité. Ce concept nous permet de comprendre le caractère multiple des positionnements féminins de manière spécifique, dans les situations de migration et/ou de sans-abrisme, mais aussi, de manière plus générale, d’analyser / éclairer les expériences différenciées des rapports de genre, de race et de classe.
Ainsi, pour les femmes en situation de migration, de mal logement ou sans domicile, les violences de genre viennent s’articuler à celles de la précarité. S’y ajoutent le racisme et la xénophobie, entre autres. La multiplicité de leurs parcours semble mettre en lumière une imbrication des rapports de domination à la croisée desquels elles se trouvent. Elles vivent une accumulation de diverses violences : les violences sexuelles et sexistes, les grossesses non désirées, les violences du parcours migratoire (depuis le pays d’origine, sur la route et sans exception pour l’Europe), notamment l’utilisation du corps comme monnaie d’échange pour les traversées de frontières, les mutilations génitales, les mariages forcés ou les rapports inégalitaires, la précarité menstruelle, les violences administratives et juridiques, le racisme et les discriminations, la fracture numérique, etc. Le croisement de ces multiples violences fait de ces femmes des personnes parmi les plus marginalisées et invisibilisées de nos sociétés, dans un contexte d’individualisme croissant, d’inégalités grandissantes, de cloisonnement des continents, de politiques de frontières répressives et de crise de l’accueil et aussi, de la solidarité.
Ainsi, pour les femmes en situation de migration, de mal logement ou sans domicile, les violences de genre viennent s’articuler à celles de la précarité.
Des lieux de soin féministes intersectionnels
Qu’elles soient envisagées comme pratiques d’accompagnement, comme logiques d’accueil ou comme leviers de changement pour les organisations,[8]Pour aller plus loin, voir l’ouvrage « Pratiques interculturelles féministes » de Audrey Heine, Catherine Bourassa-Dansereau et Estibaliz Jimenez (2023). les réflexions féministes intersectionnelles sont de plus en plus mobilisées par les professionnel·le·s pour rendre compte des réalités de terrain, mais aussi pour envisager un travail adapté pour dénouer l’imbrication de ces inégalités. Pour tenter de comprendre comment ces réflexions sont portées et mises en pratique, nous sommes allées à la rencontre de deux espaces au projet particulier à Bruxelles, qui conçoivent et pratiquent le soin féministe, en non-mixité. Nés dans des contextes et pour des raisons différentes, ces deux projets ont été créés sur base d’un même constat, celui d’un besoin de prise en charge spécifique pour des femmes invisibilisées et vulnérabilisées par la société dans laquelle elles (sur)vivent.
La Sister’s House (Bel Refugees) et le centre Circé (l’Ilot)
La Sister’s House (SH) est le centre d’hébergement, d’information et d’accompagnement par et pour les femmes de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés – Bel Refugees. Elle accueille des femmes isolées, migrantes et sans-abri depuis novembre 2018. Sa création est née de constats des bénévoles qui organisaient l’hébergement citoyen[9]Mouvement citoyen lancé par la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés en septembre 2017, dans une optique de mise à l’abri des personnes migrantes arrivées à Bruxelles afin d’éviter … Continue reading depuis la fin de l’été 2017, mettant en évidence la nécessité de proposer un accueil spécifique en non-mixité pour les femmes. Porté initialement uniquement par des citoyennes bénévoles, la Sister’s House est un projet innovant et inédit dans le paysage des hébergements d’urgence. En 5 ans d’existence, il a pris l’ampleur d’un dispositif structuré comptant aujourd’hui une équipe pluridisciplinaire de 30 travailleuses sociales et de nombreuses stagiaires pour accueillir et accompagner quotidiennement 85 résidentes.
