Cette recherche, réalisée par le Réseau Interculturel Féministe et Intersectionnel (RIFI), composé d’associations et de partenaires académiques et soutenue par equal.brussel, s’inscrit dans la perspective de prendre en considération, dans le travail d’accompagnement des femmes migrantes et/ou multivulnérabilisées, des systèmes d’oppression qui se combinent et se renforcent autour de ces femmes (principalement le racisme, le classisme et le sexisme, nous y reviendrons au moment de proposer une définition de l’approche intersectionnelle). Par « femme multivulnérabilisée », nous entendons les femmes qui combinent les situations d’être, par exemple, à la fois « maman solo », en précarité économique, victimes de préjugés racistes, éloignées de réseaux d’entraide familiale, etc…
Plus spécifiquement, cette recherche a pour objectif d’identifier les besoins des professionnel·les qui accompagnent ces femmes dites multivulnérabilisées.
Le RIFI est un réseau novateur, récemment constitué (2024), dédié à l’échange de pratiques interculturelles, féministes et intersectionnelles pour les professionnel·les. Ce réseau regroupe des membres issus des mondes académique et associatif centrés les thématiques du féminisme et de l’interculturalité. Une bibliothèque virtuelle de ressources sur l’accompagnement, un espace de solidarité pour partager des expériences et des pratiques, des formations pour renforcer le travail des professionnel·les de l’accompagnement complètent le dispositif.
Intersectionnalité ?
Pour lutter contre les inégalités vécues par les femmes racisées, migrantes, il est dès lors essentiel d’analyser les différents systèmes d’oppression de façon concomitante, car c’est leur articulation qui engendre des effets spécifiques, simultanés et interactifs produisant et reproduisant les inégalités sociales (Collins, 1990 ; Crenshaw, 2005). Dans cette perspective, Kimberlé Williams Crenshaw a développé le concept « d’intersectionnalité » qui renvoie à l’idée d’une approche intégrée permettant d’appréhender la complexité des identités et des inégalités sociales, en allant au-delà d’une simple reconnaissance de la multiplicité des systèmes de domination opérant à partir des catégories, postulant leurs interactions dans la production et la reproduction des inégalités sociales.
En lien avec ce focus sur l’intersectionnalité, nous vous renvoyons à un numéro précédent de la revue Akène, Femmes et migrations, le Grain, avril 2023, akène 6
Quelques notions de base
Certaines appartenances permettent d’obtenir des privilèges, principalement
- Être une personne issue d’un milieu favorisé,
- Être blanc ou blanche de peau,
- Être un homme,
- Être cisgenre, hétérosexuel·le
- …
A l’inverse, d’autres appartenances sont socialement constituées en obstacles
- Être pauvre économiquement
- Être noir ou noire de peau,
- Être une femme,
- Être homosexuel·le ou transgenre
- …
Des personnes, les femmes racisées en priorité, se retrouvent à l’intersection de ces axes d’oppression, cumulant ainsi les discriminations vécues et subissant leurs effets croisés. Le pouvoir s’exercerait ainsi principalement dans quatre domaines : le domaine interpersonnel (les interactions entre les individus), disciplinaire (la structure et le fonctionnement des organisations et des institutions), idéologique (l’idéologie, aux discours véhiculés socialement, qui justifient les inégalités) et structurel (les lois et les politiques publiques).
Concrètement, ce que veut atteindre le réseau RIFI, c’est favoriser l’émergence de l’intersectionnalité comme outil d’analyse des pratiques professionnelles pour les intervenant·es. Le but est qu’iels soient à même d’examiner de manière critique leur positionnement social, leurs objectifs, leurs méthodes et la qualité de leurs interventions. L’intersectionnalité est un outil réflexif qui leur permet de comprendre comment leur propre positionnement social, leurs valeurs, leurs croyances et leurs expériences personnelles influent sur leurs attitudes et leurs pratiques vis-à-vis des femmes migrantes.
Les constats issus de l’enquête ont dont pour objectif opérationnel de développer, dans la suite du projet, des ressources pratiques et théoriques pour sensibiliser les professionnel·les à l’imbrication des discriminations et de leur permettre d’acquérir des pratiques inclusives.
Racisé·e ?
Formulée en 1972 sous la plume de la sociologue Colette Guillaumin, la notion de « racisé » est, à l’origine, utilisée en sciences sociales pour étudier le racisme comme construction sociale. Une personne « racisée » désigne un individu susceptible d’être assigné à un groupe minoritaire, et d’être victime de discriminations : dans ce contexte, la « race » n’est pas considérée comme biologique, mais elle est une construction sociale qui sert à exclure certaines catégories qui subissent le racisme.