Le centre Circé est le dispositif d’accueil de jour pour femmes sans-abri de l’asbl l’Îlot et dont l’objectif est d’accueillir, en mixité choisie, des usagères en situation ou en risque de mal-logement. Créé à la suite d’une étude-action[10]Pour en savoir plus, lire le rapport de l’étude-action «Sans-abrisme au féminin, sortir de l’invisibilité» de l’Ilot (2022). qui a permis d’établir des constats, de les analyser et d’en produire des recommandations, le centre Circé a ouvert ses portes en septembre 2023 et devient le premier centre d’accueil de jour pour femmes sans-abri à Bruxelles. L’équipe est composée de 8 travailleuses à temps partiel et de stagiaires, et accueille en moyenne 60 femmes différentes par jour. Elles y viennent prendre un repas, utiliser le service de buanderie ou de consigne, ou encore pour une consultation sociale ou médicale.
Bien que ces deux projets aient émergé au sein d’un secteur qui se veut conscient des différentes dimensions de la précarité sociale, il n’a pas été simple d’assumer la volonté de mettre en place un accueil spécifique en non-mixité. De la même manière que la société patriarcale est à l’origine des violences à l’égard des femmes et personnes sexisées, elle engendre aussi leur invisibilisation, ce qui rend particulièrement difficile de revendiquer des prises en charge spécifiques et adaptées. Pour assumer ce choix dans un secteur prônant la « neutralité » et l’accueil inconditionnel (ce qui revient à renforcer l’exclusion des femmes du fait de la tendance des hommes à la monopolisation des espaces mixtes en l’absence d’une attention spécifique portée sur la présence des femmes ou minorités de genre),[11]À ce sujet, lire (parmi d’autres) les travaux sur la division genrée des espaces publics de Corinne Luxembourg et Camille Noûs (2021) ou encore au sujet des cours de récréation d’Emmanuelle … Continue reading ces projets ont dû s’outiller d’un argumentaire en constante évolution pour faire entendre l’approche genrée de la migration pour l’un, et celle du sans-abrisme pour l’autre, afin de pouvoir répondre à des besoins individuels et visibiliser les enjeux spécifiques de ces situations.
Pourtant, la réalité du terrain ne ment pas : une fois la porte de ces espaces passée, les femmes rencontrées dans ces deux lieux ont très rapidement laissé transparaître leurs blessures à travers des récits, des demandes ou des confidences, en lien avec leur condition de femmes, en plus de toutes les autres dimensions de leur existence précaire. En faisant place à l’expression de douleurs psychiques et corporelles et au besoin d’une consultation psycho-médicale, les travailleuses ont permis la création d’un lien de confiance, indispensable à la suite d’une prise en charge adaptée. Ces espaces non-mixtes ont donc été créés dans une optique de rupture avec les violences intersectionnelles et de création de lien pour permettre une gestion de ces lieux de manière sereine, une appropriation par les usagères et résidentes, mais aussi un travail d’accroche et de création de liens de confiance pour entamer des suivis psycho-médico-sociaux. Tout cela pour permettre à ces femmes d’accéder à des droits, mais aussi en contrariant leur condition d’invisibilité aux yeux de l’État et des institutions.[12]Pour aller plus loin, voir le travail de mémoire de Naïké Garny sur la Sister’s House (2022)
En accueillant de manière spécifique des femmes migrantes et en comptant sur une équipe pluridisciplinaire composée de femmes aux compétences et aux parcours très divers, la Sister’s House a progressivement développé une expertise dans les pratiques d’hébergement, d’accompagnement et d’information de ce public. Pour le centre Circé, malgré une existence plus récente, les multiples formations précédant son ouverture ainsi que les expériences de chacune des travailleuses les ont préparées à accueillir un public de femmes sans-abri, en situation de précarité et souvent en proie à diverses assuétudes. Si les deux projets sont nés pour répondre aux besoins spécifiques de publics différents, il semble cependant que les valeurs, les missions et les pratiques de travail social et de soin, mais aussi l’organisation de ces deux types d’espaces, convergent en de nombreux points.
La sororité
La confiance, l’empathie, la solidarité pourtant indispensables au travail social, sont des pratiques bien plus complexes qu’innées. Elles requièrent de la part des personnes qui se l’accordent et se laissent toucher par les vécus des autres, une capacité de décentration, une forme de don de soi, mais aussi une capacité à se laisser émouvoir et à en faire un moteur de l’action. Cette action vient se positionner en solidarité avec les réalités vécues par d’autres femmes, dans des contextes différents. La solidarité politique entre les femmes, la sororité théorisée par bell hooks,[13]bell hooks est une intellectuelle et militante afro-américaine connue pour ses travaux sur les questions féministes et antiracistes, mais également sur l’amour comme acte politique. et reprise par la pensée féministe, permet de comprendre la possibilité pour des femmes issues de milieux plutôt privilégiés, de mettre leurs relatifs privilèges au service d’autres femmes et de se questionner sur leurs pratiques, dans une optique d’émancipation collective de toutes. Elle se traduit également dans ce que certains collectifs féministes, mais aussi ces structures associatives tournées vers le soin, incarnent et souhaitent incarner : le sentiment d’appartenance à une communauté (en vivant des moments de joie et de peine), en laissant la place aux différences et au rencontres interculturelles (dans des espaces où chacune peut vivre sa culture, ses rites, ses traditions, parler sa langue), en développant la confiance et l’empathie entre toutes (dans des espaces dits « safe » où les femmes peuvent se retrouver, discuter, échanger et être entendues) : « On forme un clan qui se protège les unes les autres quand ça ne va pas, qui fait barrage face aux violences du monde qui nous entoure (…). C’est ça la sororité pour moi… ça ne s’explique pas, ça se vit ! Ce sont des liens qu’on ne comprend pas, mais qui forment une espèce de toile d’araignée où tu sais que tu ne peux pas tomber »,[14]Extrait de l’épisode 2 « Un clan » de la série documentaire audio « Welcome Sister » sur la Sister’s House (2023). explique Delphine, coordinatrice de la Sister’s House. Cette sororité passe également par la création de liens entre les membres des équipes de travailleuses et bénévoles (à travers des moments informels, des débriefings de situations difficiles ou des moments de lutte collective), par la possibilité de montrer que cette équipe de femmes se soutient et « fait bloc », mais aussi par le choix d’un lexique spécifique pour parler du travail social ou des personnes concernées (« usagères » ou « résidentes » plutôt que « bénéficiaires » ou encore même via le mot anglais « sister »). Cela revient à participer à la création d’un collectif, d’une communauté forte de ses membres et de leur vécu commun.
On forme un clan qui se protège les unes les autres quand ça ne va pas, qui fait barrage face aux violences du monde qui nous entoure (…). C’est ça la sororité pour moi… ça ne s’explique pas, ça se vit !
Les pratiques du care
Un premier pas essentiel dans l’accueil et l’accompagnement que ces deux projets partagent est celui de se mettre sincèrement à l’écoute des personnes en demande, de tenter de les comprendre, d’observer ce qui se vit dans les moments et les espaces de rencontre. Il est ici primordial de créer un espace de partage d’expériences, de savoirs, et dès lors de soutien qui laisse place à la libre expression. Cela permet, selon les organisatrices des deux espaces, de se reconnecter au vécu de femmes parfois marqué par des tendances collectives similaires, mais aussi très différent au niveau individuel. On y retrouve l’importance de créer du lien, mais aussi celle d’éviter un lien « aidant-aidée » très asymétrique, pour tendre plutôt à des rapports plus égalitaires, malgré les réalités différentes des unes et des autres. L’optique étant de désinstitutionnaliser le lien et d’éviter de rejouer des formes de dominations déjà bien trop présentes au sein de structures d’accueil traditionnelles et diverses administrations.