Source : « Racisé », « privilège blanc », « intersectionnalité » : le lexique pour comprendre le débat autour des réunions non mixtes, Le Monde, Assma Maad, 31 mars 2021, consulté en ligne le 7/01/25.
Une recherche partenariale
En vue de révéler les défis intersectionnels pour les professionnel·les, la recherche s’est déclinée en trois volets. Tout d’abord, dans une perspective exploratoire, les besoins de 80 professionnels ont été sondés lors de focus groupes sur quatre thématiques centrales dans l’accompagnement des femmes migrantes : les violences de genre, les barrières à l’emploi, le stress vicariant vécu par les professionnelles et le croisement des oppressions. Ensuite, une enquête en ligne a permis de récolter les perceptions de 205 professionnel·les concernant les enjeux de l’intervention interculturelle et féministe. Enfin, des entretiens approfondis menés auprès de professionnelles de l’accompagnement ont permis d’analyser qualitativement les représentations des travailleuses à l’égard des femmes racisées et minorisées et les mécanismes psychosociaux à l’œuvre dans les pratiques d’accompagnement.
Portraits des professionnel·les ayant participé à l’enquête
Les 205 professionnel·les interrogés exercent dans les secteurs de l’éducation permanente, de l’action sociale, et l’accueil des personnes en migration et aussi de la santé et de la formation. Il s’agit d’un échantillon composé principalement de femmes, à haut niveau socioéducatif (92 % ont fait des études supérieures).
Il s’agit aussi de participant·es engagé·es en matière de lutte contre les inégalités et spécialement celles concernant les femmes : 60 % se déclarent militant·es et 80 % se disent féministes. Deux tiers des répondant·es travaillent dans une organisation bruxelloise, principalement du centre de Bruxelles (Bruxelles centre, Schaerbeek, Molenbeek, Anderlecht) et exercent une fonction psychosociale ou d’animation. 95 % des professionnel·les déclarent accompagner un public très multiculturel principalement. Enfin, deux tiers des participant.es déclarent avoir une origine étrangère (parents ou grands-parents).
Résultats
Les résultats de cette première enquête sur les besoins des intervenant·es auprès des femmes migrantes révèlent un double constat. D’une part, ils mettent en évidence l’ampleur des difficultés psychosociales vécues par les femmes en migration. Ces constats vont dans le sens de nombreux travaux sur la vulnérabilité accrue des femmes en migration (Freedman et al. 2022).
Un deuxième grand résultat de la recherche est la mise au jour des difficultés vécues par les professionnel·les.
Ampleur des difficultés psychosociales vécues par les femmes en migration
Lors des entretiens, les intervenantes soulignent la complexité de la situation des femmes qu’elles accompagnent en regard de la multiplicité et du croisement des oppressions qu’elles vivent. L’une d’elle exprime :
« Au niveau des femmes migrantes, il y a quand même beaucoup plus de vulnérabilité. Elles vont te parler de leur état de santé psychologique, mais elles vont aussi te parler de leurs procédures sociales. Elles vont te parler de leur contexte, de leur famille, de tout ce qui impacte, de toute la violence institutionnelle qu’on ne va pas retrouver avec les femmes belges qui ont déjà une base de sécurité, en fait, qui vont directement aller plus loin en profondeur sur leurs problèmes psychiques. Les femmes migrantes, lorsqu’elles parlent de leurs problèmes psychologiques, abordent souvent d’autres dimensions de leur vie, telles que les procédures administratives, le contexte familial, ou encore les violences institutionnelles qu’elles subissent. Ces femmes n’ont pas la même base de sécurité que les femmes belges, ce qui les empêche parfois d’aller aussi profondément dans l’exploration de leurs problématiques psychiques. À l’inverse, les femmes blanches, en général, ont déjà une certaine stabilité sociale. Par rapport au racisme, la grande différence, c’est la sensibilité au regard, aux paroles des autres, surtout au regard. Une femme qui est établie ici, blanche, on pourrait dire de ce côté-là, est aussi sensible vers les autres choses, mais pas à ce regard. Les femmes blanches, sont davantage sensibles à d’autres types de préoccupations, mais pas à cette forme de surveillance constante liée à l’apparence ou à l’origine culturelle. »
La question de l’asymétrie dans la relation d’aide a émergé à plusieurs reprises dans les volets qualitatifs de l’enquête. Les intervenantes soulignent les rapports de force intrinsèques à l’accompagnement et qui peut renforcer le sentiment de vulnérabilité des femmes migrantes
« Au début des échanges, il y a une forme de crainte et une insécurité qui dominent, ce qui est compréhensible compte tenu de la position de pouvoir que les intervenantes occupent. Les femmes migrantes, conscientes de ce déséquilibre, associent souvent cette position à un pouvoir pouvant affecter leur situation administrative ou sociale, ce qui les amène à se montrer méfiantes. Cette dynamique crée une distance au départ, basée sur l’appréhension de cette hiérarchie implicite. Un autre sentiment récurrent perçu est la méfiance vis-à-vis des institutions. Il y a un grand sentiment de désaffiliation chez les femmes migrantes, c’est-à-dire qu’elles ne font plus confiance aux institutions parce que tu vois la discrimination ne recule pas vraiment quoi. Je pense que c’est de la méfiance ».