Un autre point commun se trouve dans le fait de travailler à l’émancipation individuelle et collective. Cela est mis en place de diverses manières spécifiques à chaque lieu, mais le fil rouge se trouve dans la place laissée à l’autonomie des usagères et des résidentes, par des processus d’appropriation des espaces et de leurs règles, qui sont envisagées en tant que résultat de réflexions à mener collectivement.

Ensuite, il y a la volonté commune d’envisager une approche centrée sur les besoins et le soin dans une vision globale. Il s’agit de percevoir l’accueil comme un cercle vertueux qui permette aux individus de se soigner, s’informer, se renforcer et s’affirmer : prendre soin de soi, des autres et du lieu dans une vision de promotion de la santé globale liée aux besoins, comme avoir accès à un toit pour se loger, de la nourriture et des repas, des produits d’hygiène et une douche, une consultation psycho-médico-sociale, avoir accès à de l’information juridique sur ses droits…
Ces différentes pratiques semblent avoir un impact à plusieurs niveaux. Pour les résidentes ou usagères, comme pour les travailleuses et bénévoles, mais aussi pour la lutte politique de manière plus globale, en soutenant la possibilité de se renforcer collectivement et de laisser une trace de cette expérience par un écho extérieur via des campagnes de plaidoyer, de communication médiatique ou de luttes collectives (participation à des manifestations diverses).
Les « safe space » et la non-mixité
Les deux projets ont été pensés en lieux d’accueil comme des « safe space »[15]Voir les travaux de Patricia Hill Collins sur les « safe space » (2021). en non-mixité ou en mixité choisie. Sophie (travailleuse sociale et infirmière du centre Circé), explique que la notion de safe space recouvre la volonté de « permettre de libérer la parole, de ne pas subir ou de craindre des agressions, de penser les choses avec des personnes concernées sans l’avis de celles qui ne le sont pas, pouvoir réfléchir à comment se sentir mieux dans les espaces en mixité et comment partager le pouvoir, finalement ».
Depuis leurs débuts, ces deux projets s’envisagent comme des espaces où les femmes sont accueillies en non-mixité, se rencontrent, trouvent un lieu d’écoute et d’expression et ensuite une réponse à leurs premiers besoins. La non-mixité est donc une condition structurante d’un lieu où les femmes (résidentes/usagères comme travailleuses ou bénévoles) se retrouvent pour laisser libre cours à l’expression des besoins spécifiques de manière sereine.
Le fait que la plupart de lieux d’accueil traditionnels soient structurellement pensés par et pour les hommes et l’impact que cela a sur l’absence des femmes dans ces espaces fait partie des constats à l’origine de leur création. Ainsi, le besoin de parler librement et de penser avec les personnes concernées sur la manière de partager le pouvoir pour amener vers une auto-émancipation s’est trouvé au centre de la philosophie de ces espaces en non-mixité ou mixité choisie (les hommes y étant acceptés à certaines occasions définies collectivement). En outre, il s’agissait de créer un système de solidarité qui puisse également exister à l’extérieur du lieu, participant au détachement du besoin d’être protégées par les hommes protecteurs souvent dominants et encourageant l’émancipation des femmes.
Si la non-mixité ou mixité choisie permet un cadre plus serein pour l’accueil et l’accompagnement des femmes migrantes et/ou sans-abri, elle n’est cependant pas totalement exempte de complexité et de discriminations. En effet, elle n’empêche pas les violences entre femmes et la misogynie intériorisée par certaines (tenant des discours qui reproduisent des stéréotypes et préjugés envers notamment les femmes, mais aussi les personnes noires ou les personnes transgenre). Aussi, la place et l’accompagnement spécifique des personnes transgenres et non-binaires dans les espaces spécifiquement dédiés aux femmes ne sont pas ou peu adressés dans toute leur complexité, rendant invisibles les obstacles d’accès aux espaces pour ces personnes. Enfin, les différences de classes ou de capital économique et culturel entre les personnes concernées, mais aussi entre ces dernières et l’équipe de travailleuses peuvent tout autant être porteuses de violences symboliques au sein des relations de solidarité.
« permettre de libérer la parole, de ne pas subir ou de craindre des agressions, de penser les choses avec des personnes concernées sans l’avis de celles qui ne le sont pas, pouvoir réfléchir à comment se sentir mieux dans les espaces en mixité et comment partager le pouvoir, finalement »
La question de la non-mixité est complexe et, au-delà du débat du privilège ou de l’inégalité de traitement en faveur des femmes (qui n’en est pas un par le fait qu’il témoigne de la reconduction des mécanismes de domination), il n’est pas toujours simple de continuer à défendre cette position spécifique et inclusive dans un contexte où la précarité ne fait que s’accroître et où il devient de plus en plus difficile de faire porter aux travailleur·euses sociaux·ales la lourde tâche d’endosser et d’appliquer des catégories de vulnérabilité.[16]Voir le travail de Miriam Ngombe au sujet des couloirs humanitaires et la production de catégories arbitraires de l’asile.
Ces deux projets, laboratoires de sororité et de care au cœur de Bruxelles, mettent en lumière des réalités souvent méconnues des citoyen·nes belges. En effet, les pratiques d’accueil des femmes migrantes et/ou sans-abri proposées par des associations et/ou collectifs portant des valeurs féministes sont encore marginal(isé)es. Elles gagneraient cependant à être largement relayées car ces structures révèlent, de manière très concrète, les réflexions et théories féministes à l’essence des pratiques d’accueil, de soin et d’accompagnement.
Soutenir celles qui prennent soin
Le contexte violent dans lequel ces projets se sont créés et perdurent nous amène également à nous questionner sur l’accompagnement et le soin aux personnes qui prennent soin. En effet, les politiques migratoires, l’augmentation globale de la pauvreté et de la précarité sociale et toutes leurs conséquences néfastes sur les individus (dépendances des services sociaux sous-financés, déchéance de droits, tissu social qui s’érode, risques d’assuétudes, d’exploitation sexuelle…), mais aussi la lenteur des procédures et le dé-financement des structures associatives rendent le travail social complexe et difficile. Les obstacles qui se dressent sur les parcours des femmes migrantes et/ou à la rue et les violences de leurs parcours et leurs récits peuvent générer chez les personnes qui les accompagnent un risque de découragement, d’épuisement, allant parfois jusqu’à l’expérience de traumas indirects ou de stress vicariant.[17]Le concept de « trauma vicariant » ou encore appelé : « trauma par procuration » « stress traumatique secondaire » est un processus de modification profonde de l’identité-même des … Continue reading
Pour tenter de gérer ce sentiment d’impuissance et éviter le glissement vers l’épuisement, les travailleuses du centre Circé et de la Sister’s House, comme beaucoup d’autres, tentent de trouver du soutien dans des pratiques de solidarité et de soin les unes des autres et travaillent à la définition de leurs propres limites individuelles et collectives. Dans ces contextes, le soin aux équipes trouve également un écho aux réflexions féministes du soin. En effet, il s’agit de ne pas envisager la réponse à la fatigue, au stress, aux traumas par procuration comme des enjeux individuels, ils méritent davantage d’être traités de manière collective (en supervision ou à travers des moments informels).
Cependant, malgré cette prise en compte des enjeux des violences, les formations, et l’anticipation, il arrive que dans des situations d’urgence et face à un réel de plus en plus violent, certains principes se trouvent ébranlés, comme l’explique Amélie, travailleuse sociale de Circé : « Quand t’es confronté au réel, tu remets tes belles idées de côté… l’armure elle tombe. Le manque de réponse et de moyens te revient vite à la figure ».