Pour rétablir de la symétrie dans la relation, les professionnelles invitent à la reconnaissance de l’agentivité de ces femmes et donc à pouvoir se décentrer de représentations parfois stéréotypées. L’une des intervenantes insiste :
« c’est une erreur monumentale que beaucoup d’intervenantes ont envers ces femmes-là. C’est de penser que ces femmes ne sont là que pour demander de l’aide. Ces femmes-là ont juste besoin d’être guidées. Ce sont des femmes indépendantes, des femmes entreprenantes, des femmes déjà épanouies. C’est juste qu’il y a ce déséquilibre qu’elles subissent le fait de quitter chez elles. Avant toute chose, il est fondamental de reconnaitre la force et la résilience de ces femmes, et de les considérer comme des partenaires actives dans le processus d’intervention. »
Elles recommandent aussi des mesures d’égalité structurelles (voir recommandation infra).
Les difficultés vécues par les professionnel·les de l’accompagnement des femmes migrantes et leurs stratégies
55 % des professionnel·les disent s’être déjà senti·e particulièrement vulnérabilisé·e ces dernières années (précarité, isolement, violences…). Deux tiers des professionnel·les ont déjà éprouvé un sentiment d’injustice dans leur vie professionnelle. Les raisons principalement évoquées sont : des injustices sur base du critère genre et sur base de l’origine. Ces injustices prennent la forme de « micro-agressions » c’est-à-dire d’échanges quotidiens qui envoient des messages dénigrants en raison de l’appartenance à un groupe. Face à ce sentiment d’injustice, les répondant·es disent s’être senti·es « silencié·es ». 51 % des répondant·es ont déjà ressenti un épuisement professionnel ·les. Iels décrivent un sentiment d’impuissance, d’inutilité et de perte de sens. 53 % se sont déjà senti·es particulièrement « chargé·es » de représenter les droits des femmes et/des personnes racisées au sein de leur organisation.
Les intervenantes témoignent de stratégies sensibles pour implémenter l’intervention interculturelle féministe :
« Même si j’occupe désormais une position professionnelle, je peux briser la barrière de la méfiance en utilisant mon histoire personnelle pour montrer que je les comprends réellement. Lorsque je partage mon histoire et mon parcours en tant que femme non blanche ayant traversé des obstacles similaires, ça permet de réduire l’asymétrie dans la relation. Quand je dis que je ne suis pas blanche, je change un peu le regard. Ou quand je parle de comment j’ai dû apprendre le français comme eux, ou comment j’ai dû me référer à ce nouveau contexte, un nouvel contexte culturel, social, de connaître des lois, des règles. Et ça permet de créer des ponts avec eux. Au début, je suis la représentante de la société ici, dans ma position asymétrique avec les patients, dans cet endroit où j’ai une qualité de vie qu’eux n’ont pas. Et je travaille à partir des expériences personnelles en moi, pour créer des ponts dans cette fragilité ».
« Elles développent un manque de confiance en elles-mêmes et une absence d’assertivité, en adoptant les regards négatifs portés sur elles comme étant justifiés. Cela les conduit à douter de leur valeur et de leurs capacités, se disant qu’elles ne méritent pas mieux ou qu’elles ne sont pas capables de réussir. Par exemple, une femme camerounaise, qui vivait en France où elle gérait un hôtel, est rentrée au Cameroun pour des raisons familiales. En perdant sa nationalité française, elle est ensuite venue en Belgique sans papiers. Pendant dix ans, elle a eu beaucoup de difficultés, travaillant comme femme de ménage tout en restant très impliquée dans des activités associatives et militantes. Lorsqu’elle est venue me voir pour retrouver un emploi, son CV était très très, très, très, très, très mince par rapport à tout ce qu ‘elle avait fait. Donc, il a fallu, tu vois, deux, trois séances pour que vraiment je l’interroge sur ce qu’elle avait fait, ses réussites, ses succès. Et puis que je lui fasse un CV qui, à la limite, était trop, tu vois, trop puissant. Nous avons finalement trouvé un équilibre, malgré ses réserves initiales ».
Freins et recommandations à l’approche inclusive
Outre, ces problèmes majeurs rencontrés sur le terrain : grande vulnérabilité du public, barrières à l’emploi et conditions difficiles des travailleuses, les intervenant·es identifient plusieurs autres freins à l’approche inclusive. Ils peuvent être classés à trois niveaux : le social (macro), l’organisation (meso) et la relation d’intervention (micro).