Les nombreuses limites liées au contexte politique, mais aussi au fonctionnement du secteur associatif dans lequel se développent ces projets fragilisent leur structure et les individus qui les portent. Dans un contexte de violence et de précarité, où la recherche de subsides pour pouvoir maintenir des projets à flot et tenter de pallier des manquements structurels est une préoccupation permanente et l’existence même des projets dits « alternatifs » ou qui pensent et agissent en dehors des circuits officiels sont mis à mal. Les travailleuses sociales qui incarnent une lutte collective féministe intersectionnelle dans leurs pratiques quotidiennes ont besoin d’être soutenues dans leurs réflexions, mais aussi très concrètement dans leur action, via la mise à disposition de ressources (humaines, financières, matérielles, théoriques et politiques via des formations) afin de pouvoir continuer à penser l’accompagnement et le soin vers la dignité et l’inclusion de toutes. Comprendre les mécanismes de domination à travers une grille de lecture féministe intersectionnelle ouvre le champ de la politisation des individus, mais ne rend pas les choses moins complexes pour celles qui les vivent chaque jour. L’urgence du quotidien, la précipitation dans laquelle les travailleuses se trouvent, le manque de moyens ont tendance à pousser les acteur·rices de cet accueil vers des réponses qui manquent parfois de créativité, d’audace, de vision alternative de l’aide. Mais surtout qui manquent de soin envers celles·eux qui soignent.
Le combat pour la subsistance est ardu, mais elles tiennent bon. Les projets évoluent, se co-construisent, se structurent et restent en mouvement, avec une solide et constante remise en question. Rien n’est figé, mais surtout tout est mis en œuvre pour que ces lieux de rencontre et de soin restent inclusifs, bienveillants et résolument féministes.
Naïké Garny est aussi la co-autrice, avec Anna Galy, d’un Podcast intitulé « Welcome Sister », hébergé sur la plateforme « We tell Stories ».
Cette œuvre sonore vous emmènera dans le quotidien de la Sister’s House qui, entre ses murs, protège des moments précieux de sororité, de partage, de fêtes, et de soins.
Sources
Collectif OXO (2023). Vidéo Stress vicariant : quésako? (linktr.ee)
Costa Santos, A. & Demanche, D. (2018). La Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés : une fourmilière née dans l’urgence, Pauvérité. Le trimestriel du Forum Bruxelles contre les inégalités. Volume 21, 1-27.
Crenshaw, W. K. (2005 [1994]). Cartographie des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleurs. Cahiers du Genre, 39, 51-82.
Dussuet A., Flahault É. & Loiseau D. (2013). Le genre est-il soluble dans les associations féministes ? Introduction. Cahiers du Genre, 2 (55), p. 5-17. (sur cairn.info)
Ferrarese, E. (2012). bell hooks et le politique : la lutte, la souffrance et l’amour. Recherches féministes, 25(1), 183–201. (sur erudit.org)
Fondation Roi Baudouin (2022). Baromètre des associations. (sur kbs-frb.be)
Fondation Roi Baudouin (2021). Le volontariat en Belgique. (sur kbs-frb.be)
Garny, N. (2022). Comment prendre en compte la pensée féministe postcoloniale dans l’accueil des femmes en migration. Le cas de la Sister’s House. [Mémoire de Master, Université Catholique de Louvain].
Galy, A. & Garny, N. (2023). Welcome Sister. We Tell Stories & Liquidsky Prod.
Gilles, E. (2021). La cour de récréation à l’épreuve du genre au collège. Géoconfluences.
Heine, A., Bourassa-Dansereau, C., & Jimenez, E. (2023). Pratiques interculturelles féministes. Academia
Hill Collins, P. (2021). La Pensée Féministe Noire. Savoir, Conscience et politique de l’empowerment. Éditions Payot & Rivages.
Hill Collins, P. & Bilge, S. (2023). Intersectionnalité. Une introduction. Éditions Amsterdam.
L’îlot asbl (2022). Sans Abrisme au Féminin : Sortir de l’Invisibilité. Rapport (sur ilot.be)
Luxembourg, C. & Noûs, C. (2021). Les espaces publics sont-ils neutres ?
Lecture spatiale des rapports sociaux de genre, lecture genrée des rapports socio-spatiaux. Dynamiques régionales, 12, 12-40.
Mayock, P. & Sheridan, S. (2020). Women Negotiating Power and Control as they ‘Journey’ Through Homelessness: A Feminist Poststructuralist Perspective. European Journal of Homelessness, 14(2), 17-47.
Ngombe, M. (2020). Les couloirs humanitaires : un régime d’exception pour gérer des réfugiés « désirables ». Revue internationale des études du développement, 241, 65-86. (sur cairn.info)
Schmoll, C. (2020). Les Damnées de la Mer. La Découverte.
Tronto, J. (2009). Un monde vulnérable. La Découverte.
Notes de bas de page[+]
| ↑1 | Slogan du collectif féministe 8 mars/maart lors de l’invitation à la grève en lutte pour les droits des femmes. |
|---|---|
| ↑2 | Voir les chiffres du rapport sur le volontariat en Belgique de 2021 ou encore le baromètre des associations 2022 de la Fondation Roi Baudouin. |
| ↑3 | En Belgique francophone, 72% des emplois associatifs sont occupés par des femmes (Observatoire de l’économie sociale 2020). |
| ↑4 | Pour aller plus loin, voir le travail de Annie Dussuet, Érika Flahault et Dominique Loiseau (2013). |
| ↑5 | Une personne sexisée est une personne issue d’une minorité de genre et victime du sexisme et du patriarcat (incluant les femmes cisgenre, transgenre et personnes non-binaires perçues comme femmes). |
| ↑6 | La « race » est ici comprise comme une construction sociale et implique l’action de « racialiser » ou différencier et catégoriser une personne sur base de son origine, de son phénotype, de sa culture, de sa langue, etc. |
| ↑7 | Kimberlé Crenshaw est une juriste afro-américaine qui a théorisé l’intersectionnalité, notamment au travers d’un article sur la prise en charge des femmes noires victimes de violences conjugales aux Etats-Unis. |
| ↑8 | Pour aller plus loin, voir l’ouvrage « Pratiques interculturelles féministes » de Audrey Heine, Catherine Bourassa-Dansereau et Estibaliz Jimenez (2023). |
| ↑9 | Mouvement citoyen lancé par la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés en septembre 2017, dans une optique de mise à l’abri des personnes migrantes arrivées à Bruxelles afin d’éviter les risques liés à la vie dans la rue, mais aussi et surtout le haut risque d’arrestation par la police que ces personnes « illégalisées » encouraient. |
| ↑10 | Pour en savoir plus, lire le rapport de l’étude-action «Sans-abrisme au féminin, sortir de l’invisibilité» de l’Ilot (2022). |
| ↑11 | À ce sujet, lire (parmi d’autres) les travaux sur la division genrée des espaces publics de Corinne Luxembourg et Camille Noûs (2021) ou encore au sujet des cours de récréation d’Emmanuelle Gilles (2021). |
| ↑12 | Pour aller plus loin, voir le travail de mémoire de Naïké Garny sur la Sister’s House (2022) |
| ↑13 | bell hooks est une intellectuelle et militante afro-américaine connue pour ses travaux sur les questions féministes et antiracistes, mais également sur l’amour comme acte politique. |
| ↑14 | Extrait de l’épisode 2 « Un clan » de la série documentaire audio « Welcome Sister » sur la Sister’s House (2023). |
| ↑15 | Voir les travaux de Patricia Hill Collins sur les « safe space » (2021). |
| ↑16 | Voir le travail de Miriam Ngombe au sujet des couloirs humanitaires et la production de catégories arbitraires de l’asile. |
| ↑17 | Le concept de « trauma vicariant » ou encore appelé : « trauma par procuration » « stress traumatique secondaire » est un processus de modification profonde de l’identité-même des intervenant·es psychosociaux·ales qui sont en contact régulier avec des personnes psychotraumatisées (Collectif OXO, 2023) |