Sur le plan structurel, il y a un manque de moyen criant pour soutenir ces femmes. Les intervenantes évoquent ainsi le manque de moyens structurels, la complexification des prises en charge, le turn over constant et grande souffrance au travail, un sentiment de devoir faire autre chose que du social, l’appauvrissement grandissant des secteurs concernés (aide sociale, migration, …). Sur le plan de l’organisation même des associations/structures, il y a souvent un manque de diversité dans les instances décisionnelles et trop peu de formations pour sensibiliser aux approches interculturelles et féministes. Les mécaniques de racisme et sexisme systémiques, c’est-à-dire opérant au sein de l’organisation, sont aussi relevés par les participant·es.
Ainsi l’une d’elles témoigne :
« On accumule, on est violentes entre nous. Les violences institutionnelles, c’est la maladie du social. Les victimes disent qu’elles ne sont pas reconnues et il y a de l’isomorphisme, les travailleuses non plus ne se sentent pas reconnues. »
Finalement sur le plan de la relation d’intervention, les préjugés à l’égard des femmes et le manque d’accès à l’information par celles-ci sont vus comme des freins importants.

Face aux freins rencontrés sur le terrain, les intervenant·es interrogé·es font plusieurs propositions créatives afin d’améliorer l’accompagnement des femmes migrantes, et le rendre plus inclusif.
La démarche interculturelle, féministe et intersectionnelle vise à lever les oppressions vécues par les femmes en s’interrogeant sur les freins rencontrés à différents niveaux dans les pratiques d’intervention. Ces recommandations visent à lutter contre les domaines d’exercice du pouvoir mis en évidence par Collins (1990).
Il s’agit de leviers structurels (les moyens et la condition des travailleuses, inscription de l’intersectionnalité dans les lois et programmes politiques), organisationnels (les politiques d’embauche, les offres de formations et le manque de diversité au sein des instances décisionnelles), hégémoniques (les représentations des femmes migrantes) et interpersonnels (la posture d’intervention). Les focus groupes et les entretiens ont permis de questionner les visées de transformations globales qui accompagnent ce type d’intervention interculturelle et féministe, et d’identifier les actions concrètes qui y sont associées et la façon dont elles sont portées par les intervenant·es interculturel·les féministes.

Conclusion
Les inégalités vécues par les femmes migrantes, racisées, vulnérabilisées dans la société ont une dimension systémique forte, dans le sens où elles sont inscrites dans les modes de fonctionnement des institutions. Elles sont produites dans et par des systèmes (scolaire, emploi, santé).
Aussi pour lutter contre le racisme et le sexisme systémique, il est nécessaire de faire un travail de sensibilisation tant au niveau des individus que de leurs organisations.
Au vu de ces différents résultats, le RIFI formule différentes recommandations qui serviront à mettre en œuvre les actions que le réseau a prévues pour la suite du projet (2025 et 2026) :
- Œuvrer à la diffusion et circulation de ces constats de recherche dans les milieux de pratiques professionnelles
- Stimuler la réflexion et la recherche autour de ces thématiques dans les milieux académiques
- Développer l’expertise du réseau en permettant à des associations et collectifs travaillant sur la condition des femmes migrantes et particulièrement les questions de barrières à l’emploi, de le rejoindre
- Proposer des outils pédagogiques (via la bibliothèque virtuelle intersectionnelle en cours de réalisation) et un catalogue de formations adaptés aux besoins des intervenant·es qui ont été identifiés dans la recherche.
bibliographie
Bagaoui, R. (2020). La charge raciale et la diversité ethnoculturelle (radio-Canada.ca)
Crenshaw, K. W., (2005). « Cartographie des marges: intersectionnalité, politiques de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du genre, 39, 2005 [éd. Originale, 1994], p. 51-82.
Fricker, M. (2007). Epistemic Injustice, Oxford : Oxford University Press
Heine, A., Bourassa-Dansereau, C., et Jimenez, E. (2023). Pratiques interculturelles féministes. Academia, Bruxelles.
Freedman, J., Sahraoui, N., Tastsoglou, E. (2022). Gender-Based Violence in Migration. Interdisciplinary, Feminist and Intersectional Approaches. London: Palgrave Macmillan.
le Grain, Femmes et migrations, Akène avril 2023 (legrainasbl.org)
Marchand, I., Corbeil, C. et Boulebsol, C. (2020). L’intervention féministe sous l’influence de l’intersectionnalité : enjeux organisationnels et communicationnels au sein des organismes féministes au Québec. Communiquer, 30, 33-52.
Femmes en migration
Des voix silenciées et des voies de résistance
ACADEMIA
collection Transitions sociales et Résitances
parution le 18 février 2025